Entretien avec Dominique Baettig à propos de Charlie Hebdo

Entretien avec Dominique Baettig à propos de Charlie Hebdo

thumb (1)
Dominique Baettig

L’attentat meurtrier contre Charlie Hebdo a provoqué une émotion considérable en France mais également dans le monde entier. Qu’est ce qui explique selon-vous l’ampleur de cette émotion ?

L’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo apparaît comme un événement, un aboutissement, s’inscrivant directement dans une chronique de la « haine annoncée » débutée par l’utilisation de certains propos de Zemmour sur la guerre civile qui vient entre musulmans et Français, le pamphlet La Soumission de Houellebecq, l’effervescence djihadiste de jeunes français islamistes radicaux en Syrie et les avertissements apocalyptiques du gouvernement Netanyahu. Cet événement effrayant apparaît comme une stratégie de la tension, du chaos, redonnant du nerf à la posture néoconservatrice des socialistes français et européens. En termes de propagande, cette action mobilise tous les stéréotypes de la guerre des civilisations thématisés contre les barbares obscurantistes, rétrogrades, non-démocrates, machistes, homophobes, qui sont les épouvantails taillés sur mesure par les propagandistes du nouvel ordre mondial du Marché, de la libre circulation et du monothéisme laïc obligatoire. L’opération est parfaitement réussie, frappant un journal qui fut iconoclaste et anarchiste, bête et méchant, avant de provoquer pour le compte de la Guerre des civilisations que mènent les États-Unis, l’Union européenne et Israël. Et de prétendre incarner, à tort, les valeurs de la civilisation et de la liberté d’expression. Il ne s’agit en fait que des valeurs de « gauche » : communautarisme promu par des minorités en «  avant-garde », individualisme forcené des droits de l’Homme, antidémocratisme élitaire, progressisme hostile au bon sens commun et à l’intérêt général, sectarisme totalitaire avec diabolisation ou psychiatrisation de ses adversaires.

Le pape François a défendu la liberté d’expression suite à l’attaque du journal satirique français, mais a également souligné ses limites, affirmant que les religions doivent être traitées avec respect, afin que la foi des autres peuples ne soit pas insultée ou tournée en ridicule. Est-ce que la liberté d’expression doit avoir des limites ?

Il est évident que la liberté d’expression intégrale n’existe pas. Des limites sont posées par les rapports de force des groupes religieux, la situation de dépendance économique, le contrôle politique et ses stratégies de soumission, l’autocensure imposée comme valeur suprême. Sans compter le fonctionnement psychopathologique, paranoïaque de certains porte-paroles autoproclamés de groupes de « victimes de souffrance », qui s’autorisent à sonder les pensées, les propos, les intentions de ceux qui exprimeraient critiques ou points de vue divergents. Et qui terrorisent de manière préventive, dénoncent, excluent socialement, ont le droit de saisir la justice, qui ne peut rester objective (la paranoïa est totalitaire et auto-entretenue sans fin, elle ignore la relativité, le contexte, le pardon, la diversité des points de vue, la différence entre pensée, fantasmes et actes…) La liberté d’expression, de pensée doit être protégée de la folie persécutrice de victimes, ou de représentants minoritaires autoproclamés qui prétendent imposer leur justice unilatérale nombrilique qui n’est pas la Justice. Celle-ci se reconnait d’abord au fait qu’elle tient compte de l’existence de l’Autre et de son point de vue.

Dieudonné a été mis en garde à vue suite à un tweet où il ironisait à propos du fait qu’il soit traité en ennemi public numéro un par le gouvernement alors que sa liberté d’expression peut également s’assimiler à celle de Charlie Hebdo. Il avait écrit : « Je me sens Charlie Coulibaly. » Que pensez-vous de cet épisode ?

On est ici en pleine Inquisition, en plein totalitarisme de l’interprétation paranoïaque des paroles prises au pied de la lettre, sans prise en compte du contexte ou relativisation des croyances et points de vue. Il s’agit d’une régression terrible pour une société soi-disant de libertés fondamentales, où tout est possible mais rien n’est permis. La chasse sur les réseaux sociaux, par une armée d’inquisiteurs, de policiers de la pensée, de groupes « antifa » ou communautaristes, de tout propos ou toute intention critique est effrayante. Big Brother va finir par paraître une douce plaisanterie par rapport à ce qui se met en place comme totalitarisme moraliste. Un tweet humoristique et parodique devient une apologie du terrorisme. C’est délirant, alors qu’on prône comme valeur de civilisation les propos irresponsables, blasphématoires, caricaturaux de Charlie Hebdo. Deux poids, deux mesures, assurément. Chez ces gens-là, on ne rit pas, Monsieur, et on terrorise les dissidents et esprits libres non-conformistes.

En lisant la phrase de Dieudonné, Marine Le Pen a déclaré avoir eu la « nausée » tandis que Jean-Marie Le Pen a défendu la liberté d’expressioni. L’évolution du Front national vous inquiète-t-elle ?

Le procès d’intention est détestable. Marine Le Pen, qui cherche à échapper à la diabolisation médiatique (en ignorant qu’elle peut dire ce qu’elle veut pour être politiquement correcte et acceptable, finalement ce n’est pas elle qui décidera si elle est du bon côté et libérée vraiment du Mal…), se vulnérabilise en rajoutant dans la distanciation, qui est une soumission à la pensée unique. Un esprit libre ou encore enraciné dans les valeurs chrétiennes s’inspirera plutôt de la parabole de la brebis égarée, qui mérite qu’on ne l’abandonne pas et qu’elle ne soit pas transformée en « bouc émissaire ». Jean-Marie Le Pen incarne, lui, au contraire, l’esprit gaulois, rabelaisien, le recours au mot d’esprit, au bon mot qui résiste au totalitarisme et à la paranoïa. L’humour comme antithèse à la paranoïa totalitaire et vrai combat politique pour les libertés. (Relire Umberto Eco et son passionnant Nom de la Rose…)

La nouvelle caricature du prophète Mohammed a provoqué des émeutes dans certains pays musulmans. Au Niger une dizaine de personnes a été tuée et des églises brûlées. De toute évidence les émeutiers semblaient ignorer que Charlie Hebdo avait une tendance anticléricale et qu’il prenait un malin plaisir à offenser les chrétiens. Qui a intérêt à provoquer un choc des civilisations ? 

C’est la stratégie de désignation de l’ennemi du Nouvel Ordre mondial, qui doit trouver maintenant un adversaire diabolisé, qui servira à repérer ceux qui critiquent l’immigration sans limite ou l’immigration de peuplement. Les islamophobes deviendront rapidement pires que l’islam pour la gauche moraliste, qui veut la liberté totale de circulation et créer un monde multiculturel utopique où les groupes communautaristes imposeront leur vision manichéenne du Bien et du Mal. Et soumettront l’islam au modèle de la laïcité, par l’obligation de renier certaines valeurs de leur religion en se distanciant sans fin (par culpabilisation) des extrémistes.

Source : http://www.egaliteetreconciliation.fr/De-quoi-Syriza-est-il-le-nom-30563.html

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Aller à la barre d’outils