Ce que pensent les catholiques américaines de la Marche des femmes


ARTICLE | 25/01/2017 | Par Guilhem Dargnies
marche des femmes

La Marche des femmes a réuni à Washington plusieurs milliers de personnes samedi 21 janvier 2017.

©S.STAPLETON-REUTERS

La Marche des femmes du 21 janvier à Washington a défrayé la chronique dans la presse catholique américaine. Journaliste, chroniqueuses et activistes ont réagi de différentes manières. Tour d’horizon.

La Marche des femmes, qui a réuni 500 000 personnes à Washington samedi 21 janvier au lendemain de l’investiture du Président Trump et qui a revendiqué une affluence au moins deux fois supérieure, a suscité des réactions dans les milieux catholiques outre-Atlantique. Motifs ? Le Planning familial américain, principal parrain de l’événement, a exclu de la liste officielle de ses partenaires deux mouvements pro-vies. Féministes à leur façon, ces derniers ont fait part de leur déception, dénonçant une marche qui se déclarait pourtant, selon eux, « inclusive » et « porteuse de diverses revendications aux plans sociaux » et sociétaux.

Parmi ces réactions, celle du mensuel catholique conservateur First Things. Lundi 23 janvier, ce titre a publié la chronique d’une étudiante de l’université Princeton, Solveig Gold. La jeune femme s’était illustrée en 2015, après avoir monté un collectif d’étudiants pour s’opposer au retrait du nom de Woodrow Wilson des bâtiments de son campus universitaire, comme l’exigeait un groupe d’étudiants en raison des positions racistes de l’ancien président.

Dans cette « lettre ouverte » de trois pages adressée à ses « amis » de tendance « libérale » au sens social du terme, Solveig Gold propose une réflexion qui n’est pas particulièrement nouvelle. Ses amis démocrates lui ont ouvert les yeux sur la « rhétorique » et « l’égoïsme » des membres du parti républicain, rhétorique et égoïsme qu’elle-même a par ailleurs admis ? La chroniqueuse entend ouvrir les yeux à ces mêmes amis sur la « rhétorique » et « l’égoïsme » des pro-choix du camp démocrate. « Vous prétendez vous opposer à l’auto-centrisme de notre président, mais quand vous paradiez [le 21 janvier, Ndlr] avec des pancartes « Mon corps, mon choix », vous ne faisiez rien d’autre que de proclamer au monde votre propre auto-centrisme. »

Ce qui est nouveau, c’est le parti tiré de circonstances inédites (l’investiture d’un ex-candidat antisystème et l’organisation de cette Marche) pour revendiquer une posture à la fois féministe et pro-vie, sur un ton provocateur qui chatouillerait autant les partisans du féminisme que ceux du machisme. « Je suis une féministe de la pire espèce aux yeux de certains – du genre de celles qui croient que les femmes ne sont pas seulement égales aux hommes mais pourraient même leur être supérieures », plaide la chroniqueuse qui affirme aussi s’être vue « horrifiée [à l’idée] qu’un narcisse sans compétence manquant d’empathie, de curiosité et de sens moral devienne le chef du monde libre. »

Le National Catholic Register, conservateur lui aussi, donne également la parole à une chroniqueuse. Allison Ricciardi est la fondatrice de Catholic Therapists, un réseau national de thérapeutes catholiques. Son verbe virulent ne fait pas de mystères sur ses positions pro-vie et ouvertement antilibérales. Là non plus, l’argumentaire n’est pas nouveau : deux poids deux mesures distingueraient le combat des femmes en occident et dans certains pays du Moyen-Orient.

Ce qui est nouveau, c’est la façon d’amener l’argumentaire. Allison Ricciardi suggère que chacun s’interroge sur les droits que les femmes pensent ne pas avoir en Amérique : n’ont-elles pas « le droit de vote ? Si. Le droit de fumer des cigarettes ? Si. Le droit de travailler ? Si. Le droit à un salaire égal [à celui des hommes, Ndlr.] ? Si. Le droit de monter une entreprise ? Si. L’obligation de travailler parce que de nombreux hommes ne subviendront pas aux besoins de leur famille ? Si. Le droit de se stériliser chimiquement ? Si. Le droit de tuer leur enfant après neuf mois de gestation ? Si. Le droit d’être frivoles et d’avoir des enfants hors mariage ? Si. »

« Ai-je oublié quelque chose ? », poursuit Allison Ricciardi. « Ah oui, juste cette toute petite chose. Un droit que nous, les femmes, n’avons certainement pas et dont ces femmes-là ne veulent clairement pas : le droit à la vérité. On ment communément aux femmes aux États-Unis. Hollywood, la profession médicale, l’industrie pharmaceutique, la mode, l’industrie pornographique et le système judiciaire. La vérité est fréquemment refusée aux femmes et elles se la refusent à elles-mêmes. »

Troisième réaction, celle du magazine jésuite America, un titre de presse plus volontiers solidaire du camp démocrate. La journaliste Teresa Donnellan, ancienne militante pro-vie à l’université Georgetown lorsqu’elle y était étudiante, est allée à la rencontre de religieuses catholiques ayant défilé à la Marche des femmes.

Certaines ont démarré la journée du 21 janvier par une messe sur le Capitole à l’église Saint-Pierre. Celles-là avaient en mémoire les paroles du célébrant, un dominicain. Durant cet office, le Père Jordan Kelly, a affirmé voir un signe de la providence dans le fait que la Marche ait lieu le jour de la sainte Agnès, une martyre romaine du IIIe siècle. Selon l’auteur de la Légende dorée, celle-ci avait donné sa vie au Christ et fut conduite nue, à travers la ville, jusqu’à un lieu de prostitution.

Parmi ces religieuses, Sœur Deborah Troillett des Sœurs de la Charité était à cette messe avec quinze membres de sa communauté. « Nous voulons nous tenir debout sur cette place avec les femmes et avec tous ceux qui expérimentent d’une façon ou d’une autre l’inégalité ou l’impossibilité d’épanouir la dignité dont Dieu les a pourvus », fait valoir la religieuse en évoquant une lettre du pape au président Trump. Une autre consacrée, sœur Patricia Chapelle, a défilé avec les membres de sa communauté, les sœurs de Notre-Dame de Namur, en tant que directrice US du mouvement Pax Christi, mais aussi en tant que femme catholique afro-américaine. « En tant que femmes, nous sommes concernées par la polarisation économique et raciale, corollaire de ce qui s’est passé [la campagne présidentielle et la violence policière responsable de la mort de 258 Afro-américains en 2015, Ndlr.] »

Aucun de ces trois titres de presse ne semble avoir relevé le passage sur le podium d’une petite fille venue témoigner avec les membres de sa famille au milieu d’un défilé de militantes féministes. Sofía Cruz, une Mexicaine de seulement six ans, a été la plus jeune activiste de la Marche. Son témoignage n’est pas récupéré par les féministes américaines, mais par les mouvements qui viennent en aide aux immigrants.

Le charisme et l’énergie de cette enfant, associée à la force de sa déclaration, fût-elle rondement préparée par quelqu’un d’autre et apprise par cœur, ne peuvent qu’interpeller les défenseurs de la famille comme les catholiques de tous bords. Nullement impressionnée par la foule, Sofía Cruz s’est contentée de livrer le message suivant tel quel, en Anglais puis en Espagnol : « Nous sommes ici pour protéger nos familles. S’il vous plaît, je vous demande à tous de lutter avec amour, foi et courage pour que nos familles ne soient pas détruites. Je voudrais aussi dire aux enfants qu’ils n’aient pas peur parce que nous ne sommes pas seuls. Il y a beaucoup de personnes qui ont le cœur rempli d’amour et de tendresse pour nous embrasser sur le chemin de la vie. Nous nous battons pour ce qui est juste. Dieu est avec nous. »

La très jeune activiste n’en est pas à son premier fait d’arme. Celle-ci s’est rendue célèbre lors du voyage du pape François dans la capitale américaine, en septembre 2015. À l’approche de la papamobile, Sofía s’était frayé un chemin jusqu’au pape à travers la foule et les policiers. En l’apercevant, le Pontife fait arrêter le véhicule et lui fait signe de le rejoindre. Sofía s’approche. Le pape l’embrasse et elle lui fait remettre un dessin et une lettre. « J’ai senti beaucoup d’amour. J’ai pensé qu’il allait venir en aide à mes parents [migrants sans statut légal aux États-Unis, Ndlr] », aurait confié plus tard l’enfant à sa mère.