«Désuissisée» : Du secret bancaire à la FIFA: la Suisse participe gaiement à son propre démontage.

«Désuissisée» : Du secret bancaire à la FIFA: la Suisse participe gaiement à son propre démontage.

Editorial, De Roger Köppel, 11 juin 2015

La Suisse est au fond un pays fantastique. Notre système politique est génial. L’appareil d’État est plutôt stable. Nous figurons parmi les meilleurs dans la comparaison croisée internationale. Nous sommes actuellement en proie à nos propres succès: notre monnaie est si forte que cela n’est plus supportable pour des pans de l’industrie. En dépit du fléchissement de la conjoncture, les étrangers affluent en nombre record.

Le discours propagé par le Conseil fédéral et d’éminents faiseurs d’opinion est faux. La Suisse n’est pas un pays isolé sur le plan international, sans amis. Au contraire, on nous admire et on nous envie. Que des politiciens européens et américains s’en prennent constamment à la Suisse peut être considéré comme un éloge. La plupart des étrangers que je connais et qui nous écrivent sont fans de la Suisse. Ils voient les avantages que nous avons sur les autres.

Peut-être est-ce la grande force des Suisses que de se mettre eux-mêmes constamment en question. Peut-être allons-nous si bien parce que nous nous employons en permanence à douter de la Suisse. Les Suisses sont plurilingues et sensibles aux besoins des minorités. Nous sommes ouverts au monde jusqu’à en périr. Les Suisses sont les champions du monde pour anticiper les désirs des autres et rendre des services. Voilà pourquoi il est si difficile de ne pas nous faire avoir dans les discussions politiques.

Le problème majeur est que nous allons trop bien. Nous nous occupons de questions accessoires. Que pensent les autres de nous? Cette image est-elle juste? Ne devrions-nous pas mettre en place un congé paternité financé par l’État? Les opérations de changement de sexe sont-elles couvertes par la caisse-maladie? Nos autorités font établir des rapports minutieusement rédigés qui énumèrent pourquoi il est juste et raisonnable qu’un meurtrier présumé et délinquant, dont la culpabilité est avérée, perçoive une pension alimentaire du service social dans une commune de Zurich.

Récemment, la présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga a fait part à la télévision de son envie, que d’autres financeraient, que la Suisse puisse accorder asile et refuge «à tous ceux qui nécessitent notre protection». La magistrate, domiciliée dans une coquette maison bernoise avec jardin, à l’abri du besoin depuis longtemps grâce à son travail, trouve indécent qu’une journaliste ose, avec une courtoisie qui frise le masochisme, lui demander s’il ne faudrait pas éventuellement plafonner le nombre de réfugiés qui veulent venir en masse d’Afrique dans les pays du Nord.

La Suisse va si bien qu’elle peut même s’offrir le luxe de scier les piliers de l’État qu’on nous admire dans le monde entier. Des décisions populaires politiquement incorrectes sur l’initiative contre l’immigration de masse ou sur le renvoi ne sont tout simplement pas mises en œuvre à Berne. Le Conseil fédéral et le Parlement trouvent constamment de nouveaux prétextes et critères pour saboter la volonté du peuple. Le gouvernement veut que la Suisse reprenne automatiquement à l’avenir le droit européen dans nos relations bilatérales. Les personnes qui s’engagent pour les droits du peuple sont ravalées par la présidente de la Confédération au rang d’ennemis de la civilisation et d’adversaires des droits humains.

Le gouvernement suisse est soumis à l’étranger et avide d’image. Il suffit que quelques politiciens européens agitent fébrilement des listes grises. La volonté de défendre, ne serait-ce que timidement, son propre ordre juridique contre la pression des États concurrents étrangers est pratiquement inexistante à Berne. La protection sans pareil de la sphère privée financière a été abandonnée au mépris du coût que cela représente pour l’économie nationale. Le Conseil fédéral se félicite de voir bientôt régner ici un contrôle sans faille des titulaires d’un compte bancaire. En l’échange de congratulations de l’étranger, on jette par-dessus bord des facteurs de succès qui ont fait leurs preuves.

On peut inscrire au même chapitre des blessures inconsidérées que l’on s’inflige le comportement des autorités judiciaires suisses dans l’affaire de la FIFA. Sans nécessité, les procureurs se sont laissé embrigader par les Américains. Comme si les fonctionnaires arrêtés étaient des terroristes, ils ont été embarqués au petit jour à la demande de la justice américaine par nos agents. La presse mondiale s’est saisie reconnaissante de l’affaire pour présenter la Suisse comme un repaire pour les corrompus d’une mafia du football dirigée par un grand criminel suisse.

Tout à coup, il n’était plus question de présomption d’innocence. Revendiquer les principes de l’État de droit revient à se faire taxer de défenseur de la corruption. Le fait que de nombreux Suisses se réjouissent à l’idée que les Américains interfèrent chez nous devrait soulever des questions. Les hypocrites potentialisent leur malaise à propos du petit État en espérant que le salut vienne de l’Amérique: «Punissez-nous, s’il vous plaît!». Que la Suisse se fasse donner des leçons par les États-Unis en matière de corruption et d’État de droit aurait de quoi faire un excellent sujet de satire.

Celui qui s’incline en permanence ne doit pas s’étonner qu’on le prenne au mot. La Suisse officielle n’est plus fidèle à la Suisse parce qu’elle en a honte. Voilà pourquoi elle s’excuse pour les décisions populaires. Voilà pourquoi elle se soumet docilement aux directives de l’étranger. Voilà pourquoi elle se range derrière les Américains. Là où la conviction fait défaut, la force d’opposer de la résistance fait aussi défaut.

Personne ne croit qu’une FIFA «désuissisée» et débarrassée de Sepp Blatter établirait, du moins sous la direction d’un prince arabe, de nouvelles normes de virginité morale. Le moralisme irréaliste des ennemis jurés de Blatter se fracassera bientôt contre la réalité. Peut-être que la FIFA paiera des impôts à Londres ou à Munich. C’est lamentable, quoique symptomatique, de voir comment la Suisse une fois de plus se prête à participer à un démontage politique dont elle est elle-même la cible.

Auteur et source : Roger Koeppel, Die Weltwoche, 11 juin 2015

Source: lesobservateurs.ch

 

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