Jan Marejko

Philosophe, écrivain, journaliste
PenseursMarejko25.3.15

Lundi 12 octobre j’ai entendu dans l’émission « C’est dans l’air » un intervenant dire que Daech nourrit des attentes messianiques. A ma connaissance, c’est la première fois que, dans un débat sur le terrorisme islamiste, il est fait mention d’un concept théologique sans lequel on ne peut rien comprendre à ce qui habite l’esprit des djihadistes. De quoi s’agit-il ?

Nous attendons tous quelque chose. Un homme qui n’attendrait plus rien ne serait plus un être humain. Mais qu’est-ce donc que nous attendons ? Nombreux sont ceux qui, habités par le paradigme de « l’homo economicus », n’hésitent pas à répondre. Pour eux, nous attendons une augmentation de notre revenu pour atteindre ces hauts plateaux où nous roulerons en Ferrari avec une Rolex au poignet. Depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, pratiquement tous les gouvernements ont fondé leur politique sur l’idée que notre plus profonde aspiration est d’ordre économique. Peut-être pas une Ferrari,  mais en tout cas une élévation de notre niveau de vie. Le tout récent prix Nobel d’économie, Angus Deaton, a montré qu’au-delà d’un certain revenu, on cesse de s’élever vers ces hauts plateaux où la vie s’écoulerait dans des fauteuils de cuir. Mais rien n’y fait. On reste persuadé que l’essentiel est de croître et croître encore. D’où la répétition ad nauseam de recettes pour la croissance. Quant au public, il s’est lui aussi convaincu qu’il n’attend que des biens matériels. En même temps que cette conviction s’est répandue, les églises se sont vidées et le sens du sacré a disparu.

Dans ces conditions il est devenu  impossible de croire que l’homme puisse attendre quelque chose qui ne soit pas du monde ou dans le monde. Nous nous sommes mis à nous comprendre comme des plantes qui attendent de la lumière ou des animaux qui attendent de la nourriture. Avec de la science et de la technique, certes, mais l’image d’une attente qui va être satisfaite ici-bas est devenue toute-puissante. Quelques-uns rapportent encore cette parole du Christ pour qui l’homme ne vit pas seulement de pain, mais du bout des lèvres, et rares sont ceux qui l’entendent.

L’idée que nous puissions être en train de cheminer vers autre chose que la mort (après une existence bien remplie) n’est même pas discutée. A quelqu’un qui, dans un débat public ou télévisé affirmerait croire en la résurrection des corps ou la venue d’un messie, on ne répondrait même pas. On appellerait plutôt une ambulance ou peut-être la police parce qu’on verrait en lui un terroriste potentiel. On crache volontiers sur les dogmes parce qu’ils interdisent la discussion et l’on ne se rend pas compte que nous sommes enfoncés jusqu’au coup dans le dogme d’attentes purement terrestres. Ce dogme est nouveau dans l’histoire humaine. Aucune civilisation ne l’a jamais proclamé et nous ne sommes pas prêts de le remettre en question. Si nous le faisions, nous ferions s’écrouler notre société. En effet, lorsque nous nous levons le matin, c’est pour nous emparer de biens terrestres.

C’est lorsqu’on se dégage un peu de ce dogme, qu’on se trouve face à une attente messianique. Elle est mystérieuse cette attente, difficile à saisir rationnellement et porte des noms divers. A côté de l’adjectif messianique, on trouve aussi millénariste ou chiliastique. Mais peu importe. L’essentiel est que l’être humain est porté par un élan qui vise un au-delà du temps et de l’espace.

Alors, dira-t-on, les djihadistes n’ont-ils pas raison de se laisser porter par cet élan ? N’ont-ils pas raison d’attendre un autre monde ? Le problème est qu’ils ne font pas qu’attendre puisqu’un messianisme exacerbé les porte à faire exploser ce monde-ci pour faire advenir l’autre.

Un tel messianisme, exacerbé ou hystérique, n’est pas nouveau. En fait c’est un très vieux problème auquel les Juifs et Chrétiens ont dû faire face. La question était la suivante : comment nourrir une légitime aspiration à l’au-delà sans que cette aspiration conduise au terrorisme révolutionnaire d’un Juif comme Simon bar Kokhba ou aux fleuves de sang appelés par un Chrétien comme Lactance ? Notre destination surnaturelle nous interdit-elle d’aimer ce monde et de le respecter ?

La réponse est que nos attentes messianiques ne nous autorisent aucunement à faire couler le sang et qu’elles sont parfaitement compatibles avec l’amour du prochain.

Le Christ, comme on sait, l’a dit. Mais il n’a pas été très écouté, ni par ses compatriotes juifs, ni par les chrétiens. Il reste qu’il nous invite à aimer le monde et, en même temps, à nous tourner vers un royaume à venir.

C’est seulement en répondant à cette double  invitation que nous pourrons peut-être promouvoir la paix. Il y a des chances pour que, paradoxalement, les Juifs soient les premiers à répondre.

Jan Marejko, 14 octobre 2015

Lesobservateurs.ch

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Une pensée sur “Qu’est-ce que le messianisme ?”

  1. Bonjour, je pense que, quand il est dit que le Christ prêche de ne point « aimer » le monde, il veut dire en vérité que tous ceux et celles qui s’attacheront aux choses du monde, seront automatiquement liés au diable… Aimer, oui, mais le monde dans sa globalité, c’est à dire aimer, aider, et instruire de la vérité son prochain et en tous lieux. On ne peut aller contre la vérité, même si celle-ci nous semble s’accommoder d’elle même. Et, quand au royaume à venir(du Christ), quelle crainte peut on ensuite en avoir??? le contexte n’est plus celui des temps passés et abolis, mais un temps présent ou toutes choses seront nouvelles et éternelles menées de mains de « maître ». Et si l’on pousse un peu plus loin, ce royaume sera de nouveau ébranlé, car il est dit que, le diable ayant été enchaîné pour mille ans, sera relâché, et entraînera de nouveau pour un peu de temps, une multitude de saints du millénium, à combattre(rebelote)contre Christ. Donc, on peut se demander si cette terre(le petit monde)est réellement fréquentable pour une paix durable. (Je dirais, oui.)Puisse qu’une nouvelle terre, et de nouveaux cieux seront créés pour cette fois ci(l’éternité.) Aimer la vérité, c’est unir le monde du bas avec le haut, un peu comme Dieu le père et le fils, mais qui en réalité, ne font qu’un. Bien à vous.

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