Le Grand jeu : Coréegraphie


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Mauvaise nouvelle pour l’empire… En Corée du Sud, Moon Jae-in vient d’être confortablement élu président après la destitution de la conservatrice et pro-US Park Geun-hye.

Or, le nouvel occupant de la Maison bleue est moins favorable aux vues américaines que son prédécesseur :

« Après presque 10 ans de règne conservateur, la victoire de Moon Jae-in pourrait signifier un changement considérable de politique vis-à-vis de Pyongyang, mais aussi de l’allié et protecteur américain. En effet, il prône le dialogue avec la Corée du Nord afin de désamorcer les tensions et de l’inciter à revenir à la table des négociations. Il veut aussi plus de distance entre Séoul et Washington. Le candidat conservateur Hong Joon-pyo l’avait notamment qualifié de “gauchiste pro-Pyongyang” durant la campagne.

Habitués à vivre avec la menace nord-coréenne, la question des programmes balistique et nucléaire de Pyongyang ne détermine pas le vote sud-coréen. »

Pour aller un peu plus loin :

« Classé plutôt à gauche, Moon Jae-in est né en pleine Guerre de Corée sur l’île de Geoje, dans le sud du pays, d’une famille pauvre de réfugiés, qui ont fui le Nord. Sa mère, raconte-t-il dans son autobiographie, vendait des œufs dans la ville portuaire de Busan avec son bébé, lui, accroché dans le dos.

Candidat, il a promis de réduire le pouvoir économique détenu par les conglomérats familiaux sud-coréens, les “chaebols”, dont les relations troubles avec le pouvoir politique ont à nouveau été exposées par le scandale Park.

Mais ses détracteurs l’accusent de manquer de poigne à l’égard de Pyongyang, en pleine période de tensions relatives aux ambitions nucléaires du régime nord-coréen. L’avocat préconise en effet le dialogue et la réconciliation avec le Nord pour calmer la situation et ramener Pyongyang à la table des négociations. En décembre, il avait affirmé qu’une fois élu, il irait en Corée du Nord, avant de se rendre aux États-Unis, puissance protectrice du Sud.

Interrogé sur cet étonnant positionnement, il avait expliqué qu’il voulait dire que sa priorité était de faire retomber la tension avec son voisin. Il s’est en outre montré plus hostile au déploiement en Corée du Sud du bouclier américain antimissiles Thaad, qui provoque la colère de la Chine.

Dans un récent livre, le nouveau chef d’État écrivait que Séoul devait apprendre à dire “non” à Washington, plaidant pour des relations “plus justes et plus équilibrées” avec l’administration américaine. »

C’est évidemment la question du THAAD qui cristallise toutes les interrogations. La société sud-coréenne y est majoritairement opposée (34% pour, 51% contre) et Séoul, même sous l’ancienne direction, refusait vaille que vaille de débourser le moindre won pour l’installation du système anti-missile.

Inquiets devant l’éventualité d’une victoire de Moon et d’un refus subséquent du THAAD, les Américains se sont dépêchés de débarquer l’équipement fin avril pour mettre le nouveau président devant le fait accompli, ce qui n’a trompé personne. De plus, Trump a dû ravaler sa fierté et accepter la prise en charge totale du coût de la batterie (1 milliard de $).

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Pourtant, nous ne sommes peut-être pas au bout de nos surprises :

« L’équipe de campagne de Moon Jae-in, le candidat du parti démocratique libéral favori de la présidentielle, a immédiatement dénoncé cette installation imprévue, regrettant qu’elle ne prenne pas en compte l’avis du peuple. Selon Moon, le prochain président élu devrait être autorisé à prendre la décision finale sur le déploiement du THAAD après les élections du 9 mai. »

Il est maintenant président et les prochains jours seront scrutés avec avidité, tant à Washington qu’à Pékin, Pyongyang ou Moscou. Car c’est de haute géostratégie qu’il s’agit ici, sur la case orientale de l’échiquier eurasien :

Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine (…) Il s’agit avant tout pour le Heartland de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers (…)

La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région (…)

Pour les États-Unis, le sud du Rimland semble définitivement perdu (entrée de l’Inde et du Pakistan dans l’OCS, fiasco afghan), le Moyen-Orient tangue sérieusement (Syrie, Iran, Irak maintenant, voire Yémen). Restent les deux extrémités occidentale (Europe) et orientale (mers de Chine) de l’échiquier où l’empire maritime s’arc-boute afin de ne pas lâcher. La bataille pour l’Europe (noyautage des institutions européennes, putsch ukrainien, manigances balkaniques vs pipelines russes, routes de la Soie chinoises, soutien moscovite à l’anti-système) est en cours. À des milliers de kilomètres de là, en Orient, un conflit jumeau s’annonce dont nous assistons actuellement aux prémices..

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Comme nous l’écrivions en février 2016 :

Washington utilise habilement un conflit ancien et réel (crise coréenne : 1er niveau) pour placer ses pions sur l’échiquier (Grand jeu : 2nd niveau). Des batteries THAAD sur le territoire sud-coréen, surveillant officiellement la Corée du nord et officieusement la Chine, seraient évidemment un coup porté à la dissuasion nucléaire chinoise. Il n’est guère étonnant dans ces conditions que Pékin proteste sérieusement et convoque l’ambassadeur de Corée du sud.

Dans ce contexte, l’élection de Moon risque de rebattre les cartes, dans des proportions qu’il est difficile de prévoir. Il est notoirement amical avec Pékin et, on l’a vu plus haut, très critique vis-à-vis de l’installation du bouclier US. Rééquilibrage des alliances, soumission à la pression américaine, ni-ni visant à plaire à tout le monde… tout est possible. Sans compter les coups d’éclat de Kim III qui ne manqueront pas d’advenir.

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source: le blog du yéti

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