BHL en Serbie : Monsieur Sans-Gêne ou l’importance d’être inconscient

Bernard-Henri Lévy, dès qu’il s’agit de promouvoir sa personne, à défaut d’œuvre réelle, ne recule, décidément, devant rien. Il est vrai que l’arrogance intellectuelle, si ce n’est sa fatuité, lui a toujours servi d’impitoyable marchepied pour écraser les autres, surtout ceux qui ne partagent pas ses idées, pour autant qu’il en ait. Ainsi, il y a quelques jours seulement, l’a-t-on vu se pavaner à Belgrade, capitale de cette Serbie qu’il ne cessa pourtant de diaboliser tout au long de la guerre en ex-Yougoslavie, afin d’y présenter avec un rare aplomb, comme si ses anciens anathèmes n’avaient jamais existé à l’encontre de ce pays, son dernier navet cinématographique : un documentaire sobrement intitulé Peshmerga, mais dont les commentateurs les plus avisés auront néanmoins remarqué quelques impostures, notamment dans l’emprunt éhonté, sans citer ses sources, de clichés photographiques (http://www.20minutes.fr/high-tech/1953407-20161102-quand-bernard-henri-levy-emprunte-photos-presse-alimenter-compte-instagram).

Certes sait-on depuis longtemps que cet imprécateur venu tout droit des beaux quartiers de Paris, de Neuilly à Saint-Germain-des-Prés, est à la philosophie ce que son épouse, Arielle Dombasle, est à l’opéra : il pense aussi mal qu’elle chante faux. Il a même les idées tellement courbes, plus encore que courtes, que c’est probablement là le motif pour lequel il tourne tant, et depuis tant d’années maintenant, en rond. Mais enfin : quelle que fût l’ampleur de cet égo hypertrophié, on ne l’imaginait cependant pas encore à ce point indécent. Pas vite gêné, ce narcissique Lévy, que le doute n’effleure jamais, toujours sûr de son bon droit et dénué de tout scrupule. BHL en Serbie, c’est, pour paraphraser le titre de l’une des plus brillantes comédies théâtrales de mon cher Oscar Wilde, l’importance d’être inconscient !

UN ANTISERBISME VIRANT AU RACISME

Et, surtout, que l’on n’aille pas croire là que ce grand amateur de guerres en tous genres qu’est BHL ne faisait ainsi, lorsqu’il appelait l’OTAN à bombarder unilatéralement les Serbes, que fustiger l’obsolète et dictatorial régime de Milosevic, décédé depuis lors, en des circonstances jamais élucidées, dans sa cellule du Tribunal Pénal International de La Haye. Car, ardent défenseur de ce fondamentaliste islamique que fut l’ancien président de la Bosnie-Herzégovine, Alija Izetbegovic, quant à lui mort de sa belle mort malgré son radicalisme idéologique, c’est à un « antiserbisme » aussi primaire que scandaleux, à l’instar de cet abject antisémitisme qui déferla durant la Seconde Guerre mondiale, que ce même BHL s’adonna, tandis qu’il prenait systématiquement parti pour les Bosniaques, sans pudeur ni réserve, encore moins de nuances. Preuve en est, parmi bien d’autres exemples tout aussi honteux, cet extrait, particulièrement ignoble, du livre, intitulé Le Lys et la Cendre, qu’il publia pendant la guerre de Bosnie. Ainsi y écrit-il textuellement, à la date du 16 janvier 1993, alors que, terré dans une tranchée bosno-musulmane, par ailleurs infestée de combattants djihadistes importés par Al Qaïda, il scrutait, méprisant et narquois, des soldats serbes :

« Un Serbe. Première fois, depuis Lukavica, que je vois un Serbe de si près. (…) Nous sommes (…) sur une des collines qui ceinturent Sarajevo, dans une tranchée bosniaque. Le responsable de l’unité, Mohamed, m’a prêté une paire de jumelles à travers lesquelles je vois, dans une tranchée d’en face (…), un gros homme très affairé qui, malgré la neige et le vent, paraît avoir trop chaud (…). Il a la peau grasse. Les lèvres trop fines, qui trahissent la bouche édentée. Une verrue sur la joue. Un bouton de fièvre sur la paupière. Une barbe de huit jours, bizarrement grise pour un homme qui ne doit pas avoir plus de trente ans. Je pourrais presque compter les points noirs qu’il a sur le nez, ou suivre la sueur qui lui goutte dans la nuque, ou même lire dans ses yeux – ses pauvres petits yeux, trop écartés, un peu idiots (…) mais qui ont déjà leur expression ahurie d’yeux de futur cadavre. »

UNE NOUVELLE TRAHISON DES CLERCS

Sidérant, de la part d’un intellectuel se disant attaché à la concorde entre les peuples, à des valeurs morales telles que la paix ou la fraternité, à des principes aussi nobles et universels que la justice ou la vérité ! Et pourtant, oui, c’est bien cela – une agressivité verbale, sinon un véritable appel au meurtre, indigne d’un philosophe qui se respecte – que Lévy note, dans son journal de guerre, avec ce même souci du détail physionomique, sur un mode exclusivement négatif et d’autant plus suspect, dont les plus infâmes des antisémites français d’antan (Barrès, Drumont, Maurras, Rebatet, Brasillach, Giraudoux, Céline, Drieu la Rochelle, etc.) se rendirent alors coupables à l’encontre des Juifs, qu’ils ne cessaient, eux aussi, de conspuer, de railler et de stigmatiser, avec un même acharnement, sinon une identique hargne. Julien Benda, pour nommer ce genre de dérive, eut, dans un essai resté célèbre, une expression admirable et qui, depuis lors (en 1927), a fait date : la trahison des clercs.

Si bien que, face à ce genre de racisme, à des propos aussi odieux et à des insinuations aussi graves, à cet incommensurable mal qu’il infligea à la Serbie avec cette entreprise de diabolisation dont il fut ainsi le funeste champion, la tarte à la crème que Bernard-Henri Lévy, toujours aussi convaincu de ses choix du passé, reçut en plein visage, ces jours derniers à Belgrade, lors de la présentation de son film Peshmerga, n’apparaît encore que comme anecdotique, sinon folklorique, bien que je désapprouve ce type d’ « attentat pâtissier » et le trouve même, pour tout dire, de mauvais goût (https://www.rtbf.be/info/medias/detail_bernard-henri-levy-entarte-a-belgrade?id=9602803). C’est même là, suivant en cela une veine plutôt comique, voire burlesque, dans le registre du septième art, ce qui pouvait lui arriver de moins désobligeant. En un autre pays que la Serbie, où le peuple est plutôt tolérant et la société relativement libre, Bernard-Henri Lévy aurait probablement du subir de bien plus sérieux désagréments, comme de se voir accusé, par les autorités compétentes, d’apologie de la violence, de propagation de mensonges et d’incitation à la haine.

UNE SERBIE CIVILE, PACIFIEE ET DEMOCRATIQUE

Vive, donc, cette Serbie civile et démocratique, aujourd’hui si peu rancunière envers ses ennemis d’hier : un exemple, en l’occurrence, de modernité dans les Balkans comme au sein de l’Europe, et, en définitive, bien plus progressiste, apaisée et pacifiée, contrairement à ce que prétendit toujours le démagogique Lévy, que cette Bosnie qui, il y a deux ans seulement, faillit lyncher publiquement, hostile et vindicative, le premier-ministre serbe, Aleksandar Vucic, alors qu’il venait pourtant s’incliner respectueusement, tout en demandant pardon pour le massacre de Srebrenica, au mémorial de Potocari, cimetière bâti à la mémoire des milliers de victimes de cette horrible guerre fratricide (http://www.courrierinternational.com/article/20-ans-srebrenica-la-presse-denonce-une-tentative-de-lynchage-du-premier-ministre-serbe) !

Quant à l’un de mes plus vieux et fidèles amis serbes, Nebojsa Radojevic, ce n’est pas une simple et inoffensive tarte à la crème qu’il reçut sur lui, en cette maudite journée du 30 mai 1999, en plein conflit au Kosovo, mais un engin de bien plus redoutable ampleur et criminelle portée : un missile à l’hélium qui, largué par un avion américain lors des bombardements de l’OTAN à l’encontre de l’ex-Yougoslavie de ce temps-là, le tua, tragiquement, sur le coup. Aujourd’hui encore, après que je lui aie dédié nommément un de mes propres journaux de guerre, Le Testament du Kosovo, je le pleure. Moi, qui n’étais alors pas très loin de lui, je ne me suis sauvé, ce dramatique jour-là, que par miracle (http://www.espace-livres.be/Le-journal-de-guerre-de-Daniel). Honte aussi, pour cet assassinat en forme de « dommage collatéral » comme le qualifie hypocritement le jargon politico-militaire de l’Alliance Atlantique, à BHL !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de Requiem pour l’Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo (Editions L’Âge d’Homme), La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique (Presses Universitaires de France), Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des « nouveaux philosophes » et de leurs épigones (Editions François Bourin), Le Testament du Kosovo – Journal de guerre (Editions du Rocher), Oscar Wilde (Gallimard-Folio Biographies).

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