Véronique Lévy, petite sœur de BHL, évoque le combat spirituel de notre époque et la question identitaire


« Être croyant c’est rentrer en résistance. »

Véronique Lévy, petite sœur de BHL, évoque le combat spirituel de notre époque et la question identitaire

Véronique Lévy – Domicile de l’auteur, Paris – Photo Yann Revol


 

D’origine juive, Véronique Lévy s’est convertie au catholicisme il y a quelques années, de manière totale, en profondeur et sans compromis. Après le succès de son premier livre Montre-moi ton visage, l’auteur continue de nous faire partager son expérience intérieure hors du commun à travers sa plume aiguisée, révélée dans Adoration. Elle répond à nos questions sur son expérience et l’actualité de l’Église.

Aleteia : Depuis votre conversion et depuis que vous êtes devenue mystique, vivez-vous davantage de combats spirituels ? Vous sentez-vous plus attaquée ? 
Véronique Lévy : Oui, bien sûr. Il y a des tentations. La tentation de la révolte, mais face à la violence de ce monde, face à l’injustice, il faut garder la paix. Le combat à mener est celui de l’espérance et de l’amour. Mais certains discours défaitistes m’attristent : Michel Onfray « annonçait » récemment dans une émission sur Paris-première, le naufrage du judéo-christianisme. Et il nous invitait à mourir en beauté. C’est une vision tellement défaitiste ! Orgueilleuse et désespérée.

Le chrétien, enfoui comme la petite graine de levain, est là pour dire l’amour dans un monde qui a voulu l’évacuer. Les deux écueils seraient : trop vouloir s’adapter au monde, ou, au contraire, le repli identitaire. Les deux sont dangereux. Vouloir absolument s’adapter c’est se compromettre. Or le Christ affirme à Pilate : « Je suis venu dans le monde pour témoigner de la Vérité et quiconque aime la Vérité écoute Ma Voix ». Vous avez parlé du combat spirituel, il consiste en cela justement : dire la vérité. Et ce n’est pas toujours facile.

Le chrétien est souvent ridiculisé, caricaturé, moqué : il dérange. L’abbé Pierre disait qu’il voulait être « la voix des sans voix », voilà un saint François d’Assise contemporain. À son exemple, le chrétien doit être la voix des sans voix ! Mais cette voix fait peur, elle perturbe l’ordre inversé, celui, pervers, du mensonge et de l’injustice.

La communauté chrétienne, c’est le Corps du Christ. Le lien qui unit ses membres est un lien surnaturel : c’est le lien de la Grâce ; pas celui de l’hérédité ou de l’atavisme. La dérive identitaire qu’on nous reproche parfois, est une aporie : le christianisme est dans son essence même universel. Ce qui nous relie c’est le Christ c’est le salut qui nous est promis. Comme le proclame saint Paul : « Il n’y a plus ni homme, ni femme, ni juifs, ni païens, vous êtes tous un dans le Christ ! » Aujourd’hui la question de l’identité traverse tous les champs : culturels, religieux, nationaux. Cela témoigne d’une crise profonde qu’il faut prendre au sérieux car parler d’identité, c’est parler d’altérité !

Si certains confondent les revendications ethniques avec l’exigence chrétienne, en revanche, les aspirations culturelles et parfois nationales semblent légitimes. Elles se sont souvent tissées en profondeur au cœur du christianisme. L’Église universelle reconnaît les différences des peuples et les assume dans l’unité d’un Bien commun, sauvegardant le rare, l’unique.

Quand on parle des racines chrétiennes de la France, ce n’est pas une tentation de repli nostalgique ; ce n’est pas revendiquer ses origines gauloises ou celtiques… C’est reconnaître que le christianisme a irrigué la France en profondeur et jusqu’aux racines de son âme que certains lui dénient. Qu’il a permis à des lois, imprégnées de l’esprit de chevalerie, de se déployer : protégeant les droits de la femme, de l’enfant, de l’orphelin, de l’étranger, du plus petit.

Quand j’affirme que la France est « la fille aînée de l’Église », ce n’est pas son identité ethnique que je revendique mais le lien de la Grâce unissant ses membres au Corps du Christ. Et ce lien transfigure la nature et les rapports sociaux entre les hommes. Il unit. Le christianisme a donné sa grandeur à la France. Ce n’est pas un hasard si la « fille aînée de l’Eglise » est devenue la « Patrie des droits de l’homme ». Elle reste encore un phare et un symbole dans la défense des « sans voix ». Et cette réputation, elle la doit au Christ !

À quel moment votre conversion est-elle devenue un appel ? À quel moment êtes-vous passée de ce besoin d’être remplie par le Christ à cette radicalité dans laquelle vous êtes en tant que mystique ?
La radicalité du Christ est une radicalité de l’amour, mais d’un amour dont l’essence même est vérité : « Amour et vérité s’embrassent ». Elle ne peut être que cela. Hélas, le mot « radicalité » est aujourd’hui employé un peu partout. L’engagement chrétien est au-delà de l’engagement politique. C’est le courage de dire l’amour dans une société qui est parfois dans le déni de la fragilité, de la maladie, de la gratuité.

Le premier appel a eu lieu quand j’avais trois ans, résonnant à travers les mots mystérieux d’une enfant de mon âge. Après m’avoir appris le « Notre Père » et « l’Angélus », elle me dit : « Si tu ne crois pas en Jésus-Christ tu seras emportée par les robots ». C’étaient des paroles prophétiques car le Christ Seul, peut nous rendre notre visage. Satan l’efface dans l’anonymat qui fait de nous des xx ou des xy sur une liste d’enquête statistique.

J’ai toujours voulu être aimée malgré mes blessures. Je comprenais que le Christ allait m’aimer, même folle. Qu’Il accepterait l’offrande de tout mon être et me prendrait toute entière. Aimer est un risque et je voulais le prendre : jusqu’au vertige ! S’exposer au risque de la souffrance, c’est aussi s’exposer au risque de la vie. De la vie dans le Christ ! En Lui, s’ouvrit l’immense aventure de la vie et le plus Bel Amour qui m’ait appelée à naître, et qui Seul, pouvait me combler jusqu’aux racines de l’être.

Votre livre a été écrit dans le silence, le recueillement et pourtant ce qu’il s’y passe est très réel, très incarné, on sent que vous parlez à des personnes. C’est véritablement la rencontre qui se fait, avec Jésus et avec Sa Mère, et qui permet de revenir à l’essentiel de la foi, loin des dogmes par exemple.
J’aime bien cette phrase de saint Augustin : « Aime Dieu et fais ce qu’il te plaît »… mais aime Dieu d’abord. On sépare trop le corps de l’âme. Pourtant, Dieu est présent au cœur de chacune de nos cellules, de nos atomes. Le danger du clonage c’est de couper l’âme de sa filiation divine et de sa filiation humaine : de créer un être humain sans passer par l’altérité de l’union d’amour entre l’homme et la femme.

Quand le cœur est touché, le dogme et la morale viennent d’eux-mêmes ?
Le dogme est une apothéose. C’est l’aboutissement de l’étude et de la contemplation multimillénaire de l’Écriture Sainte. Il paraît froid mais il est le point culminant d’une trajectoire née dans la prière et dans l’Adoration.

Le christianisme est la religion du corps. Dans l’antiquité, les Romains nous appelaient : « Les gens qui aiment le corps. » Notre époque déteste le corps. Idem pour la sexualité détournée de sa source d’amour, vidée de son être qu’est l’éternité. La culture pornographique la désincarne. Couper le corps de l’amour, c’est le réifier, l’abandonner à l’abstraction. On se moque des chrétiens, on pense qu’ils ont un problème avec le corps mais c’est l’inverse. Les chrétiens aiment tellement le corps qu’ils se situent bien au-delà de la morale, de la raison ou du puritanisme. Ils espèrent l’éternité et ce corps est le temple, prêt à recevoir l’Esprit qui le transfigurera en corps Glorieux.

Mais notre société a peur de ce corps qu’elle croit voué à la dissolution définitive. Alors, elle le contrôle. On le dompte pour nier ses limites, on ne les accepte pas car elles trahissent le rêve de toute puissance et d’immortalité.

Aujourd’hui, Dieu, plus que jamais, est une question de vie ou de mort. Être croyant c’est rentrer en résistance. Les « chrétiens de vitrine » dont parle le Pape, restent à la  périphérie de l’amour. Si Dieu vomit les tièdes, c’est qu’ils observent la vie à la surface, par peur de se salir le cœur. On nous traite de réactionnaires ? Il n’y a pas plus moderne que de défendre l’embryon car il est la vie dans sa réalité la plus nue. Il n’y a pas plus moderne que de défendre la vie jaillissante. Car les sociétés barbares tuaient très facilement les enfants nouveau-nés. C’est la défense du plus fragile qui fait notre humanité et notre modernité et nous distingue des sociétés archaïques. Ceux qui nous accusent d’être réacs sont eux-mêmes totalement réacs. Le retournement est là.

Au-delà de la question de l’embryon, le défendre c’est aussi défendre à l’origine l’union entre un homme et une femme dont il est le fruit vivant.
Tout à fait ! L’union de l’homme et de la femme est attaquée parce que l’altérité est ressentie comme une menace. On est dans une culture narcissique du prendre et pas du don. Pourtant, la rencontre amoureuse consacrée par le mariage est le temple de l’altérité. Deux personnes s’unissent, corps et âme, avec des ADN différents. La plus grande aventure est là : accepter de se donner et de se recevoir l’un de l’autre. On ne prend pas, on est dans l’humilité de dire : « Oui j’ai besoin de toi, je suis nu devant toi, dans cette faille-là, et j’ose me montrer devant toi, le visage défait par l’amour et le désir ». Dans cet abandon et cette confiance, naît un mystère, s’ouvrant au Mystère trinitaire.

Pour finir, qu’a été le plus difficile pour vous dans le fait de tout quitter et de tout donner pour Le suivre ?
Contrairement à ce que j’aurais pu penser, la chasteté n’a pas été difficile parce que je suis comblée, comme le corps tout entier est saisi c’est une autre forme de plénitude. Je suis pleinement dans mon corps et je me sens aimée et caressée par le regard de Dieu. Ce qui a été le plus difficile à donner c’est l’obéissance, fruit du discernement. Parfois j’ai tendance à me laisser emporter par des jugements trop humains alors qu’il est important de laisser Jésus toujours passer devant moi : la Grâce de Dieu est à accueillir. Mais nous ne sommes pas pour autant des marionnettes vides de toute volonté personnelle. La volonté a sa part, mais elle doit venir s’inscrire dans la Sienne. Par ailleurs, le Seigneur a mis sur mon chemin des gens incroyables. À travers les plus fragiles et les plus rejetés, Il s’est dévoilé.

J’ai dû aussi, accepter ce Visage du Christ qui va contre nos lois humaines. Le Christ nous bouscule souvent. Chaque fois qu’on croit être arrivé quelque part, Il vient nous déloger pour nous faire avancer et Il nous demande de nous lever à nouveau. C’est souvent dans l’abandon et le don à l’autre qu’Il se manifeste et qu’on reçoit à nouveau Sa présence. Le plus difficile c’est de se laisser aider par des personnes infiniment fragiles dont on pourrait douter, mais se révèlent finalement être des merveilles, des témoins insoupçonnés de Sa présence. Écrire ces livres a été une manière d’aller vers mes frères. À l’inverse, ce qui a été dur c’est d’accepter la souffrance de perdre des personnes proches à cause de ma conversion.

Il faut toujours faire confiance à Dieu… « Jésus, j’ai confiance en Toi ! »

Aleteia.fr