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Pas un mot à Berlin! Plan révolutionnaire de l’homme de fer Varoufakis pour l’Europe

« Le bras de fer en cours entre les gouvernements allemand et grec n’est rien de moins qu’une révolution démocratique contre l’hégémonie allemande et la volonté des Allemands et de leurs paladins de l’U.E. de dicter à la Grèce sa politique intérieure. »

Mathew D. Rose, C’est une révolution, idiot ! (Naked Capitalism)

« L’Allemagne est en train de se manger elle-même sur la Grèce. Elle érode son autorité morale et semble prête à détruire la zone euro, rien que pour avoir le dernier mot. »

Paul Mason, Entre l’Allemagne et la Grèce, c’est une lutte à mort, un choc des volontés à la fois culturel et économique. (Guardian)

Si vous n’avez pas suivi les récents développements de l’affaire Grèce-U.E., vous avez raté quelque chose. C’est sans doute la meilleure histoire de l’année, et ce qui la rend si passionnante, c’est que personne n’aurait cru que la minuscule Grèce pourrait défier les puissants dirigeants de l’U.E. et les faire caner. Et pourtant, c’est ce qui vient de se passer. Lundi (le 16 février, c’est nous qui sommes à la bourre. NdT), des membres de l’Eurogroupe devaient rencontrer le ministre des Finances grec Yanis Varoufakis pour décider s’ils accepteraient les conditions posées par la Grèce à une extension de son actuel emprunt. Il n’y avait pas de réels changements au contrat. La seule différence était sémantique, à savoir que le prolongement du prêt ne serait pas un « renflouement » mais un « stade de transition vers un nouveau contrat n’entravant pas la croissance de la Grèce ». Autrement dit un pont jeté vers un programme de remboursement totalement différent.

La stratégie de Varoufakis ? Du pur génie, quand on y pense, puisqu’elle a réussi à déstabiliser les ministres des Finances de l’U.E. et jeté la pagaille dans leur politique. Après tout, comment pouvaient-ils voter « pouces en bas » contre un accord de prêt qu’ils avaient approuvé auparavant, rien que parce que sa formulation avait été un peu modifiée ? Mais s’ils votaient « pouces en  haut », qu’allait-il se passer ?

Il allait se passer qu’ils accepteraient (donc approuveraient tacitement) la détermination de la Grèce de rendre son programme de remboursement moins punitif. Il allait se passer qu’ils ouvriraient ainsi la voie à la fin de l’austérité obligatoire et à une révision du programme de remboursement. Il allait se passer qu’ils reconnaîtraient ainsi, au gouvernement démocratiquement élu de la Grèce, le droit de changer la politique de l’Eurogroupe. Comment avaient-ils pu laisser se produire une chose pareille ?

Mais, encore une fois, comment pouvaient-ils voter contre ? Après tout, c’était essentiellement le même deal. Comme Varoufakis l’a souligné dans une conférence de presse de lundi :

« Nous acceptons les termes de notre contrat d’emprunt. Nous l’acceptons envers tous nos créanciers. » Et nous avons « accepté de ne rien faire qui puisse mettre en échec le cadre budgétaire existant pendant la période d’intérim. »

Voyez ? C’est le même deal.

C’est le petit problème qu’avait à résoudre l’Eurogroupe ce lundi, mais, au lieu de foncer comme l’aurait fait n’importe quel adulte rationnel, ils ont esquivé. Ils ont repoussé leur décision d’un jour et en sont restés là. C’était peut-être la chose intelligente à faire, mais pas la plus glorieuse. C’était comme si Varoufakis, en les regardant droit dans les yeux, les avait fait se débander comme des gamins apeurés.

Rappelez-vous que lundi était l’absolue dernière date-butoir pour décider si on approuvait ou si on  rejetait les conditions de la Grèce pour un prolongement de son emprunt. Leur tâche n’aurait pas pu être plus simple. Tout ce qu’ils avaient à faire, c’était voter oui ou non.

Eh bien, ils ont dit que le temps du match était écoulé et ils sont partis shooter dans les canettes en espérant que le problème se résoudrait tout seul. Nous l’avons dit : pas vraiment glorieux pour l’U.E. Mais ce qui est encore pire, c’est le subterfuge qui a précédé ces rencontres. Voici le scoop : à peu près 15 minutes avant que les derniers conciliabules commencent, ils ont remis à Varoufakis un brouillon de communiqué commun énumérant les conditions revues de l’extension du prêt. Il fut agréablement surpris de constater que toutes ses demandes avaient été prises en compte et se préparait donc à signer le mémo définitif. Le hic, c’est qu’entre sa lecture et sa signature, le document qu’il avait lu avait été subrepticement remplacé par un autre, qui revenait aux positions antérieures sur tous les points cruciaux.

Je n’invente rien.  Les tarés de l’Eurogroupe ont bien essayé de jouer à Varoufakis le très vieux tour des joueurs de bonneteau, en essayant de lui faire signer un document différent de celui qu’on lui avait soumis. Pouvez-vous imaginer ça ? Et c’est seulement parce que Varoufakis a scrupuleusement repassé le document final au peigne fin, qu’il s’est aperçu de la supercherie. On venait de lui refiler, purement et simplement le document d’origine – d’avant les discussions – en tablant sur sa confiance (sa naïveté ? son aveuglement ? rayez les mentions inutiles).

C’est là ce que font les gens qui n’ont aucun principe moral, qui se fichent pas mal de l’intégrité et de la crédibilité pourvu qu’ils arrivent à leurs fins. Ils ne jouent qu’à des jeux dont ils peuvent changer les règles au fur et à mesure.

Mais leur entourloupe arrogante n’a pas marché. Principalement parce que Varoufakis est trop fort pour eux. Il est aussi trop charismatique et talentueux, au grand dam des pompeux gros bonnets de l’U.E., qui ne supportent pas que ce jeunot d’universitaire marxiste ait conquis, en deux coups de cuillère à pot, l’admiration de la planète en renversant leurs petits plans si soigneusement mis au point pour que se perpétuent ad infinitum les six mortelles années de dépression de la Grèce. Ils n’ont jamais imaginé que l’opinion publique mondiale pourrait se retourner si dramatiquement contre eux et que les minables machinations de l’Eurogroupe allaient se retrouver scrutées au laser par l’Europe. Ce n’est pas du tout ce qu’ils voulaient. Ce qu’ils voulaient, c’était carte blanche pour imposer leur politique moyenâgeuse à ces paniers percés de Grecs, comme au bon vieux temps d’après la culbute de Lehman Brothers. Après tout, c’est ainsi qu’un projet impérialiste anti-démocratique comme l’U.E. doit fonctionner, non ?

Si. Sauf que Varoufakis et sa cavalerie marxiste ont jeté un bâton dans la roue du plan de l’Eurogroupe et remis son avenir en question. La marée a tourné de façon abrupte et le flux monte maintenant vers la raison, la solidarité et la compassion, au lieu de descendre vers la répression, l’exploitation et la cruauté. En quelques semaines,  le jeu a changé, et il semble que ce soit la Grèce qui détienne les bonnes cartes.

Si vous regardez attentivement comment Varoufakis a joué contre l’Eurogroupe, vous devrez admirer la subtilité – et pourtant l’efficacité –  de sa stratégie. Il n’y a pas que les tares et les défauts de ceux qui ont tort dans une joute, il y a aussi la vertu et les qualités de ceux qui sont dans leur droit. L’incident de lundi a fait clairement apparaître les deux. Si David n’a pas tué Goliath, il l’a certainement mis en déroute. C’est beaucoup plus que ce à quoi on s’attendait.

La « cause » n’a pas besoin d’être défendue, elle parle d’elle-même. Le renflouement des Grecs n’a jamais été une entreprise raisonnable, parce que le plan élaboré n’avait pas pour but d’aider la Grèce à sortir de sa dette et de la déflation, ni de retrouver une quelconque croissance. Ce n’était, fondamentalement, qu’en opération de relations publiques, rien d’autre qu’un rideau de fumée destiné à masquer ce qui se passait réellement dans les coulisses : un bradage massif du pays aux banques et aux actionnaires. Tout le monde sait cela. Allez voir chez Naked Capitalism :

« Selon Jubilee Debt Campaign, 92% des 240 milliards d’euros « prêtés » à la Grèce depuis 2010 sont allés aux institutions financières grecques et européennes. »Naked Capitalism.

Ouaip. Ce n’était qu’une (plutôt grosse) allocation d’assistance publique à la classe parasite. Les Grecs n’en ont jamais vu la couleur. Mais ce sont eux qui doivent « rembourser ». Et l’Eurogroupe veut qu’ils le fassent le petit doigt sur la couture du pantalon, en suivant leur « programme d’austérité » à la lettre.

Non, merci.

(…)

Tout le monde sait que « si vous êtes déjà au fond du trou, arrêtez de creuser ». C’est la logique du remède que veut appliquer Varoufakis : au moins arrêter de creuser. Et il est impossible d’y arriver en imposant des mesures inhumaines qui ne réussissent qu’à augmenter le chômage et à plomber l’économie. Cela ne peut être fait qu’en réduisant la dette et en mettant en route un programme qui aide l’économie à croître, jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé la santé. Ce n’est pas sorcier, mais c’est anathème pour l’idéologie rétrograde de l’U.E., par moitié faite d’une économie pour crétins et par moitié de cafardise germanique. Mettez les deux moitiés ensemble, et vous vous retrouvez avec une dystopie pré-keynesienne, où une des régions les plus riches du monde s’enfonce de plus en plus dans l’anarchie, à seule fin de prouver que la solution des problèmes par l’austérité exponentielle, ça marche. Devinez quoi ? Ça ne marche pas. Nous avons six ans d’horreur en Grèce pour le prouver.

On notera que, dans cette affaire, l’Eurogroupe ne s’est pas un seul instant écarté si peu que ce soit de sa position originale. En d’autres termes, il n’y a jamais eu de négociations du tout. Ce qu’il y a eu, c’est une poignée de prétentieux arrogants, qui se sont contentés de rabâcher à l’infini leurs mantras discrédités, et peu leur importe que leur sacro-sainte austérité ait été condamnée par tous les économistes dignes de ce nom de la planète. C’est sûr que les escrocs ex-Goldman de la BCE n’en ont rien à f…, ni leurs compères adeptes du cilice pour les autres de Berlin. Ce qu’ils veulent, c’est tirer jusqu’à la dernière goutte de sang de leurs victimes grecques. Mais il vaut mieux savoir aussi que la dette exorbitante des Grecs n’est pour eux qu’un moyen vers une fin, vers le but qu’ils poursuivent en réalité : annihiler totalement le système social de l’U.E., écraser les syndicats, éviscérer les retraites, les salaires et les soins de santé, et privatiser tout ce sur quoi ils peuvent mettre leurs mains graisseuses.

N’oubliez cependant pas ceci : l’U.E. vient à peine d’échapper à une récession en trois poussées successives au cours du troisième trimestre, ce qui eût été son troisième plongeon en moins de six ans. Qu’est-ce que vous pensez d’un tel parcours ? Il ne fait qu’illustrer l’effarante mauvaise gestion économique de l’Union et l’incompétence de ses bureaucrates. En dépit de quoi, ils n’ont aucun scrupule à exiger de la Grèce qu’elle obéisse au doigt et à l’œil. Peut-on imaginer pareille outrecuidance ?

Heureusement, les Grecs ont pris leurs distances avec le troupeau et se sont cherché un sentier moins battu. Ils ont commencé par se débarrasser de leurs politiciens vendus et ont porté au pouvoir une équipe de cracks. Ah, mes amis, ce qu’ils s’en félicitent ! Le taux de popularité de Syriza crève le plafond et Varoufakis est devenu l’homme le plus admiré d’Europe. La question est maintenant de savoir si ces gauchos déterminés seront capables de répondre aux espoirs qu’ils ont fait lever. Il y a des raisons d’espérer, du moins si nous sommes d’accord avec la stratégie de Varoufakis.

Dans un de ses écrits antérieurs, il avait dit qu’il voulait « un New Deal » pour la Grèce :

« À moins que nous n’ayons un New Deal pour l’Europe, la Grèce n’aura aucune chance de s’en sortir… Que l’Eurozone se dote d’un plan rationnel est une condition sine qua non… Jusqu’à ce que (et à condition que) la zone Euro adopte un plan rigoureux pour empêcher que le train déraille, la Grèce n’aura aucune chance. » Naked capitalism

Okay, donc Varoufakis veut rester dans l’U.E., mais il y veut un changement de politique (réduction des dettes nationales, fin de l’austérité, relance de la fiscalité). Mais il a aussi d’autres plans plus ambitieux, dont personne, à Bruxelles, à Francfort et à Berlin, ne semble être conscient. Il veut changer la culture qui prévaut en Europe, petit à petit, progressivement, mais avec persévérance. Il veut une Europe plus réellement démocratique et plus sensible aux besoins de ses états membres, il veut aussi qu’elle soit plus unie ; qu’elle soit unie par des institutions et des programmes qui renforcent cette union. Il croit qu’il n’y aura de chance de succès que si des mesures concrètes sont prises « pour unifier le système bancaire », pour mutualiser la dette (« le gouvernement fédéral est lui-même endetté, en plus des états et par-dessus eux »)… « Et troisièmement, nous avons besoin d’une politique d’investissement qui recouvre toute la zone Euro… d’un mécanisme de recyclage général… À moins que nous ne  nous dotions de tout cela, je crains qu’il n’y ait absolument rien à faire pour empêcher son lent mais inexorable déraillement. »Naked capitalism.

Voilà. Vous avez le topo : nationaliser le système bancaire, créer un marché obligataire à l’échelle de la zone Euro ; établir des mécanismes de transferts fiscaux vers les états plus faibles, comme nous le faisons aux États-Unis via l’aide sociale, les timbres de rationnement alimentaire, les contrats gouvernementaux, etc, pour créer une sorte d’équilibre entre les états très riches et productifs comme la Californie et New York et les états pauvres comme le Dakota du Sud ou l’Oklahoma. (Euh… NdT). C’est ce qu’il faudra pour créer des États-Unis d’Europe viables et leur éviter ces frustrantes crises à répétition. Varoufakis le sait. Bien sûr, il ne pousse pas à cela dans l’immédiat. Du moins pas encore.

Il a décidé d’y aller lentement, pas à pas. Des changements progressifs, voilà l’idée. Continuer à creuser son sillon et à se rallier des partisans, jusqu’à ce que le vieil édifice craque et que la démocratie apparaisse.

C’est là le plan de Varoufakis résumé. La révolution par le dedans.

Pas un mot à Berlin !

Mike Whitney | 19 février 2015

Source http://www.counterpunch.org/2015/02/19/ironman-varoufakis…

Traduction c.l. pour Les grosses Orchades

Mike Whitney vit dans l’état de Washington. Il est un des auteurs de Hopeless : Barack Obama and the Politics of Illusion  (AK Press).

Source: http://lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.skynetblogs.be/

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