Les nouveaux grands prêtres de la RÉALITÉ

Les nouveaux grands prêtres de la RÉALITÉ

Jan Marejko

Philosophe, écrivain, journaliste

 Je retrousse les babines lorsqu’on me parle de réalité, comme un loup valaisan très fâché. Que dire devant quelqu’un qui se déclare détenteur du réel ? Rien, strictement rien. Ça cloue le bec. Et quand je n’ai plus rien à dire, je déprime ou j’explose. Pas bon !


Donc longtemps, j’ai retroussé les babines non seulement comme un loup valaisan mais aussi comme ces protestants de la Réforme devant un Pape prétendant savoir exactement ce que Dieu voulait. Ils ne retroussaient peut-être pas leurs babines mais… protestaient. Comme eux je n’aime pas qu’on me dise ce qu’il faut penser. Encore, les catholiques énonçaient-t-ils des propos sur les anges ou le cosmos auxquels on pouvait répondre.

Il est vrai qu’après avoir répondu, on pouvait être mis en procès comme Giordano Bruno. Mais devant quelqu’un qui vous dit qu’il dévoile la réalité, ce qui EST, impossible de répondre. Plus précisément,  il est impossible de LUI répondre, car il s’est effacé devant la réalité, se faisant infiniment humble et absolument objectif. Quant à vous, qui n’étiez pas d’accord, vous êtes ridicule, parce que tout ce que vous avez dit avant n’est plus que bavardage.

Vous n’avez pas vu la réalité, vous ressemblez au Socrate d’Aristophane, piégé dans une nacelle puis élevé dans les airs d’où il jabotait nuit et jour, cassant les oreilles de tout le monde. Un jaboteur, on ne l’écoute plus. C’est encore plus efficace qu’un procès. On n’existe plus. Face à un nouveau prêtre qui me dit ce qu’est le réel,  je sens que je ne suis plus. Comme Hamlet ça me plonge dans une angoisse existentielle. Être ou ne pas être ? Cette question est terrible. C’est pour ça que je retrousse les babines.

C’est bien pratique de se déclarer porte-parole de la réalité. On déchire, devant des auditeurs médusés, le voile très sacré du saint des saints du réel. Frappés de stupeur devant cette révélation, les auditeurs tombent sur leurs genoux, tout prêts pour une nouvelle adoration, comme les Mages autrefois à Bethlehem.

Un jour, j’ai entendu une journaliste dire que Poutine n’était plus en contact avec la réalité. Comme Hitler ! me suis-je exclamé en sanglotant. Mais pourquoi, pourquoi, gémissais-je encore, ne lui montre-t-on pas la réalité à Poutine ? Si on ne le fait pas, le troisième Reich moscovite va bientôt annexer l’Europe, comme le Führer les Sudètes ! Le lendemain, je me suis acheté un billet d’avion Genève New-York. On ne sait jamais.

Un ami m’a calmé et en même temps m’a fait encore plus souffrir. Il m’a rappelé qu’une de mes freudiennes formules favorites est « déni du réel ».  Cruel, il a rajouté que l’un de mes rédacteurs préférés use, pour qualifier la classe politico-médiatique suisse, de l’épithète « hors-sol ». C’était vrai, j’avais dit tout ça. J’étais coincé ! Je ne savais plus quoi répondre et ne pouvais plus retrousser mes babines. Dur, dur, j’aime bien les retrousser.

Ce même ami m’a pris en pitié. Calme-toi, m’a-t-il dit, tu n’es pas tout seul. Régis Debray vient de publier un article dans lequel il affirme que « le religieux est un point de fuite qui, en nous élevant, nous permet de nous coordonner. »

D’abord, je n’ai rien compris puis j’ai réfléchi. Ça m’arrive. J’ai d’abord réalisé qu’avec les nouveaux prêtres de la réalité, il y a du religieux, puisqu’il y a des prêtres, Mais qu’est-ce que ce nouveau religieux ? Mon ami cruel mais compatissant est venu à mon aide en citant à nouveau Régis Debray : « le progrès technique et scientifique a balkanisé le monde à force de l’uniformiser ». Et alors, lui ai-je demandé,  ça m’avance à quoi ? « Quand on est balkanisé, m’a-t-il répondu,  on ne sait plus qui l’on est ni où l’on est.

C’est pas drôle ! » Moi qui, tel un Juif errant, sens que je n’ai plus de place dans le monde, j’ai chaleureusement approuvé. Mais j’étais toujours un peu perdu. Quand je suis perdu, je m’immerge dans mes archives, comme un vieux rat de bibliothèque. J’ai retrouvé une autre déclaration de Régis : « Plus on est déraciné, plus on se recherche une identité — quitte à fantasmer un retour aux origines ».

Et là, j’ai tout compris. En état de balkanisation, comme l’est l’Europe occidentale aujourd’hui, on perd contact avec la réalité. Comme des enfants perdus dans le noir, nous recherchons désespérément, la réalité, le monde. Alors,  nous sommes tout prêts à accueillir les discours de ceux qui nous disent ce qu’est le réel.

Ce sont eux nos nouveaux prêtres. Ils abondent, surtout en politique où les prises de position découlent évidemment de la réalité. Le problème est que les politiciens se contredisent avec fureur. Eux aussi retroussent leurs babines mais en Suisse, gentiment, sauf peut-être en Valais, à cause des loups.

À Genève, même avec de grosses affiches sur lesquelles un gros OUI ou un gros NON (à une nouvelle gendarmerie) vous agressent chaque jour, on reste calme. Heureusement que l’émission de la RTS Infrarouge, à lieu à Genève. Le célèbre « esprit » de cette ville fait qu’on y retrousse moins les babines. C’est ce qu’on appelle, dans la cité de Calvin, la « molle du lac ». Du lac de Genève,  il faut préciser.

an Marejko, 26 février 2015

LesObservateurs.ch

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