Pepe Escobar
Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – 20 octobre 2015 – Source : Russia Today

Tout le Grand Sud est maintenant au courant que la campagne russe en Syrie a rapidement brisé tous les plans soigneusement préparés par l’Exceptionnalistan en vue de la création d’un Grand Moyen-Orient.

Ces plans englobaient tout, de la doctrine Wolfowitz à l’impératif catégorique du docteur Zbig Grand échiquier Brzezinski, qui est d’empêcher l’arrivée d’un rival stratégique en Eurasie.

Mais le message implicite est encore plus intrigant. Le Pentagone n’a rien vu venir et il est absolument terrifié par les conséquences inévitables de l’intervention russe.

U.S. General Philip Breedlove. © Ciro De Luca / Reuters

La panique était palpable, comme l’a démontré le docteur Folamour, pardon, le général Philip Breedlove dit Follehaine, commandant en chef de l’Otan, celui-là même qui nous annonce chaque semaine que la Russie a commencé à envahir l’Ukraine.

En savoir plus : L’Otan, bruits de bottes, «Si le militarisme vous est indispensable, inventez des menaces pour justifier le budget»

Tout en faisant fausse route dans son analyse géopolitique – la Russie voudrait contrecarrer les efforts des USA et de la coalition dans la région – Breedlove/Follehaine est clairement déconcerté par la stratification complexe du nouveau réseau défensif russe, qu’il n’avait pas vu venir.

Pour reprendre ses propres termes : «Nous sommes un peu inquiets de voir apparaître une nouvelle bulle A2/AD en Méditerranée orientale.»

En pentagonais, A2/AD signifie anti-access/area denial [déni d’accès et interdiction de zone, NdT].

Traduction : la crainte du déploiement combiné de missiles sol-air et de missiles antinavire qui peuvent empêcher quiconque d’entrer dans une zone donnée ou de la traverser.

Breedlove/Follehaine va jusqu’à reconnaître qu’il s’agit de la troisième interdiction de zone mise en place par la Russie autour de l’Europe. La première est en mer Baltique, à partir de la base de Kaliningrad. La deuxième, basée en Crimée, concerne la mer Noire. Pour reprendre de nouveau ses termes : «La portée de leurs missiles de croisière englobe la totalité de la mer Noire et celle de leurs missiles antiaériens couvre à peu près 40 % à 50 % de la mer Noire.»

Il est convaincu que le déploiement de ces capacités de défense antiaérienne très perfectionnées ne vise pas l’élimination de la constellation salafo-djihadiste, mais autre chose.

Cet autre chose, le Pentagone sait fort bien de quoi il s’agit, mais ne peut l’admettre publiquement. Les néocons et les néolibérauxcons peuvent au mieux transformer leur crise d’apoplexie en récriminations véhémentes en faveur d’un gonflage à bloc du budget du Pentagone, ou forcer Obama à maintenir des troupes en Afghanistan indéfiniment (comme si un observateur éclairé en avait jamais douté). En Syrie, le champ de bataille a été complètement redessiné, comme on peut le voir ici.

Mais le véritable tournant, c’était évidemment le passage remarqué de ces 26 missiles de croisière Kalibr-NK, lancés par la flotte de la mer Caspienne contre 11 cibles salafo-djihadistes 1 500 km plus loin, les détruisant toutes.

Breedlove/Follehaine ne peut tout simplement pas admettre que le message accompagnant ces missiles s’adressait à l’Otan. Les missiles Kalibr-NK ont survolé l’Iran et l’Irak à une altitude maximale de 100 mètres, dépassant un drone étasunien qui traînait par là.

Traduction du message : tous les plans US soigneusement fignolés – à coups de milliards de dollars – en vue du déploiement d’un système de défense antimissile en Europe de l’Est sont du temps et de l’argent perdu. Je parle ici de ces missiles étasuniens qui devaient être déployés contre la menace iranienne.

L’Otan est également catastrophée du fait que son logiciel ultra-perfectionné C4i (commandement, contrôle, communication, collecte de renseignements et informatique) a été totalement brouillé par la technologie russe sur toute l’étendue de la Syrie et du sud de la Turquie, réduisant ainsi la zone à une chasse gardée de cibles faciles. Imaginez un instant si la même chose se produisait dans une guerre hypothétique sur le sol européen à propos de l’Ukraine, une possibilité dont rêvent tant de néocons.

Nous avons aussi nos A2/AD !

Par ses prouesses militaires, la Russie a également réussi un coup de maître sur le plan des relations publiques 1, ce qui n’a rien d’étonnant. On n’a qu’à penser à la popularité de Poutine le sage 2 en Irak. À propos, si vous voulez vraiment savoir comment l’Exceptionnalistan a détruit l’Irak dans un premier temps (créant ainsi les conditions propices à la montée d’Al-Qaïda en Irak puis de EIIS/EIIL/Da’ech), vous devriez larguer Claire Danes et la série Homeland en faveur de Iraq Year Zero (sous-titres en français) d’Abbas Fahdel, qui sortira sur les écrans en France l’an prochain.

Au milieu du tintamarre incessant dans les médias institutionnels aux USA, si ces poutinologues étasuniens sont les meilleurs experts qu’ils ont trouvés sur le sujet, le Kremlin n’a guère besoin d’ennemis.

Pendant ce temps, sur le front économique, la demande intérieure de pétrole augmente en Russie. Ce qui signifie que, lentement mais sûrement, la Russie s’éloigne d’une économie basée sur l’importation pour devenir un centre manufacturier, en remplaçant les importations des USA et de l’UE, en cheminant vers l’autosuffisance et en misant sur l’expansion du crédit intérieur à des fins d’investissements productifs. Les prouesses militaires transmettent un message intrinsèque, «Il faut pas nous chercher des noises !», qui entre dans un processus de transformation économique complexe.

De plus, les importations de pétrole de la Chine ont augmenté de 8 % de janvier à septembre par rapport à la même période de l’an dernier, notamment dans les secteurs de la pétrochimie et du transport, compensant ainsi tout ralentissement apparent au chapitre de l’utilisation industrielle du pétrole. La semaine prochaine aura lieu l’annonce cruciale du prochain plan quinquennal chinois. Non, la Chine ne s’écroule pas, pas plus que le partenariat stratégique sino-russe, qui ne fait que s’étendre.

Pékin étudie minutieusement les messages livrés par la Russie en Syrie. Il ne faut pas oublier non plus qu’au rayon des A2/AD, la Chine possède son propre arsenal de messages, dont le missile antibunker DF15B, le missile DF-16, d’une portée de 1 000 kilomètres, et le missile antinavire DF-21D, d’une portée de 2 500 kilomètres, capable de transporter une ogive nucléaire.

Attendez-vous à voir passer des anges lors du prochain festin entre le docteur Folamour et ses maîtres dans les officines de Washington.

Traduit par Daniel, relu par jj pour le Saker francophone.

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009) et le petit dernier, Empire of Chaos (Nimble Books).

  1. Il ne faut pas oublier que c’est la première fois dans l’histoire militaire que des missiles de croisière ne sont pas tirés à partir d’un navire US
  2. Hajji, un musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque

 

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