L’effondrement de Rome : le trou noir de 6500 Milliards de dollars de Washington.

L’effondrement de Rome : le trou noir de 6500 Milliards de dollars de Washington.

Le Service des Finances et de la Comptabilité de la Défense [Defense Finance and Accounting Service – DFAS], l’Agence qui fournit les services financiers et de comptabilité pour les membres civils et militaires du Pentagone, vient juste de révéler qu’il ne se trouve pas en mesure de fournir la documentation adéquate, pour une valeur de 6,5 billions de dollars d’“ajustements“ qu’il est supposé verser au [Service] Général des Transactions Financières et Données [comptables] de l’Armée américaine [AGF : Army General Fund transactions and data]. D’après le rapport rendu le 26 juillet (2016) par l’Inspection Générale du Département américain de la Défense [Inspector General of the US Department of Defense], les pratiques du budget militaire américain sont hors de contrôle. Le rapport remarque que :

« Le bureau du Secrétaire Assistant au Contrôle et à la Gestion financière des Armées [Assistant Secretary of the Army Financial Management & Comptroller : OASA(FM&C)]), ainsi que le Service comptable et financier à la Défense d’Indianapolis [Defense Finance and Accounting Service Indianapolis – DFAS Indianapolis], n’a pas été en mesure de rendre compte de manière adéquate, sous forme d’autorisation écrite de dépenser/justificatifs de dépenses pour toute transaction financière[2] de l’utilisation de 2,8 Billions de $, à l’occasion de ses ajustements/règlements [budgétaires] concernant le troisième trimestre, et à hauteur de 6,5 Billions de $ si l’on se rapporte à l’exercice de l’année 2015, d’après la compilation des états financiers de l’exercice 2015 rendue par l’AGF. Ces ajustements[/règlements] non proprement justifiés, se sont produits parce que l’OASA (FM&C) et le DFAS d’Indianapolis n’ont pas priorisé la correction des déficiences du système [souligné par W.Engdahl], qui ont causé les erreurs résultantes dans les justificatifs de dépenses de ces ajustements[/règlements], et n’a pas fourni des lignes directrices [guidance] suffisantes pour le suivi/soutien [support] des ajustements/règlements générés par le système »[3].

Les “justificatifs de dépenses [Journal vouchers]” portent tous des numéros de série, les dates des transactions et le montant de la dépense, ce n’est pas si compliqué, si ?

Il ne s’agit pas là d’une petite bévue bureaucratique en matière de tenue de compte. Est exposée ici la corruption rampante au cœur du plus gros Léviathan militaire du monde : le Pentagone. Le rapport du Pentagone continue en déclarant : « De plus, le DFAS d’Indianapolis n’a pas documenté ou assuré le suivi [support] de la question de savoir, pourquoi le Système de Rapport Budgétaire Départemental de la Défense [Defense Departmental Reporting System-Budgetary (DDRS-B)], un système de rapport budgétaire, à retirer au moins 16513 parmi 1,3 millions de traces écrites [records] durant le troisième trimestre de l’exercice 2015… Les données utilisées afin de préparer le bilan financier de l’AGF pour l’exercice 2015, au troisième trimestre d’une part et sur l’année d’autre part, n’étaient pas fiables et souffraient du manque de traçabilité adéquate en matière d’Audit »[4] [souligné par W.Engdahl].

Traduit en bon français, l’Armée américaine (et il ne s’agit là que d’une seule branche des Forces Armées américaines) a détruit des documents de comptabilité, n’a pas été en mesure de fournir à l’audit financier des traces écrites rendant compte de l’utilisation de fonds alloués par le Congrès, et a produit des déclarations de compte apparemment arbitraires, non vérifiables, concernant les ajustements/règlements à l’année, ce qui a rendu la déclaration comptable méconnaissable, pour une différence en terme d’ajustements pour une valeur de quelque 6,5 billions [6500 milliards] de dollars. En d’autres termes, ils n’ont pas uniquement brûlé les livres de compte, ils les ont frits et carbonisés [Dixie-fried], ceci à hauteur de milliers de milliards : des billions… billions…

Il est intéressant de savoir, qu’il y a deux institutions “mammouth“ ayant des liens avec le gouvernement ou avec des agences du gouvernement, qui ne se sont jamais soumises à un audit indépendant. La première, c’est la Réserve Fédérale [Federal Reserve] privée mais liée au gouvernement et supposée être suivie (difficilement) par le Congrès. La seconde institution qui n’a jamais été auditée, c’est le Pentagone. Jamais.

Rappelons-nous que le jour ayant précédé le 11 septembre 2001, le Secrétaire à la Défense d’alors, Donald Rumsfeld, avait annoncé que « d’après certaines estimations, nous ne sommes pas en mesure de rendre compte de 2,3 billions [2300 milliards] de dollars ». Cette histoire fut enterrée les jours suivants dans la panique des événements du “911“ [11 septembre 2001].

Finalement, sous la pression des déficits en pleine explosion du Budget Fédéral, le congrès exigea que l’Armée soit “en mesure de produire un audit [audit readiness]“, pour la première fois depuis toujours, au 30 septembre 2017. Personne ne veut croire à Washington que ceci puisse survenir réellement.

La corruption, la falsification, l’ampleur probable de la fraude, des malversations et des détournements de fonds, après une proportion si endémique qu’elle détruira toutes efforts entrepris vers plus de transparence, qui sera enterré sous le couvert de l’ineptie voire de la stupidité bureaucratique. Ceci est symptomatique de la pourriture de Washington et d’une nation qui, il n’y a encore que quelques décennies de cela, pouvait se targuer d’une tradition d’honnêteté et d’intégrité dans son service public. Si nous voulons donner un nom à cette bureaucratie son visage supposé être responsables du fait de produire des rapports précis et rendre compte de ses 6,5 millions de dollars, son nom actuellement serait le Colonel (ret.) Robert M. Speer, Secrétaire Assistant au Contrôle et à la Gestion financière des Armées [Assistant Secretary of the Army Financial Management & Comptroller], anciennement avec PwC, l’une des énormes firmes [“big four“] d’audit financier, dont on peut présumer qu’il comprenne comment faire de la comptabilité financière basique.

« Celle que les Dieux détruiraient… »

Le titre de mon dernier livre est : « L’Hégémonie Perdue : celle que les Dieux détruiraient ». Ce titre se réfère au fait que l’habilité des vieux patriarches ennuyeux [boring old patriarchs], appelons-les “VPE [BOP]“, comme D. Rockefeller ou G. Soros ou encore W. Buffett (des oligarques dont le soi-disant pouvoir est basé sur l’illusion populaire selon laquelle il détienne un réel pouvoir, un drôle de type d’hypnose ou de tromperie de masse que nous cultivons nous-mêmes), à pousser toujours plus en avant leur agenda fasciste d’un monde unique globalisé, est en train de tomber en ruine.

Elle tombe en ruine partout, qu’il s’agisse de leur utilisation de l’islam comme avec les réseaux Fethullah Gülen en Turquie récemment avec la tentative ratée de coup d’État américain, ou bien avec leurs guerres terroristes menées par l’entremise d’Al Quaida ou de l’EIIL contre la Syrie, afin d’obtenir le contrôle du pétrole et du gaz de cette région. Ou bien ils ont encore échoué dans leurs efforts visant à isoler la Russie ou à encercler la Chine, dans la mer de Chine du Sud. Tout ceci nous rappelle les derniers jours de l’Empire romain, qui s’est effondré durant le quatrième siècle après J.-C., non pas du fait d’invasions étrangères, mais bien plus du fait de la corruption et de la pourriture morale interne.

Les racines de ce déclin puis de l’effondrement final de l’Empire romain, qui était également à cette époque l’unique superpuissance mondiale, résidaient dans la décision politique monopolisée par une aristocratie régnante, et plus précisément, celle d’une oligarchie de l’argent : les “vieux patriarches ennuyeux“ de cette époque, qui cherchaient à étendre les prolongations de l’Empire par des guerres de conquêtes et le pillage des terres étrangères. Ils le faisaient afin de nourrir leur richesse privée et leur pouvoir personnel, et non plus pour le plus grand bien de l’État.

Le modèle économique de l’Empire de Rome, était en effet basé sur la conquête des territoires conquis. Tandis que l’Empire s’étendait, il installait des garnisons militaires dans ses contrées éloignées afin d’en maintenir le contrôle, mais en comptant de plus en plus sur des mercenaires étrangers afin de pourvoir ces garnisons.

Car à l’occasion de ce processus d’expansionnisme militaire, la paysannerie, le cœur [du tissu social] de l’Empire, s’était retrouvée paupérisée. Les petits fermiers étaient conduits à la banqueroute et forcés de fuir vers Rome [exode rural] afin de tenter de vivre comme les prolétaires de cette époque, comme des travailleurs salariés. Ils n’avaient pas de droit de vote ni de droit du citoyen. Aux yeux des riches, ils étaient simplement la “foule“ qui pouvait être achetée, manipulée, et dirigée afin d’attaquer un opposant ; ils étaient le “demos“, les masses, le public. La “démocratie“ romaine n’était devenue qu’une manipulation des masses au service de l’Empire.

Les fermiers autrefois indépendants furent donc forcés de quitter leur propre ferme, souvent pour des années, afin de combattre dans des guerres de conquête à l’étranger. Le résultat en fut une dévastation du sud de l’Italie. Ceux qui avaient de l’argent étaient en mesure d’acheter des terres qui devenaient le seul investissement stable, devenant ainsi d’énormes propriétaires terriens, les latifundistas de l’époque. Ceci mena à la concentration de la terre en peu de mains, et la terre étant à son tour travaillée par des esclaves capturés dans ces guerres de conquêtes. Les fermes de tailles réduites furent graduellement remplacées par ces larges “latifundia“ [[latifundium ou villae] de l’époque, achetée comme un butin, et le fossé entre les riches et les pauvres ne fit que s’accroître. Lorsque les deux frères Gracchus tentèrent au second siècle après J.-C., de réduire ce fossé grandissant entre les riches et le reste, en introduisant des réformes agraires qui limitaient les pouvoirs des riches sénateurs, ils furent assassinés par ces riches hommes. Parallèlement, aujourd’hui D. Rockefeller est l’un des plus grands propriétaires fonciers de terres cultivables en Amérique, recevant des millions de dollars du contribuable en tant que bénéfice d’exploitation, au sens propre [subsidy to boot].

Le gouvernement de la Rome impériale ne possédait pas de système de budget propre. Lui aussi gaspillait ses ressources afin de maintenir l’Empire, tout en étant lui-même de moins en moins capable de produire de la valeur. Tandis que les détournements/vols provenant des territoires conquis ne suffisaient plus à couvrir les dépenses, eut lieu l’augmentation des impôts qui firent porter le fardeau de l’immense structure militaire sur les citoyens. De plus hautes taxes forcèrent encore davantage les petits fermiers à laisser leurs terres devenir stériles. Pour distraire les citoyens des conditions qui s’empiraient, les politiciens oligarques régnant à Rome firent distribuer du pain gratuit pour les pauvres et les amusaient à l’occasion des Jeux du cirque : des courses de chars, lancers de chrétiens aux lions et autres “distractions“, la stratégie aujourd’hui notoire « du pain et des jeux » permettant de contrôler l’agitation[5].

Le changement fondamental suivant, qui blessa mortellement l’Empire romain, ce fut le passage d’une armée de conscription composée de citoyens-soldats qui étaient des fermiers, à une armée de soldats de carrière, professionnels payés à mesure que les guerres étaient toujours plus distantes et devenaient de moins en moins populaire. Ce n’est pas sans ressembler à ce qui se déroula en Amérique, durant les années ayant suivi la guerre du Vietnam lorsque le président Nixon abolit la conscription [draft], en faveur d’une Armée de “tous volontaires [all volunteer]”, après les protestations et manifestations contre la guerre qui devinrent si populaires, constituant une menace pour les futurs agendas de l’utilisation des forces armées.

Et tandis que l’envoi de soldats romains dans des guerres éloignées devenait toujours plus coûteux, davantage d’incitation était nécessaire pour pourvoir les légions. La limitation du service militaire aux citoyens fut levée, et la citoyenneté romaine pouvait être gagnée en échange du service militaire, ce qui là encore n’est pas sans analogie avec ce qu’il s’est déroulé concernant les jeunes immigrants à qui l’on promettait la citoyenneté américaine, s’ils risquaient leur vie dans les guerres de l’Amérique en Afghanistan, en Irak ou ailleurs.[6]

Dès lors, la révélation de ce désastre comptable de 6,5 billion [6500 milliards] de $ au sein de l’Armée, n’est qu’un symptôme. Une course présidentielle opposant la Démocrate Hillary Clinton contre le Républicain Donald Trump n’est qu’un symptôme. Une nation qui dépense à fond perdu dans des guerres partout dans le monde, tandis qu’elle ignore ses infrastructures domestiques en plein délabrement, dont une réhabilitation adéquate coûterait quelque chose comme 3,6 billion [3600 miliards] de dollars, presque la moitié de la somme dont l’Armée américaine n’est pas en mesure de rendre compte, est tristement destinée à s’effondrer. À moins bien sûr que le peuple américain ne soit dégoûté de cette Sodome et Gomorrhe qu’est aujourd’hui devenue Washington, et commence à agir pour sortir de la matrice

 F. William Engdahl, 21 août 2016

William F. Engdahl est consultant en risques stratégiques et conférencier, titulaire d’un diplôme en Sciences Politiques de l’Université de Princeton. Il est l’auteur de plusieurs livres à succès sur le pétrole, la géopolitique et les OGM.

Traduction par Jean-Maxime Corneille, pour Réseau International, article original paru dans New Eastern Outlook.

[1] Un « trillion » en anglais  = un millier de milliard.

[2]Journal Vouchers“ – JV] : autorisation écrite préparée pour chaque transaction financière, ou pour chaque transaction qui correspond à des besoins prédéfinis.

[3] Inspector General US Department of Defense, Army General Fund Adjustments Not Adequately Documented or Supported, July 26, 2016, http://www.dodig.mil/pubs/documents/DODIG-2016-113.pdf

[4] Ibid.

[5] Extrait de F. William Engdahl, The Gods of Money: Wall Street and the Death of the American Century, edition.engdahl, 2009, pp.377-8.

[6] Ibid. NDT : voir aussi le documentaire “Why we Fight“ (Eugène Jareiki, 2005). Voir : « [Zerohedge] Les « élites » de la politique étrangère américaine attendent avec impatience l’expansion des guerres extérieures d’Hillary Clinton + « Why we fight? » » (CVR, 21 octobre 2016).

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