Publicités
Sergueï Lavrov : « L’Europe ne pourra jamais se débarrasser de la Russie – ni nous d’elle »

Sergueï Lavrov : « L’Europe ne pourra jamais se débarrasser de la Russie – ni nous d’elle »

 Traduit par : publié Jeudi 23 octobre 2014

Le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov s’est confié sur la chaîne NTV suite à son voyage à Paris où il a rencontré le 14 octobre son homologue américain John Kerry.

Lavrov Kerry Paris

NTV : Comment estimeriez-vous les résultats de vos négociations avec le secrétaire d’État américain John Kerry à Paris ? Y a-t-il eu des moments difficiles ?

Sergueï Lavrov : Nos relations sont assez difficiles en général, autant à cause de nos divergences sur le fond, que de l’atmosphère qui s’est installée entre nous pour les raisons que l’on connaît. Pourtant, John Kerry s’efforce d’aborder des thèmes positifs, afin que nous puissions aller de l’avant. Le problème, c’est que les propositions que nos partenaires américains avancent sont majoritairement orientées, en premier lieu, sur leurs intérêts unilatéraux, alors que nous, en proposant des choses à nos collègues, nous nous efforçons en règle générale d’anticiper leurs positions et de trouver un équilibre des intérêts.

Les relations entre la Russie et les Etats-Unis se trouvent dans une impasse, qui s’est installée bien avant la crise ukrainienne.

Prenez la question de l’adoption des enfants venus de Russie, qui disparaissent régulièrement des familles qui les ont légalement adoptés et se retrouvent chez des parents d’adoption illégaux, notamment chez des couples homosexuels, ce qui est directement interdit par notre législation. Et on continue aussi de voir des citoyens russes enlevés pour être soumis aux questions de la justice américaine.

Nous connaissons des difficultés également en matière d’échange de pièces de musée. La collection de Yossef Schneersohn se trouve en Russie, et elle nous appartient. Les États-Unis insistent pour que soit satisfaite la requête en justice de la communauté des hassidim américains, qui exigent qu’elle leur soit « rendue » et rapatriée. On ne peut pas rendre quelque chose qui n’a jamais quitté le territoire russe. Dans les années 1990, la bibliothèque du Congrès, selon un système d’abonnement, nous a emprunté pour un temps une série d’ouvrages. À ce jour, nous ne sommes toujours pas parvenus à les récupérer, alors que tous les délais ont expiré depuis longtemps.

Toute une série de problèmes assombrissent nos relations bilatérales.

Indubitablement, les Américains veulent très fortement – et John Kerry me l’a redit à Paris – reprendre les négociations sur la réduction des armes stratégiques offensives. Mais nous expliquons à nos partenaires qu’il faut en premier lieu exécuter les clauses de l’accord signé en 2010 sur la réduction et la limitation de l’armement stratégique offensif. Il existe des mécanismes de contrôle pour veiller au respect de ces mesures. Nous leur rappelons également qu’avant de revenir à la problématique du désarmement, il faut régler la question de l’organisation même de notre collaboration. Le désarmement occupait une place significative dans l’activité de la Commission présidentielle russo-américaine, qui a été créée il y a quelques années, avant d’être « gelée » par les Américains, et ce – je le souligne à nouveau – bien avant que ne s’enclenche la crise ukrainienne. Les problèmes se sont accumulés depuis longtemps, et ils ne diminuent pas. Ce à quoi s’ajoute, aujourd’hui, la pression exercée dans l’espace public en accusant la Russie de tous les « péchés » possibles et imaginables, en lien avec la crise en Ukraine.

NTV : Peut-on dire que les rapports entre Moscou et Washington sont encore plus mauvais aujourd’hui qu’à l’époque de la « guerre froide » ? Ou bien vous ne qualifieriez pas les choses ainsi ?

S. L. : Les temps ont changé. Il existait, à l’époque de la guerre froide, une « stabilité négative » : il y avait deux superpuissances, sous la direction desquelles fonctionnaient des blocs politico-militaires vers lesquels, à leur tour, s’orientaient les différentes régions du monde en développement. Les conflits armés se déroulaient majoritairement à la périphérie de la politique mondiale. Cette stabilité permettait de conduire des négociations en sachant parfaitement quelles étaient les positions de base de l’un et de l’autre côté, qui avait quels partenaires et adversaires.

Aujourd’hui, la situation est mouvante, le nombre d’acteurs ayant une influence sur la situation dans le monde a considérablement augmenté – on a vu apparaître les nouvelles économies de la Chine, de l’Inde, du Brésil. L’Union européenne – malgré son orientation totale, à l’heure actuelle, sur le cours de Washington – est tout de même devenue une structure pouvant prétendre à l’indépendance. Mais ce potentiel n’est pas utilisé.

C’est malheureux, parce qu’une voix propre de l’UE pourrait apporter un l’équilibre aux discussions internationales et aux efforts déployés pour résoudre les problèmes.

À l’heure actuelle, la situation dans le monde est aussi influencée par les organisations extrémistes et terroristes qui se sont propagées après l’agression de l’Irak en 2003, quand, en l’absence d’une quelconque autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, ce pays a commencé d’être bombardé et envahi. En mai 2003, on nous a annoncé le triomphe de la démocratie dans cet État, et puis, comme vous le savez, tout est parti en fumée. Aujourd’hui, ce pays se trouve dans une situation telle que beaucoup doutent qu’il parvienne à maintenir son intégrité et son unité territoriales. Ensuite, il y a eu la Libye, puis la Syrie, où l’on a tenté de faire la même chose qu’en Irak et en Libye. Et sur les cendres de toutes ces « victoires », on a vu apparaître les structures « Al-Qaïda », « Djabhat an-Nusra », et maintenant aussi l’« État islamique », qu’il faut combattre, parce qu’elles représentent une menace pour tous.

NTV : Il s’établit une situation paradoxale : Washington, d’un côté, souhaite isoler la Russie de toutes ses forces, et incite les autres pays à faire de même et, de l’autre, les Américains appellent la Russie à interagir avec eux en Irak, en Syrie, et contre l’État islamique…

S.L. : C’est un paradoxe, oui. Mais il s’agit d’un trait caractéristique des Américains : ils ont une approche consumériste des relations internationales. Ils estiment être en droit de punir les pays quand ces derniers agissent différemment de ce que voudrait Washington tout en exigeant d’eux qu’ils collaborent sur des questions vitales pour les États-Unis et leurs alliés. Ce n’est pas correct. Nous en avons parlé avec le secrétaire d’État américain John Kerry. J’ai l’impression qu’il comprend toute l’inconsistance de ces tentatives, au moins dans les relations entre Moscou et Washington

la suite :

http://www.lecourrierderussie.com/2014/10/serguei-lavrov-europe-russie/

Publicités

2 Replies to “Sergueï Lavrov : « L’Europe ne pourra jamais se débarrasser de la Russie – ni nous d’elle »”

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :