L’économie se mobilise. Avec des arguments étonnamment dérisoires.

Rappelons que, le 9 février 2014, une nette majorité des cantons et une légère majorité des électeurs ont exigé, contre la résistance massive du Conseil fédéral, des associations économiques, des journaux et des églises, un retour à une immigration choisie. Le peuple demande l’introduction d’instruments éprouvés (contingents) qui nous permettent de contrôler de nouveau nous-mêmes la migration en fonction des intérêts de l’économie nationale.

Dix-huit mois après cette votation populaire qui a soulevé bien des émois, il ne s’est toujours rien passé. En dépit du fléchissement de la conjoncture, l’immigration nette atteindra presque 100 000 personnes à la fin de l’année. Le Conseil fédéral n’a ni la volonté ni la capacité d’endiguer cet afflux effréné de migrants venant de l’UE. Le chômage des étrangers augmente considérablement. Néanmoins, de nouveaux Portugais continuent d’arriver dans le pays – avec un niveau de qualification relativement plus faible, avec un risque d’autant plus élevé de chômage.

À l’échelon de la Suisse, il faut l’équivalent de 4560 terrains de foot chaque année pour absorber la croissance migratoire. Fin 2014, 8,2 millions de personnes vivaient en Suisse, dont 2 millions d’étrangers. Si la libre circulation des personnes se poursuit comme jusqu’à présent, le seuil des 10 millions d’habitants peut être franchi dans vingt ans.

La Suisse doit passer d’une croissance quantitative à une croissance qualitative. Raconter comme le font les milieux qui y ont un intérêt politique que ce sont surtout des personnes extrêmement bien formées qui viennent en Suisse relève du mythe. Dans le canton de Zurich, la moitié de l’immigration vient du regroupement familial. Parmi les actifs, les personnes ayant un revenu inférieur à 100 000 francs par an prédominent à 85%. Si l’on manque réellement en Suisse si massivement de personnel qualifié titulaire d’un diplôme universitaire, pourquoi le chômage des diplômés s’élève-t-il à 25% dans le canton de Zurich?

Depuis l’introduction de la libre circulation pleine et entière des personnes en 2007, l’artisanat et l’industrie ont supprimé en Suisse 40 000 emplois au total. N’y a-t-il pas finalement un excédent de personnel qualifié, non un manque? Les statistiques attestent que la demande de main-d’œuvre européenne ne concerne pas le secteur privé, mais pour l’essentiel le secteur public, donc l’État. L’administration a un intérêt direct à la non-application de l’initiative sur l’immigration.

La raison exige d’arrêter l’immigration de masse génératrice de coûts supplémentaires. Les partis bourgeois devraient s’y engager, mais aussi la gauche dont l’objectif le plus noble devrait être la défense de l’État providence contre son exploitation. Le PS suisse, sous l’égide de son président déterminé Levrat, n’a que mépris et dérision pour les restrictions à l’immigration. La gauche travaille avec frivolité au démontage des conquêtes acquises de haute lutte par ses prédécesseurs dotés d’un sens austère des réalités.

L’économie organisée s’obstine dans la campagne électorale à faire du maintien des accords bilatéraux avec l’UE une question de survie: le bilatéralisme ou la mort. En aucun cas, la Suisse ne pourrait se permettre de fâcher l’Union européenne par la mise en application d’une décision populaire. Les critiques occultent que les relations économiques avec l’UE sont aujourd’hui principalement assurées par les accords de libre-échange de l’OMC. Dès 1992, on prédisait avec l’EEE un naufrage de la Suisse qui n’a toujours pas eu lieu (voir page 10).

La Société suisse des constructeurs de machines Swissmem a récemment présenté une brochure pour étayer ses affirmations véhémentes. Le document de l’institut de recherche économique BAK Basel a été manifestement rédigé par des auteurs allemands et hollandais, dénués d’une connaissance approfondie de l’histoire économique suisse. Elle contient la déclaration remarquable que l’industrie suisse serait surtout capable d’innovation, et donc prospère, grâce aux bilatérales.

Sidérant. N’y avait-il avant 2001 aucune vie intelligente en Suisse? Ne sommes-nous capables d’innovation et compétitifs que depuis les accords avec l’UE? Les produits suisses, qui existaient sans nul doute avant les bilatérales, n’ont-ils été achetés auparavant en Europe que par compassion plutôt peut-être que pour leur excellence? Pour les auteurs du BAK, les accords avec l’UE vont uniquement dans l’intérêt de la Suisse et sont plus importants que les performances des entreprises.

Avec tout le respect à l’égard de l’engagement de la suprême instance de l’industrie pour entretenir de bonnes relations avec ses clients européens, la surestimation masochiste des accords avec l’UE n’est pas concluante en matière d’argumentation et insultante pour l’industrie quant au fond. C’est une chance que la pérennité économique de la Suisse ne dépende pas seulement de la politique et de ses accords, mais surtout de la qualité des services et des produits.

Les accords bilatéraux ne devraient pas nous empêcher de dormir. Le négociateur principal Yves Rossier a lui-même mis en garde contre le fait d’accorder une valeur excessive aux accords avec l’UE. Néanmoins, la Suisse n’a pas intérêt à jeter à la légère ces accords au panier. Si l’UE devait, en dépit du bon sens, y tenir, ce ne serait pas non plus une catastrophe. La pensée magique hante les débats sur l’UE. Les «bilatéralistes» tiennent avec ferveur à leurs dogmes. Or, le bon sens nous dit que la Suisse densément peuplée ne doit ni s’excuser ni se laisser punir pour une décision populaire portant sur la limitation de la migration.

Roger Koeppel, Editorial, Die Weltwoche, 2 juillet 2015.

Source: lesobservateurs.ch

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