Qu’est devenu le père Paolo Dall’Oglio aux mains des opposants à Assad ? [IV]

Qu’est devenu le père Paolo Dall’Oglio aux mains des opposants à Assad ? [IV]

Quatrième partie

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La disparition du père Paolo Dall’Oglio et sa couverture médiatique

Près d’une année s’est écoulée depuis ma chronique sur les Chrétiens de Syrie *. Ayant amplement analysé le rôle du prêtre italien Paolo Dall’Oglio dans la propagande de guerre des pays occidentaux, je ne comptais plus revenir sur son cas. Mais le 29 juillet 2013, par une ironie du destin surprenanteil est apparu que le père Paolo a été fait prisonnier par les terroristes de l’Etat Islamique en Irak et au Levant [EIIL]. Au moment où j’écris ces lignes on est sans nouvelles de lui depuis 9 mois et on est en droit de redouter que le pire ne lui soit arrivé. Le traitement médiatique de sa disparition est, une nouvelle fois, extrêmement révélateur de la façon dont les médias français couvrent l’actualité syrienne.

De Souleymanieh à Raqqa, fin de parcours pour le père Paolo

Interdit de séjour sur le sol syrien, ce n’est pas pour autant que le père Paolo dall’Oglio avait renoncé à participer, de près ou de loin, aux événements de Syrie. Après son expulsion du territoire syrien en juin 2012, le religieux avait trouvé refuge à Souleymanieh, au Kurdistan irakien. C’est dans cette ville, située à 350 kilomètres de la frontière syrienne et 50 de la frontière iranienne, qu’il résidait depuis, entre ses campagnes de propagande contre le gouvernement d’Assad, en Europe et en Amérique du nord. Il y avait été accueilli avec l’aval de Monseigneur Louis Sako, l’archevêque chaldéen de la ville de Kirkouk, au sein de la fondation monastique Deir Mariam el Adhra, fondée quelques mois auparavant. En ce lieu, rapporte le site Cath.ch, il se proposait « avec les frères du monastère de Deir Maryam, (de) prier pour la paix en Syrie, dans l’espoir et dans l’attente de pouvoir y retourner »[i].

Mais il faut croire que le père Paolo était trop pressé pour attendre la fin de la guerre, puisqu’à plusieurs reprises il avait franchi clandestinement la frontière syrienne pour se rendre dans des zones libérées. C’est ainsi que le 27 juillet 2013, passant par la frontière turque, il se rend dans la ville de Raqqa[ii], située au nord-est de la Syrie, à 200 km de la frontière irakienne, et 80 de la frontière turque ; c’est la première capitale régionale entièrement « libérée » par les « rebelles » depuis le début du la crise en mars 2011. Nous pouvons le lire, dans une vidéo postée sur sa page Facebook le même jour, confier sa joie de se trouver enfin dans une zone qu’il prétend « libérée » :

« Je me suis rendu aujourd’hui à Raqqa et j’étais rempli de joie pour deux raisons, la première parce que je me trouvais en territoire syrien et dans une ville libérée et la deuxième en raison de l’accueil formidable que m’a réservé cette jolie ville, a-t-il écrit. C’est l’image de la nation que nous voulons pour tous les Syriens. »

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Dernière image du père Paolo, extraite de la vidéo tournée le 27 juillet 2014 dans Raqqa « libérée » par l’EIIL

L’homme n’était cependant pas venu pour participer à une fête avec les Ewoks à la fin de la Guerre des Étoiles[iii], car les « libérateurs » ne sont pas des gens spécialement commodes et amoureux de la « démocratie » comme il voulait nous le faire croire. Conquise le 3 mars par une coalition de groupes djihadistes, la ville est en effet entre les mains des combattants de l’Etat Islamique en Irak et au Levant, qui emprisonnent les opposants « modérés », appliquent la shar’ia, pratiquent des exécutions publiques[iv], et profanent les églises[v].

raqqa 3Exécution publique de trois alaouites le 16 mai 2013 à Raqqa par le groupe de Jabhat al-Nosra. L’EIIL se rendra par la suite coupable de mêmes crimes

Ainsi dans cette même vidéo précisait-il le sens de sa « mission » :

« Je suis venu pour rencontrer la société civile et les chefs des groupes armés. Je voudrais qu’à Raqqa se fassent les premiers pas d’une réconciliation entre opposants. Je jeûne et fais le Ramadan pour demander à Dieu la grâce de l’unité pour le peuple syrien. Notre jihad (combat), c’est pour la démocratie….  Le berceau de la révolution ne doit pas devenir son tombeau. »[vi]

Le père Paolo avait par ailleurs une motivation personnelle à se hasarder dans cette aventure. Dans l’équipe municipale de Raqqa emprisonnée par l’EIIL, se trouvait un homme du nom de Ahmed Haj Saleh, qui, rapporte Béatrice Petit, dans la Vie du 20 août, lui « avait généreusement offert l’hospitalité en février dernier ».

C’est ainsi que le père Paolo avait décidé, dès le lendemain de son arrivée dans la ville, d’aller directement à la rencontre des « libérateurs », pour intercéder en faveur de la libération de cet homme, et enclencher le processus de réconciliation préalable à l’instauration de la « démocratie ».

Ayant publiquement proféré des critiques envers les exactions de l’EIIL, et connaissant la réputation de l’organisation, l’homme demeurait tout de même lucide quant à l’éventualité d’un échec puisqu’il jugea utile, avant d’aller se jeter dans la gueule du loup, de prévenir ses proches qu’ils devraient le considérer comme mort si dans les trois jours il ne donnait pas de nouvelles de lui.

Le 29 juillet 2013, au matin, le père Paolo dall’Oglio se rend donc au siège de l’EIIL. Nul ne l’a revu depuis et nul ne sait ce qu’il est devenu.

Rumeurs

Alors que ses deux passages en France (en septembre 2012 et en mai 2013) avaient fait l’objet d’une couverture médiatique impressionnante et à l’évidence orchestrée, sa disparition a été peu relayée dans les médias français. Sans doute fut-il jugé gênant de donner un large écho au fait que l’une des « icônes de la révolution » avait été enlevée, et éventuellement exécutée, précisément par des combattants qui avaient prétendument contribué à « libérer » la ville de Raqqa, en l’occurrence des combattants d’un des groupes armés anti-Assad les plus redoutables qui soient. Nous étions encore, par ailleurs, dans une séquence où les grands médias et dirigeants de la zone OTAN avaient bon espoir de porter le coup de grâce au régime syrien et d’ajouter à la liste des dictateurs renversés dans le sillage des « printemps arabes » le nom de Bachar el-Assad. Ayons à l’esprit que la deuxième affaire des armes chimiques (du 21 août) surviendra trois semaines plus tard. Comme la première affaire des armes chimiques du 19 mars (voir le débat truqué à l’IMA[vii]), le relais médiatique de l’enlèvement du père Paolo aurait sonné de manière trop discordante avec la propagande médiatique à l’œuvre sur les mêmes rails intangibles depuis le début des événements en mars 2011.

C’est sans doute la raison pour laquelle le journal la Croix (je me borne aux sites internet), a été l’un des seuls médias commerciaux à relayer immédiatement cette « disparition » le 30 juillet[viii].

La suite du traitement médiatique de cette disparition est extrêmement confuse.

Le 12 août, le Saint-Siège reconnaît n’avoir aucune nouvelle du religieux[ix], dans le même temps où un « porte-parole de l’ASL », Lama el Atassi, annonce qu’il « a été tué », et accuse les « services de renseignement » d’el-Assad d’avoir contribué au forfait. Dans tous les cas, « le régime d’Assad doit en porter l’entière responsabilité ».

Le 14, l’OSDH déclare que « les activistes dans la ville, proches du père Paolo, ont confirmé à l’OSDH que le prêtre jésuite italien et messager de la paix Père Paolo Dall’Oglio a été tué dans les prisons de l’EIIL, où il était détenu depuis deux semaines. »

Le 16 août, le Réseau Voltaire publie un communiqué[x] reprenant l’information de l’OSDH et annonçant l’exécution du Jésuite.

Le 20 août, Béatrice Petit publie dans la Vie un article de synthèse[xi] dans lequel elle avance 1) que le CNS a démenti les déclarations de Lama el Atassi en affirmant que cette femme ne faisait pas partie de l’ASL 2) que « la ministre italienne des Affaires Etrangères, Emma Bonino a déclaré « La mort du prêtre n’est pas confirmée ». » 3) que « De source fiable, il nous vient que deux canaux de communication au moins ont été ouverts avec le groupe qui retiendrait le prêtre, et que celui-ci était toujours vivant aux dernières nouvelles, datant du 19 août. Sans pouvoir en dévoiler davantage, il y a aussi, et de divers côtés, des indicateurs sérieux en ce sens. » Comme le Réseau Voltaire, la journaliste ne donne aucun élément « fiable » ou « sérieux » à l’appui de son affirmation et on doit la croire sur parole.

Le 25 août, un communiqué du Figaro évoque sa disparition mais, se basant également sur le démenti de la Coalition Nationale Syrienne, il remet en question le fait qu’il soit mort, tout en reconnaissant que « ces informations sont difficilement vérifiables »[xii]. Le 28 août, dans le Monde, Christophe Ayad[xiii], dont nous avons relevé les errances lors de son intervention au débat truqué de l’IMA[xiv], constate sa disparition sans trancher dans un sens ou dans l’autre.

Les articles, déjà très sporadiques, se raréfient les quatre mois suivants sans rien apporter de neuf.

S’il était difficile d’accorder une couverture médiatique digne de ce nom à la disparition du père Paolo Dall’Oglio, il n’était cependant pas inscrit dans le marbre que la machine de propagande anti-Assad en resterait là. Même mort ou disparu, on peut avoir une seconde vie dans les médias de masse, comme on le verra dans les trois grosses affaires que j’étudierai dans les chroniques suivantes : l’affaire Hamza el Khatib de mai 2011,  le massacre de Houla du 21 mai 2012, et l’attaque à l’arme chimique du 21 août 2013.

Alors que la disparition du père Paolo fin juillet 2013 a été entourée d’un relatif silence, et d’une confusion certaine, fin janvier 2014, pour les six mois de sa disparition, les médias décident de remettre en branle la machine, et de donner un large écho à l’événement. Cette fois-ci, le père Paolo a même droit à une couverture mondiale.

Une campagne d’envergure mondiale

Le programme de l’événement, comme d’habitude,  est annoncé et détaillé sur le site de l’association Souria Houria[xv]le 29 janvier, Organisé par « les amis de Paolo et de la Syrie », l’événement se veut un « rassemblement non politique en soutien au Père Paolo, à l’occasion des six mois de sa disparition ». Plus généralement, il s’agit d’attirer l’attention sur « tous les otages et détenus en Syrie ».

On est fondé à parler d’une campagne d’envergure mondiale puisque des cérémonies sont organisées, à peu près synchronisés dans une tranche horaire de quatre heures : en France sur l’esplanade des droits de l’homme de Paris[xvi], sur la place Kleber de Strasbourg, au centre saint Hugues de Grenoble, sur la place de la préfecture du Mans[xvii], sur la place de l’opéra de Lyon, à l’église saint Ferreol de Marseille, à la fontaine des trois grâces de Montpellier, à l’église Notre Dame de Bordeaux ; en Italie à l’église San Giuseppe de Rome, à l’église de San Fidele de Milan, au sanctuaire de la Madone de Barracano de Bologne, à Ulivo Dell Pace à Trente ; en Suisse à la chapelle du centre Boniface de Genève et sur la place des Nations de Genève ; en Belgique dans une marche à Bruxelles ; aux Pays-Bas à côté du parlement de la Haye ; en Angleterre à l’université de Leeds et à l’église de la Sainte Trinité de Londres ; en Allemagne à l’académie catholique de Berlin ; au Liban près de l’église jésuite de Sodeco (Beyrouth) ; en Irak au monastère de la Vierge Marie de Souleymanieh ; aux Etats-Unis à l’université de Scranton ; au Japon au Shinmeizan Center for Interreligious Center ; au Porto Rico par l’université de Puerto Rico de San Juan… au Qatar. Les « amis de la Syrie » veillent sur le père Paolo.

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 Rassemblement sur l’esplanade des Droits de l’Homme, le 30 janvier 2014, en commémoration des neuf mois de la disparition du père Paolo

Et les médias pour cette occasion se manifestent.

Le 28 janvier : Christophe Lamphalussy, dans la Libre Belgique[xviii], annonce la tenue de l’événement et retrace le parcours de ce « jésuite hors du commun ». Le 29 janvier : Ouest-France annonce la tenue de la veillée de prière en invitant gentiment : « Venez, c’est ouvert à tous. » Le 30 janvier : article d’Aymeric Christensen dans la Vie[xix] mettant en doute qu’il soit mort et évoquant la journée de commémoration. Le 31 janvier : article de Mickaël Corre dans le Monde[xx] évoquant l’événement et renvoyant à sa page de soutien du Facebook (article par ailleurs relayé sur le site du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France, le CRIF[xxi] ); article de Ouest France relatant la veillée pour le père Paolo au Mans ; Le 4 février 2014 : long article hagiographique dans Causeur d’Ondine Debré[xxii] qui retrace tout le parcours du prêtre (relayé le lendemain sur le site du CRIF[xxiii]). Des articles lui sont également consacrés dans la presse internationale des pays où des réunions sont annoncées.

Ces réunions consistaient en des marches, des prières collectives, des conférences. Elles ont eu lieu dans des universités, des églises, des monastères, dans des places ou des lieux publics de villes importantes.

Au moment où j’écris ces lignes (juin 2014), cela fait un peu plus de neuf mois que le père Paolo a disparu, et une nouvelle série d’articles et de prises de position commencent à tomber. Nous ne commémorons plus cette fois les « six mois » de sa disparition, mais les « neuf mois ». Je viens ainsi de tomber sur un long article de Karina Sehhai dans Paris Match[xxiv], relayant un « appel de la famille du père Paolo », plus neutre que d’autres productions, mais qui fatalement comporte quelques piques envers le « régime » en place. Mon attention est aussi tombée sur un communiqué des éditions de l’Atelier (son éditeur), relayé par le site Souria Houria[xxv], communiqué qui appelle, en soutien à la famille, à ne pas laisser sombrer dans l’oubli le prêtre disparu, et qui reproduit toutes les dénonciations mensongères du Jésuite lors de ses séjours à Paris. On y apprend par ailleurs que le père Paolo n’a pas été reçu une fois par le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, mais « à plusieurs reprises ». L’auteur confirme par ailleurs le comportement des médias français depuis deux ans, médias qui « ont été les plus nombreux à relayer son cri de rage, son appel. », grâce à quoi « il a su toucher alors le cœur des Français. » Il est en effet plus facile de toucher le cœur du public –fût-ce sur la base de mensonges- quand on a tous les médias et le pouvoir politique derrière soi.

Cependant cela ne semble pas suffisant, puisque, lit-on: «Il faut faire plus. Aujourd’hui, nous espérons que les médias français pourront rediffuser des images de lui, des interviews, trouver tous les moyens possibles pour évoquer cette belle figure, courageuse et engagée. Refaire parler de lui, malgré son absence. Pour qu’on ne l’oublie pas, et surtout pour rappeler combien sa vie est précieuse pour nombre d’entre nous, notamment pour le symbole qu’elle représente

On comprend certes la souffrance de l’éditeur et de la famille, mais avancer qu’il faudrait que les médias en fassent plus, cela ne me paraît pas très décent par rapport aux dizaines de milliers de victimes anonymes, morts souvent dans des circonstances atroces, parfois dans le cadre de massacres de masse systématiquement et mensongèrement attribués aux troupes régulières syriennes, surtout pendant les deux premières années de guerre où les médias, adoptant une position unanimement négationniste, refusaient de reconnaître la présence de terroristes à l’œuvre sur le sol syrien dès le début des événements. On pourrait avancer au contraire, même si évidemment je souhaite comme tout le monde sa libération, qu’on en a beaucoup trop fait pour le père Paolo, qui de son côté à fait énormément de tort à la vérité, à ses coreligionnaires de Syrie qu’il a mis en danger par ses accusations répétées, et in fine au peuple syrien tout entier en relayant la propagande de guerre des puissances hostiles au gouvernement de Damas avec les mêmes éléments de langage que des menteurs en série comme Bernard Henri Levy ou Laurent Fabius.

La disparition du Père Paolo, prétexte à alimenter la propagande contre le « régime » syrien

Tout cela a cependant un coût : il faudrait être le dernier des naïfs pour croire que la couverture médiatique des commémorations de la disparition du père Paolo est généreuse et désintéressée, ou que c’est parce qu’il a été touché au plus profond de son âme que M. Fabius l’a reçu à plusieurs reprises et que toutes les rédactions des médias lui ont donné une caisse de résonance puissante et répétée. Je rappelle le traitement du point de vue d’autres autorités chrétiennes de Syrie, autrement plus représentatives, par ces mêmes personnages et instances, à savoir leur passage sous silence quasi intégral, ou les calomnies et la diffamation. Il était donc fatal que dans cette nouvelle série d’articles on relève les éléments de langage auxquels nous sommes maintenant habitués, et qui par martelage constant sont destinés à imprimer une version très précise et orientée dans l’esprit du grand public.

L’identité des ravisseurs et éventuels assassins n’ayant été contestée par aucun média (ce qui était impossible puisque le père Paolo avait lui-même précisé le but de sa mission auparavant), dans un monde normal, cet enlèvement aurait été le prétexte à la dénonciation des horreurs perpétrées par des groupes comme Jabhat al Nosra ou l’EIIl depuis 3 ans que la guerre en Syrie fait rage. Le père Paolo aurait pu être érigé en symbole des malheurs qui accablent le peuple syrien, à savoir le terrorisme international financé et appuyé par les pays de l’OTAN, les monarchies du Golfe, et Israël.

Je ne rêve évidemment pas. C’est tout le contraire qui s’est passé. J’ai fait remarquer plus haut que sa mort avait été peu relayée dans les grands médias, en raison certainement de son incompatibilité avec la version généralement mensongère des faits diffusée alors en concomitance avec l’agenda des puissances étrangères œuvrant à la déstabilisation de la Syrie. Cependant, père Paolo ayant été leur chevalier servant et une figure de proue, il était impossible de passer tout à fait sa disparition sous silence. Quitte à la rapporter, il fallait donc insérer des éléments habituels de la propagande, pour le coup en déconnexion totale avec l’affaire traitée.

Voici par exemple comment Agnès Rotivel, dans la Croix du 30 juillet, reproduit une nouvelle fois l’hypothèse tirée par les cheveux de l’instrumentation du terrorisme par le régime :

« L’EIIL, composé principalement de combattants étrangers, se bat contre le régime de Damas aux côtés de la rébellion dite modérée. Mais certains spécialistes n’hésitent pas à dire que ce groupe est infiltré par les forces militaires syriennes, ce qui expliquerait que l’information sur l’enlèvement du prêtre italien ait été donnée par la télévision d’État, dès lundi 29 au soir. »
Cet article lui permet de rappeler mensongèrement qu’au départ de la crise, en mars 2011, il n’y avait qu’un « mouvement contestataire et pacifique », lequel « s’est heurté à la répression féroce du régime de Bachar al Assad ».

Le 20 août, Béatrice Petit, dans la Vie, reprend une millième fois comme tous ses collègues les plus en vue la thèse de l’instrumentation du terrorisme par le « régime », en s’abritant sous l’autorité de l’ « islamologue » Thomas Pierret[xxvi] :
« Sous l’occupation américaine en Irak, Al Qaeda a travaillé avec les services secrets syriens. C’est un milieu que le régime Assad connaît bien, il serait bien bête de ne pas y avoir laissé quelques taupes. D’ailleurs, ses services l’ont déjà fait et ont tout intérêt à le faire. Officiellement, Damas est passée (d’une répression de la révolution) à une guerre contre les terroristes. C’est mieux pour la communication ! »[xxvii]

Le 28 août, Christophe Ayad, prend de nouveau sa plume pour raviver la mémoire de l’icône de la révolution. Le père Paolo était « l’un des meilleurs connaisseurs du monde de son pays d’adoption. » C’est à juste titre que le père Paolo promouvait l’instauration, enfin, d’un « Proche Orient démocratique », forcément un remède miraculeux contre « la dictature d’Assad ». Il avait raison d’inviter les Syriens de ne pas craindre le mouvement « des printemps arabes » (dont on sait qu’il s’agit d’événements manipulés, voir Mezri Haddad[xxviii] et Michel Collon[xxix] au moins pour les cas tunisien et libyen). « Mar Moussa », le monastère qu’il avait contribué à redresser était devenu avec les années « l’un des rares espaces de liberté et de dialogue démocratique dans la Syrie des Assad » Enfin, si la hiérarchie chrétienne syrienne s’est ralliée au régime de Bachar el-Assad, c’est parce que ce dernier « a toujours exercé un chantage envers les chrétiens en se présentant comme leur exclusif protecteur et le seul garant de leur survie en Syrie face aux islamistes. » (argument mensonger répété des centaines de fois depuis 3 ans).

Je me contenterai de ces trois exemples. On retrouve les mêmes argumentaires que j’avais relevés et analysés l’année dernière, et on ne peut qu’être impressionné de nouveau par la persistance, sous une forme quasiment identique, de certains argumentaires erronés ou mensongers sous la plume de journalistes travaillant pour des grands médias. Et on retrouve si souvent les mêmes !

Encore des rumeurs (suite et fin)

Dans son édition du 30 mai 2014, le quotidien francophone libanais l’Orient le Jour relaie et commente (article de Fady Noun), un communiqué publié 3 jours plus tôt par la ligue syrienne des droits de l’homme annonçant la mort du père Paolo dall’Oglio[xxx]. La chaîne d’information saoudienne al Arabiya s’en fait également l’écho. Le père Paolo aurait été exécuté deux heures après son arrivée au quartier général de l’EIIL, par un haut responsable de l’organisation. L’information a été fournie par un officier dissident de l’EIIL, Abu Mohamed le Syrien. L’information est jugée crédible par la ligue syrienne des droits de l’homme:
La Ligue syrienne des droits de l’homme a condamné « le meurtre » du prêtre jésuite, précisant que les indications d’Abou Mohammad le Syrien doivent être considérées comme « crédibles », et recoupent des données qu’elle possédait déjà. Elle a précisé que ce dissident est prêt à témoigner en public des données en sa possession, mais qu’entre-temps, son identité véritable serait gardée secrète pour des raisons de sécurité.

Cette déclaration d’un officier dissident de l’EIIL est la première permettant de se faire une idée un peu plus précise de ce qui s’est éventuellement passé après l’entrée du père Paolo dans le QG de l’EIIL à Raqqa, et elle est jugée comme “crédible” par une instance émanant de l’ « opposition syrienne ».

Cette information est toutefois démentie le 3 juin par l’OSDH (une ONG anti-Assad basée à Londres qui avait commencé par confirmer sa mort en juillet 2013) : le père Paolo serait toujours en vie : les hommes de l’EIIL le retiendraient dans l’attente du versement d’une rançon. Cette affirmation est relayée le 10 juin par la chaîne al Akhbar, qui est le porte-voix du mouvement chiite pro iranien Hezbollah, proche également de Bachar el-Assad et du régime syrien légal. Une délégation italienne aurait eu l’occasion de rencontrer le Jésuite un mois auparavant. Celui-ci aurait été déplacé à la campagne au nord de Raqqa. Le montant de la rançon demandée dépasserait tout ce qui a déjà pu être exigé dans des circonstances comparables en Syrie. L’annonce de son exécution ferait partie d’une manœuvre de chantage de la part des terroristes, qui espéreraient ainsi faire encore monter les enchères.

Cette série d’annonces contradictoires a été relayée en Italie, mais les médias français n’en ont presque pas parlé, à l’exception de l’hebdomadaire la Vie. S’il était avéré qu’il était entre les mains de miliciens pro-Assad ou qu’il avait été exécuté par eux, on aurait sans doute assisté à une campagne médiatique de grande ampleur. A moins que les grands médias entre temps soient passés à autre chose. Cette série de nouvelles intervient précisément au moment où l’EIIL vient de terminer la conquête foudroyante du nord-est de l’Irak, EIIL qui est enfin présentée dans les médias de masse pour ce qu’elle est, c’est à dire une organisation terroriste, sanguinaire et impitoyable, en particulier envers les minorités religieuses comme les chrétiens. Le père Paolo ne leur est plus utile, et surtout pas dans la situation impossible où il s’est mis. Je souhaite évidemment avec sa famille sa libération dans les plus brefs délais. Affaire à suivre…

Avertissement final aux chrétiens de France

Ce n’a pas été la moindre de mes surprises, au cours de cette étude, de me rendre compte qu’il n’existait finalement en France, concernant les événements de Syrie, presque aucune différence de traitement de l’information entre les médias commerciaux estampillés « chrétiens » (La Croix, La Vie, Pèlerin, Radio Notre-Dame), et les autres médias intituionnels (Charlie Hebdo, Libération, TF1, RMC, France inter, Le Monde, France24, etc).

Il faut être conscient que la propagande se loge partout et que ce que l’on appelle la « presse chrétienne » (quand elle est commerciale) doit être lu par les chrétiens de France avec le même esprit critique que les publications « profanes ».
Les médias chrétiens sont entrés dans le bal médiatique hagiographique du père Paolo avec le même enthousiasme, la même confiance, et la même absence d’esprit critique que leurs confrères du Monde ou de France Inter.

Ainsi va la désinformation à des fins d’intervention militaire en France.

A suivre…

François Belliot 

Notes

[i] http://www.cath.ch/newsf/le-jesuite-expulse-espere-retourner-un-jour-en-syrie/

[ii] Cette ville est toujours entre les mains de l’EIIL, devenu entretemps EI (Etat Islamique), dont l’empire s’étend désormais à l‘ex Kurdistan irakien et aux portes de Bagdad. Le président Bachar el-Assad, lors de son discours investiture à la mi-juillet 2014 rappelait ainsi : « Bien que nous ayons accompli dernièrement de grands exploits dans notre guerre contre le terrorisme, nous ne pourrons jamais oublier notre « Raqqa » bien aimée que nous libérerons avec la grâce de Dieu. »

[iii] Pour ceux qui auraient oublié cette scène célèbre de la saga, voir cet extrait d’une minute trente : https://www.youtube.com/watch?v=np6vAuS0KNs

[iv] Dans le rapport 2013 de l’Institut international pour la paix, la justice et les droits de l’homme, on lit par exemple, concernant la ville de Raqqa : « Le 14 mai, l’EIIL a exécuté 3 hommes sous prétexte qu’ils étaient des soldats loyalistes. Il est apparu que les deux hommes étaient des alaouites du village d’al Achrafiya du Nord de Homs. L’un est un médecin dénommé Moustafa Al Jani et l’autre est un enseignant dénommé Iyad Nofal. Cette information a été signalée par l’OSDH et provient d’activistes de Homs. Le 16 septembre 2013, deux hommes ont été exécuté sur la place al Na’im de Raqqa par les combattants de l’EIIL au motif qu’ils étaient alaouites. D’après l’OSDH, une femme aurait invectivé les bourreaux qui lui ont répondu : « Les apostats noussayri ont violé nos femmes ». Sur quoi elle aurait répondu : « Vous êtes les apostats et nous sommes tous Syriens. »
http://www.youtube.com/watch?v=Wz8mHDRDDSs&feature=youtu.be. Rapport relayé par silviacattori.net le 17 septembre 2013.

[v] Voir par exemple cette vidéo mise en ligne le 29 septembre 2013 par la chaîne de télévision al-Aan dans laquelle on voit des combattants de l’EIIL profaner l’église catholique melkite Notre Dame de l’Annonciation à Raqqa : http://www.christianophobie.fr/videos/video-de-la-profanation-dune-eglise-a-raqqa-en-syrie#.VP7Q3Cy1QSU

[vi] http://www.belfasttelegraph.co.uk/video-news/video-father-paolo-dalloglio-at-raqqa-rally-before-kidnap-29459940.html

[vii]  Syrie : Comment les médias français intoxiquent l’opinion publique [ I ]

[viii] http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Le-jesuite-italien-Paolo-Dall-Oglio-porte-disparu-en-Syrie-2013-07-30-992607

[ix] http://www.cath.ch/newsf/a-raqqa-la-population-manifeste-contre-les-jihadistes/

[x] http://www.voltairenet.org/article179833.html

[xi] http://www.lavie.fr/actualite/monde/espoirs-et-angoisse-pour-le-pere-paolo-dall-oglio-20-08-2013-43270_5.php

[xii] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/08/25/97001-20130825FILWWW00063-syrie-incertitude-sur-le-pere-dall-oglio.php

[xiii] http://www.lemonde.fr/international/article/2013/08/28/le-padre-de-la-revolution-syrienne-a-disparu_3467427_3210.html

[xiv] Syrie : Comment les médias français intoxiquent l’opinion publique [ I ]

[xv] http://souriahouria.com/2014/01/

[xvi] https://www.facebook.com/otagesdu.monde/media_set?set=a.10202973786296207.1073741843.1550471758&type=1

[xvii] http://www.ouest-france.fr/veillee-devant-la-cathedrale-en-soutien-au-pere-paolo-1900260

[xviii] http://www.lalibre.be/actu/international/le-pere-paolo-homme-du-dialogue-en-otage-52e7efe53570e5b8eee92cca

[xix] http://www.lavie.fr/hebdo/2014/3570/priere-et-appel-a-la-liberation-de-paolo-dall-oglio-detenu-en-syrie-29-01-2014-49254_578.php

[xx] http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/le-pere-paolo-dall-oglio-porte-disparu-en-syrie-31-07-2013-3299_118.php

[xxi] http://www.crif.org/fr/revuedepresse/journ%C3%A9e-de-soutien-au-p%C3%A8re-paolo-dalloglio-toujours-port%C3%A9-disparu-en-syrie/48937

[xxii] http://www.causeur.fr/au-nom-du-pere-paolo-otage-en-syrie-26088.html#

[xxiii] http://www.crif.org/fr/tribune/au-nom-du-p%C3%A8re-paolo-otage-en-syrie/49075

[xxiv] http://www.parismatch.com/Actu/International/Enleve-en-Syrie-il-y-a-9-mois-L-appel-de-la-famille-du-pere-Dall-Oglio-562401

[xxv] http://souriahouria.com/communique-de-presse-30-avril-2014-les-editions-de-latelier/

[xxvi] Quand on consulte l’impressionnant CV de M Pierret sur le site de l’université d’Edimbourg, http://www.ed.ac.uk/schools-departments/literatures-languages-cultures/islamic-middle-eastern/people/pierret, on est d’autant plus surpris par la médiocrité de l’ « analyse » de cet « islamologue ».

[xxvii] http://www.lavie.fr/actualite/monde/espoirs-et-angoisse-pour-le-pere-paolo-dall-oglio-20-08-2013-43270_5.php

[xxviii] Mezri Haddad, la face cachée de la révolution tunisienne, éditions apoxsix, janvier 2012

[xxix] Michel Collon, Libye, OTAN et médiamensonge, manuel de contrepropagande, éd Instig’action

[xxx] http://www.lorientlejour.com/article/869474/daech-a-execute-le-pere-paolo-dalloglio-selon-un-dissident-du-groupe.html

Articles Par :François Belliot

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