Photo : FANNY PIGEAUD, journaliste à Mediapart.
Une vague de sacrifices humains, appelés aussi « crimes rituels » et ciblant principalement des enfants, a effrayé la Côte d’Ivoire ces derniers mois. Dépassant le cadre du simple fait divers, ce phénomène apparaît depuis quelques années pendant les campagnes électorales.

Des cadavres mutilés, amputés, des disparitions inexpliquées, quelques aveux, des suspects, de forts soupçons, mais rarement de preuves et encore moins d’enquêtes et de procès. Voilà dressées les caractéristiques d’un fait social aux relents politiques qui prend de plus en plus d’ampleur en Côte d’Ivoire : les sacrifices humains, appelés aussi « crimes rituels ».

Brice Yehi Siesson pourrait bien en avoir été victime. C’est en tout cas ce que pensent les proches de ce jeune homme de 27 ans. Habitant à Abidjan, il est parti le 22 février pour la région de Facobly, dans l’ouest du pays. Il accompagnait, avec d’autres, un député et président de région, Évariste Méambly, auquel il est apparenté. Quatre jours plus tard, c’est le choc : ses parents apprennent que son corps repose dans une morgue d’Abidjan. Selon Évariste Méambly, qui a dû s’expliquer lors d’une conférence de presse, le jeune homme a été accidentellement blessé par balle durant le trajet pour Facobly, et est décédé dans une clinique privée d’Abidjan.

Mais la dépouille du défunt laisse imaginer une tout autre version des faits : elle porte plusieurs blessures ressemblant à des traces de torture et d’autres suggérant que des organes ont pu être prélevés. « Il a été ouvert de la poitrine jusqu’au-dessus de ses parties génitales et recousu », dit une des proches du jeune homme. Ses parents n’ont pas eu accès au rapport d’autopsie ni aux vêtements qu’il portait le jour de sa mort. Ils ont en revanche récupéré son sac, dans lequel ils ont découvert avec horreur des menottes portant des traces de sang.
Cet assassinat aux motivations troubles a fait la une de plusieurs journaux ivoiriens ces dernières semaines, mais il n’est pas le seul. Les médias ont répertorié d’autres affaires, la plupart concernant des enfants. La presse parle ainsi d’une quarantaine de disparitions d’enfant depuis le début de l’année. Certains ont été retrouvés vidés de leur sang ou sans leurs organes génitaux. Le gouvernement a pour sa part reconnu « huit cas de disparition ou d’enlèvement », trois des enfants « ont été retrouvés morts, quatre vivants, et un autre n’a pas été retrouvé ».

Une histoire en particulier a soulevé une vague d’indignation : celle d’un petit garçon de quatre ans, Aboubacar Sidick Traoré, enlevé le 24 février à Abidjan et retrouvé deux jours plus tard, enterré, ligoté et la gorge tranchée. Selon les déclarations de la police, son meurtrier présumé, un jeune bijoutier guinéen, a expliqué l’avoir tué pour devenir riche sur les conseils d’un féticheur. Le 24 mars, un millier de catholiques ont organisé une marche dans les rues d’une commune d’Abidjan pour dire leur écœurement.

Les « crimes rituels », les « mises à mort d’êtres humains », ont un objectif précis, explique le sociologue et anthropologue Joseph Tonda, professeur à l’université de Libreville, au Gabon, et auteur de plusieurs ouvrages, dont L’Impérialisme postcolonial. Critique de la société des éblouissements (Karthala, 2016). Il s’agit de récupérer des parties du corps, qui sont ensuite « “préparées” par des spécialistes, que l’on appelle dans les langues bantous nganga, ingérées ou consommées. Elles sont censées rendre “fort”, “puissant”, c’est-à-dire irrésistible dans tous les domaines où il y a compétition, concurrence, lutte, combat, précise-t-il. La langue, les organes génitaux, le cœur, etc., qui ont une forte charge symbolique par leurs fonctions, sont les cibles ».

Le crime rituel est « la traduction de la conscience de l’impuissance qui conduit des humains à s’approprier symboliquement la puissance de la foudre, la force du lion, de la panthère, du crocodile, ou de tout élément naturel qui fascine parce qu’il matérialise des qualités dont les humains sont dépourvus et dont la possession par des procédés magiques ou fétichistes leur permettrait de dépasser les autres, les dominer, les assujettir, les vaincre », analyse le chercheur.

Sur le continent africain, la Côte d’Ivoire n’est pas le seul pays concerné : il y a aussi le Cameroun, le Burundi, l’Ouganda, la Tanzanie, etc. Depuis un mois, des enlèvements et assassinats d’enfants encore inexpliqués sèment aussi la panique au Sénégal. Au Gabon, une Association de lutte contre les crimes rituels (ALCR) a été créée en 2005 à l’initiative de Jean Elvis Ebang Ondo, qui a perdu un fils dans ces circonstances. Le travail de l’ALCR a abouti à une modification du code pénal gabonais en 2016 : les crimes de sang avec prélèvement d’organes et autres mutilations sont devenus imprescriptibles et punis de prison à perpétuité – ils étaient auparavant punis d’un emprisonnement de six mois à cinq ans. En 2016, l’ALCR a recensé au moins soixante victimes de crimes rituels au Gabon. Dernière affaire en date : celle du meurtre de trois enfants dans la ville camerounaise de Kyé-Ossi, frontalière du Gabon et de la Guinée équatoriale, commandité par des Gabonais, pour des rites de sorcellerie.

Au cours des dernières décennies, quelques cas de sacrifices humains présumés ont fait parler d’eux en Côte d’Ivoire. Mais jamais autant qu’aujourd’hui. Les médias évoquent désormais un « phénomène de société ». Il faut dire que l’information circule vite avec les réseaux sociaux : on sait quasiment en temps réel qu’il y a eu enlèvement ou tentative d’enlèvement, relève un habitant d’Abidjan. Les peurs se répandent tout aussi rapidement. Des écoles sont allées jusqu’à donner des consignes aux parents leur recommandant, par exemple, de ne pas laisser leur enfant se rendre seul en classe. Le sujet a même été abordé lors d’un conseil des ministres, début mars. À l’issue de cette réunion présidée par le chef de l’État, Alassane Ouattara, le porte-parole du gouvernement a déclaré : « Les sacrifices rituels ne mènent à rien et ne peuvent pas permettre à quelqu’un de gagner de l’argent. »

Mais la motivation de ceux qui ont recours aux crimes rituels n’est pas forcément d’ordre financier. Les Ivoiriens ont remarqué que les alertes concernant des disparitions d’enfant s’étaient multipliées dans les mois précédant la dernière Coupe d’Afrique de football des nations (CAN) de février 2015, mais surtout dans les périodes précédant des échéances électorales. Les événements des dernières semaines ont par exemple commencé alors que s’approchaient des élections sénatoriales qui ont eu lieu le 24 mars. « On ne peut pas enlever de l’esprit des gens qu’il y a un lien entre ces enlèvements et les élections. Lorsqu’il y a meurtre avec prélèvement d’organes, on ne se dit pas que c’est l’œuvre d’un psychopathe qui collecterait des organes. On imagine tout de suite qu’il y a une fonction : offrir des organes à une divinité ou un génie qui aurait la possibilité de le faire fructifier », détaille un universitaire ivoirien, qui a demandé à rester anonyme.

« La “modernité” introduite par la colonisation, en exaspérant la conscience de l’impuissance chez le colonisé, et par la suite, chez le néocolonisé, est un intensificateur des “crimes rituels” », avance Joseph Tonda. « Ce qui se passe en Côte d’Ivoire relève de cette perspective des complicités perverses entre logiques de la modernité économique, politique, religieuse, et logiques de la tradition. Cela explique pourquoi les périodes de campagnes électorales sont celles au cours desquelles la hantise des crimes rituels croît et que des faits attestés de ces crimes sont constatés », ajoute le sociologue.

Un de ses étudiants, Toussaint Marlot Makosso Magani, a mené des enquêtes au Gabon auprès de personnes accusées de crimes rituels et emprisonnées, et auprès de familles de victimes. Résultat : les crimes « augmentent en période de luttes politiques exacerbées que sont les élections législatives ou présidentielles ». Jean Elvis Ebang Ondo affirme pour sa part que les commanditaires des crimes recensés sont presque toujours des hommes politiques et quelquefois aussi des hommes d’affaires puissants. Les élections législatives sont plus susceptibles que les présidentielles de donner lieu à ce type de meurtre, puisqu’il y a plus de sièges à pourvoir et donc plus de candidats.

En Côte d’Ivoire, le changement de pouvoir intervenu en 2011, à l’issue de la guerre postélectorale qui a opposé Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, a semble-t-il constitué un tournant. Ceux qui gouvernent aujourd’hui sont majoritairement issus du nord du pays, « familier de ce monde de sacrifices », souligne l’universitaire cité plus haut. « Généralement, il s’agit de sacrifices d’animaux. Celui d’un humain est le sacrifice ultime, maximal : plus votre demande est élevée, plus le sacrifice doit être important », indique-t-il.

Les rebelles des Forces nouvelles, qui composent et commandent depuis 2011 l’armée régulière, sont pour beaucoup originaires de cette partie nord du territoire et se sont ouvertement livrés au fétichisme et aux sacrifices d’animaux dans le passé. « Dans des vidéos et des informations qu’ils ont eux-mêmes rendues publiques, ils ont vanté ces pratiques. Il existe par exemple une vidéo où des rebelles expliquent leurs pratiques mystiques avant des assassinats des forces de défense et de sécurité. Les vidéos de ce genre pullulent sur les réseaux sociaux. Forcément, cela a un effet sur les esprits faibles », constate Fernand Dedeh, journaliste à Abidjan.

Pour lui, la guerre de 2011 « a créé de faux modèles. Des gens sortis de nulle part ont, du fait de la guerre, acquis des biens, des mécaniciens sont devenus officiers et roulent carrosse. Ces derniers ont la conviction que des sacrifices humains sauront les maintenir. Ils croient au pouvoir des marabouts et autres fétichistes pour garder leurs positions. La crise a ouvert la boîte de Pandore : chacun veut être riche et puissant sans formation, sans préparation, mais en passant par des circuits occultes et parallèles ».

Pour l’opinion publique, les autorités n’ont pas été suffisamment réactives face à la dernière vague d’enlèvements et cela accrédite à ses yeux l’idée qu’il y a de leur part une forme de collusion. « Leur réaction est molle. En 2014, lors de la première vague d’enlèvements, elles ont balayé du revers de la main le sujet. Ouattara a même dit que ce n’était qu’une rumeur entretenue par les réseaux sociaux. Plus récemment, elles ont interdit une marche à la mémoire d’un enfant, Aboubacar Sidick Traoré. Il a fallu de nombreuses négociations pour qu’elles autorisent un dépôt de gerbe. On ne voit par ailleurs aucun plan de lutte sérieux, aucune mesure de prévention. Rien n’est fait non plus pour mettre de l’ordre dans les activités des marabouts qui sont souvent des escrocs et profitent de tout un chacun », observe l’universitaire ivoirien déjà interrogé. On présente des suspects, mais on n’entend jamais parler du marabout ou du commanditaire, disent aussi les uns et les autres.

Au Gabon, sur dix affaires de crimes rituels, pas plus de deux aboutissent à un procès, indique Jean Elvis Ebang Ondo. Les autres sont « étouffées » : « Il y a des pressions extérieures, qui se traduisent par des tentatives d’intimidation ou de la corruption. Certaines personnes arrêtées sont libérées, certaines sont jugées mais libérées avant la fin de leur peine », note-t-il. « Pour que les enquêtes aboutissent, il faudrait que les officiers de police judiciaire soient bien formés, soient indépendants et aient le matériel adapté aux enquêtes sur le terrain. Or ce n’est pas le cas », déplore le président de l’ALCR, qui attend un « changement de comportement positif des décideurs pour sortir le pays des ténèbres ».

Les autorités ivoiriennes sont, elles, désormais confrontées à deux « cas pratiques », avec les meurtres du petit Aboubacar Sidick Traoré et d’une collégienne. « Dans le premier cas, l’exécutant et présumé assassin a été arrêté et a avoué son crime et son mobile. Dans le second, l’exécutant et assassin a été arrêté et il a désigné le père de la jeune fille comme le commanditaire. Les assassins ont donc avoué les crimes et affirmé le mobile de leurs actes, des sacrifices humains. Les marabouts et peut-être les commanditaires qui ont poussé aux crimes courent toujours. Le gouvernement est au pied du mur cette fois. Ou bien il laisse la justice aller jusqu’au bout pour permettre à l’opinion publique de connaître les commanditaires ou il laisse la suspicion s’installer », estime Fernand Dedeh.

Les Ivoiriens s’attendent à d’autres crimes au cours des mois à venir : des élections municipales et régionales doivent se tenir – la date n’a pas encore été fixée.

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