Publicités
L’Ukraine et la militarisation de l’Europe

L’Ukraine et la militarisation de l’Europe

Par Peter Schwarz

3 septembre 2014

Le conflit en Ukraine est utilisé pour remodeler les relations politiques et sociales en Europe. Dans ce processus, les forces les plus droitières, qui n’ont que peu de soutien au sein de la population, donnent le ton.

Elles se servent de la crise provoquée par les Etats-Unis, l’Allemagne et l’OTAN pour transformer l’Europe en une forteresse militaire. Elles risquent non seulement une guerre nucléaire avec la Russie mais elles soumettent aussi l’Europe à une discipline de fer.

L’alliance militaire de l’OTAN, dominée par les Etats-Unis, a pratiquement pris le contrôle de la politique européenne. A la fin de la semaine, le sommet bisannuel de l’OTAN, qui doit se tenir au Pays de Galles, s’accordera sur une nouvelle politique stratégique qui aura des implications historiques.

« A l’avenir, la défense des pays de l’alliance sera une fois de plus cruciale après dix ans d’efforts concentrés sur des missions dans des endroits éloignés du monde, » écrit le journal Frankfurter Allgemeine Sonntagzeitung. Par-là, il veut dire que les massives ressources militaires de l’alliance doivent se reconcentrer sur la Russie, comme ce fut le cas avec l’Union soviétique durant la Guerre froide.

Le sommet conviendra entre autres de la constitution de deux forces d’intervention prêtes à agir contre la Russie en l’espace de quelques jours. La première est une « avant-garde » forte de 4.000 à 20.000 hommes de l’actuelle Force de réaction de l’OTAN (NRF) – et qui sera en mesure de réagir bien plus rapidement. La seconde est une force expéditionnaire conduite par la Grande-Bretagne et avec la participation de l’Estonie, de la Lituanie, du Danemark, de la Norvège et des Pays-Bas.

Afin de garantir un déploiement rapide de ces forces, l’OTAN projette d’établir, dans les Etats baltes ainsi qu’en Pologne et en Roumanie, des bases dans le domaine du renseignement, du soutien logistique, de la planification.

Ceci rend effectivement nul et non avenu l’acte fondateur signé en 1997 entre l’OTAN et la Russie et par lequel l’OTAN s’engageait à ne pas déployer de vastes contingents de troupes sur le territoire de l’ancien bloc de l’Est. La Pologne, les Etats baltes et le Canada demandaient depuis longtemps l’annulation de cet accord dans lequel la Russie et l’OTAN promettaient une collaboration pacifique. On peut dire que c’est maintenant chose faite.

L’agression présumée de la Russie contre l’Ukraine est constamment avancée comme étant la raison motivant ces décisions militaires. Mais on marche sur la tête. L’agression en Ukraine a été encouragée par les Etats-Unis et l’Allemagne qui ont soutenu un coup d’Etat contre le président élu Viktor Ianoukovitch au cours duquel Washington et Berlin ont collaboré avec les fascistes de Svoboda et de Secteur droit. La réaction russe était totalement prévisible.

La crise en Ukraine a été provoquée et manipulée comme prétexte à la militarisation de l’Europe, notamment, pour surmonter la profonde opposition populaire à la guerre et au militarisme en Allemagne. Il est impossible d’énumérer dans cet article tous les mensonges et toutes les distorsions utilisées au cours de ces derniers mois pour aggraver la crise et l’utiliser à des fins de propagande. Une chose toutefois est demeurée constante : l’exclusion par l’OTAN de tout accord négocié avec la Russie.

La véritable raison du changement stratégique de trajectoire de l’OTAN réside dans la crise insoluble du capitalisme américain et européen. Après la crise financière de 2008, le mensonge disant qu’après peut-être une traversée temporaire du désert l’Union européenne deviendrait un havre de félicité générale et de sécurité sociale a volé en éclats.

C’est surtout dans les pays de l’Europe de l’Est que la majorité de la population doit faire face au chômage, à des salaires de misère et à la destruction des acquis sociaux : droit à la retraite, aux soins de santé et à la protection sociale. La situation sociale de la population laborieuse est bien pire qu’à l’époque de l’effondrement des régimes staliniens il y a 25 ans, tandis qu’une une petite minorité corrompue et criminelle s’enrichit considérablement. Mais en Europe méridionale aussi, ainsi que dans le centre plus riche du continent, la classe ouvrière endure une vague d’austérité après l’autre. En Europe, les relations sociales sont tendues au point de se rompre.

La tentative de redéfinir l’Europe sur la base d’un conflit entre l’Est et l’Ouest est la réaction des élites dirigeantes à la faillite du projet de l’Union européenne. L’UE est actuellement méprisée par de vastes couches sociales qui la voient, à juste titre, comme un instrument des puissants intérêts capitalistes. Dans le même temps, les conflits et les tensions se multiplient entre les puissances européennes, notamment entre l’Allemagne et la France.

La confrontation avec la Russie, comme nous l’écrivions en avril (Voir : «Transformation de l’Union européenne: d’une communauté économique à une alliance de fauteurs de guerre », « a pour but d’unifier une Union européenne divisée tout en bâillonnant toute opposition sociale. Jusqu’ici, l’identité de l’UE se fondait sur des questions économiques comme la libre circulation des capitaux et des marchandises et la monnaie commune. A l’avenir, la lutte contre un ennemi commun remplacera l’économique comme base de la cohésion interne de l’UE. » Cette analyse a été pleinement confirmée.

La classe dirigeante réagit à cette crise comme elle l’avait fait il y a 100 ans et 75 ans – par la militarisation et la guerre. La militarisation de la politique étrangère et de la société en général sert des intérêts impérialistes, la conquête de nouvelles sphères d’influence, de marchés et de sources de matières premières, tout comme à détourner l’attention des tensions sociales vers l’extérieur du pays et le renforcement des pouvoirs de police de l’Etat à l’intérieur du pays.

Ce n’est pas un hasard si des représentants bien connus pour être socialement réactionnaires sont les chefs de file de la campagne belliqueuse contre la Russie.

Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, qui ne se lasse pas d’attiser le conflit avec la Russie, a été le premier premier ministre danois à compter sur le soutien du parti d’extrême droite, le Parti du peuple danois. Auteur du livre From Welfare State to Minimal State, (De L’Etat social à l’Etat minimal), il a organisé la redistribution de la richesse du bas de l’échelle vers le haut de l’échelle en introduisant au Danemark, jadis tolérant, la politique d’immigration la plus restrictive d’Europe. Il a été nommé au poste de secrétaire général de l’OTAN pour le récompenser d’avoir envoyé des troupes danoise en Irak après l’invasion britannique et américaine en 2003.

La désignation de Donald Tusk comme nouveau président du Conseil européen doit être vue dans ce contexte. Le premier ministre polonais apporte « l’expérience de la résistance anticommuniste et antisoviétique dans le train-train quotidien de Bruxelles, » écrit le journal Süddeutsche Zeitung. « Du point de vue de la perspective européenne centrale, » poursuit le journal, ceci pourrait « s’avérer fort utile dans la crise actuelle. »

Tusk figure parmi les grands architectes du coup d’Etat de février à Kiev. Il a même réussi à transformer la commémoration officielle du début de la Première Guerre mondiale en une manifestation anti-russe, comme si l’invasion de la Pologne n’avait pas été la rampe de lancement de la guerre d’extermination de Hitler contre l’Union soviétique. S’exprimant le 1erseptembre sur la presqu’île de Westplatte près du port de Gdansk, Tusk a affirmé que l’attaque allemande d’il y a 75 ans permet aujourd’hui aux Polonais « de dire haut et fort que personne n’a le droit de bloquer nos initiatives dont l’objectif est une action effective de l’OTAN. » Il a mis en garde pour que le slogan « plus jamais la guerre » ne devienne un manifeste pour les faibles.

De par ses agissements contre la Russie, l’OTAN est en train de mettre le destin de l’Europe entre les mains d’anticommunistes hystériques qui se sont enrichis avec la restauration capitaliste, à l’exemple de la présidente de la Lituanie Dali Grybauskaite qui a déclaré dernièrement que la Russie était « pratiquement en guerre contre l’Europe. » Et puis, il y a les oligarques ukrainiens, comme le président Petro Porochenko et le gouverneur de la région de Dnipropetrovsk, Igor Kolomoyskyi, qui finance la milice fasciste du bataillon Azov (Voir : en anglais : « Kiev deploys fascist militias against Donetsk »). Une provocation provenant de ce camp suffirait à rendre presque inévitable une guerre catastrophique avec la Russie.

Il n’existe pas la moindre trace d’opposition de la part des autres partis de l’establishment en Europe. En Allemagne, le Parti social-démocrate et les Verts endossent pleinement la résurgence du militarisme allemand. Ils ont voté, le 1er septembre, en ce jour particulier de l’anniversaire de l’attaque allemande contre la Pologne, en faveur d’une brèche dans la digue de la politique étrangère allemande. Pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement allemand livre des armes dans une zone de guerre en armant de missiles antichars les peshmerga kurdes dans le Nord de l’Irak. L’envoi d’armes n’est que le prélude à l’envoi de soldats pour la sauvegarde des intérêts de l’impérialisme allemand au Moyen-Orient.

Le Parti de Gauche (Die Linke) a aussi, à plusieurs reprises, condamné l’« agression » russe en Ukraine, déclarant de ce fait son appui pour le militarisme allemand. Si ce parti critique de temps à autre la politique du gouvernement, il le fait en sachant pertinemment que son soutien parlementaire n’est pas indispensable. Pour lui, c’est un choix tactique pour étouffer l’opposition de l’écrasante majorité de la population.

Dans cette crise actuelle, la Russie est sans aucun doute victime d’une provocation mais la réaction du président Vladimir Poutine est l’expression de la faillite politique de son régime. Le régime russe a résulté de la dissolution de l’Union soviétique dont les effets dévastateurs apparaissent de plus en plus clairement. Fondé sur la défense des intérêts des oligarques qui ont accumulé des milliards en pillant les biens publics, le gouvernement Poutine est organiquement incapable de se tourner vers la classe ouvrière européenne et internationale. Il en appelle au contraire au nationalisme russe. Cette politique réactionnaire qui attise les divisions entre les travailleurs de Russie, d’Ukraine et du reste de l’Europe, est l’un des principaux atouts que possède l’impérialisme.

La politique de la bourgeoisie européenne est un mélange d’agression impitoyable et de désespoir. Confrontée à la crise désespérée de son système, elle est en train de se précipiter vers une catastrophe, tout comme elle l’avait fait en 1914 et en 1939.

Seule la classe ouvrière est en mesure d’empêcher une telle catastrophe. Elle doit s’unir internationalement et lutter pour renverser le capitalisme. La lutte contre la guerre est inséparable de la lutte pour le socialisme. La condition préalable la plus importante est la construction d’un parti révolutionnaire international, le Comité international de la Quatrième Internationale, et ses sections nationales, les Partis de l’Egalité socialiste (Socialist Equality Party, SEP).

(Article original paru le 2 septembre 2014)

Publicités

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :