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Ukraine

La crise ukrainienne (2013-2014) a été perçue en Europe comme un conflit entre deux visions de l’avenir de l’Ukraine : un avenir démocratique et plein de promesses avec l’Union Européenne et une vision plus rétrograde – voire revanchiste – aux côtés d’une Russie à la recherche de sa grandeur passée. Si la question d’un accord entre l’Ukraine et l’Union Européenne ou la Russie a été effectivement le déclencheur des événements de novembre 2013, les violences séparatistes qui ont suivi sont liées à des causes plus profondes et plus fondamentales associées à la nouvelle gouvernance du pays.

Un point essentiel est la question linguistique, qui est la face visible d’une divergence ethnique et historique. La question ethnique et linguistique des ex-républiques soviétiques a été soulevée dans la plupart des pays qui ont émergé de la décomposition de l’URSS.

Dans l’ex-URSS, si le russe était bel et bien la langue officielle qui ouvrait l’accès à des études de qualité à Moscou, les langues régionales avaient également un statut officiel et étaient utilisées par la population et les administrations des républiques.

Après l’indépendance, l’Ukraine a maintenu la loi sur les langues en vigueur dans l’ex-URSS. Le 3 juillet 2012, une nouvelle loi est adoptée par le Parlement ukrainien, qui fait de l’Ukrainien la langue officielle, mais donne la possibilité aux provinces de donner un statut de langue officielle à d’autres langues en fonction de la population. Ainsi, le russe, le moldave, le magyar et le roumain acquièrent un statut de seconde langue officielle dans les provinces qui l’ont décidé.

La “Révolution de Maïdan” (novembre 2013-février2014) renverse le gouvernement corrompu du Président Ianoukovytch et porte au pouvoir une coalition nationaliste d’extrême-droite pro-européenne. Le 23 février 2014 le nouveau parlement (non-élu) décide d’abroger la loi sur les langues de 2012 et ainsi établir l’ukrainien comme seule langue officielle. Cet acte est rapidement interprété par la minorité russophone comme la volonté de créer des citoyens de « seconde zone ».  Le potentiel de déstabilisation  que crée l’abrogation de cette loi sur la situation intérieure est clair dès le départ et est reconnu par les experts internationaux, et déplorée par plusieurs pays européens (notamment, la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, et la Grèce)  mais leur crainte n’est pas relayée par l’Union Européenne et l’OTAN vers les nouvelles autorités. Le décret d’abrogation  sera  « gelé » quelques jours plus tard, mais trop tard, car la réaction virulente des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’OTAN a lancé une dynamique de réaction nationaliste russe.

C’est dans cet esprit que la population de Crimée – majoritairement russophone – s’insurge contre le gouvernement provincial et entreprend un coup de force qui conduira à un référendum sur l’indépendance de la province et son rattachement à la Russie.  Le mouvement populaire de Crimée est rapidement suivi par les communautés russophones de l’est de l’Ukraine, dans les régions de Lugansk et de Donetsk. Alors que le gouvernement ukrainien s’était montré relativement passif en Crimée, la volonté de sécession à l’est du pays déclenche une réaction vive qui tourne au combat.

Ukraine - russian perception
Ukraine – russian perception

Le rôle de la Russie dans ce conflit est entaché par une propagande occidentale virulente et fortement alimentée par un discours alarmiste venant des Etats-Unis et des pays baltes. En réalité, la Russie est au premier rang des pays intéressés en raison de plusieurs années d’importation de gaz impayé par l’Ukraine. Toutefois, en dépit de l’attachement de l’ex-président Ianoukovytch pour la Russie, cette dernière n’est pas favorable à ce régime corrompu qui rechigne à régler ses impayés. Ainsi, la Russie n’intervient-elle pas dans le changement de régime qui s’opère, même si elle considère le nouveau régime comme le résultat d’un coup de force et non d’un changement démocratique. Le président Ianoukovytch, qui trouve refuge en Russie n’est pas restauré dans ses fonctions par la Russie, qui ne le considère plus comme le représentant de l’Ukraine. En outre, l’orientation très fortement nationaliste du nouveau régime suscite l’inquiétude de Moscou.

La Crimée

La Russie et l’Ukraine ont un accord de coopération militaire, qui couvre notamment la présence russe en Crimée et l’usage d’installations permanent dans cette partie de l’Ukraine. Les accords alors en vigueur autorisaient la présence russe jusqu’en 2017, tandis qu’un accord de 2010 prolonge cette autorisation jusqu’en 2042.  Lors des événements en Crimée, et conformément à ces accords, les troupes russes se sont déployées autour de leurs installations militaires afin d’en assurer la sécurité. Aucun indice concret  n’indique que la Russie ait envoyé des troupes au-delà des 27’000 hommes autorisés par l’accord bilatéral avec l’Ukraine et aucune information sérieuse ne permet de penser que les troupes russes ont participé à des prises de contrôle des bâtiments ou institutions ukrainiennes en Crimée. Les affirmations de Poutine lors de son interview du 4 mars 2014 sont en cohérence avec les observations faites.

Le terme « d’invasion » ou « d’intervention » souvent évoqué par les dirigeants européens ne se justifie donc pas. En revanche, l’incapacité des services de renseignement et des dirigeants occidentaux à anticiper la situation issue du radicalisme des nouveaux dirigeants ukrainiens a contribué à la déterioration de la situation et à encourager le mouvement séparatiste populaire.

Les types d’armes observées en Crimée,  souvent utilisées comme « preuve » de l’intervention russe ont en fait des provenances diverses, mais qui n’impliquent pas nécessairement des livraisons effectuées par la Russie. En fait, la plupart des armes observées est explicable par la participation de groupes locaux à l’insurrection. Compte tenu du fait que de nombreuses armes étaient personnalisées et pourvues d’accessoires (en provenance des Etats-Unis) il est également vraisemblable que certaines armes aient été acquises sur le marché (même illégal) par des particuliers.

Groupes en Ukraine - Les petits hommes verts (Crimée)
Groupes en Ukraine – Les petits hommes verts (Crimée)

L’Est de l’Ukraine

L’annonce de la décision du 23 février 2014 d’abroger la loi sur les langues de 2012 par le nouveau parlement a déclenché la colère de la population russophone, qui était restée calme durant les événements de la Place Maïdan de Kiev. Les occupations de bâtiments publics et administrations locales dans l’est du pays se sont rapidement transformées en insurrection devant une répression brutale.

La réalité de « l’intervention de la Russie » en Ukraine reste très controversée et discutable. La similitude des équipements utilisés de part et d’autre entretient la confusion, que les services de renseignements occidentaux peinent à clarifier. La plupart des informations viennent de Pologne et du gouvernement ukrainien ou de ses partisans, générant des messages alarmistes et accroissant la tension Est-Ouest. Les chars de combat « russes » « observés » par l’OTAN en Ukraine semblent être illusoires, voire de la désinformation : la Russie, a opté pour une famille de chars basée sur le modèle du T-72, alors que l’Ukraine a poursuivi sur la lignée des T-64. Très semblables extérieurement, ils peuvent être aisément confondus. La confusion est accentuée par le fait que l’Ukraine a acquis en août 2014 des chars T-72 (à USD 8’500 un prix défiant toute concurrence), probablement à dessein afin de créer la confusion. Les allégations ukrainiennes sur la présence de chars russes en juin et juillet 2014, ont ainsi systématiquement pu être démenties.

Les photographies satellitaires présentées comme preuve par les Etats-Unis montrant une batterie d’artillerie mécanisée « russe » en Ukraine, ont été prises dans la zone d’opération du bataillon insurgé « Kalmius », qui dispose des mêmes équipements et en même quantité, obtenus par la défection d’une unité de l’armée ukrainienne. La coïncidence – à défaut de démontrer l’insuffisance des capacités de renseignement américaines et occidentales – devrait au minimum inciter à la retenue dans les accusations contre la Russie.

Les parachutistes russes capturés en Ukraine semblent être des combattants occasionnels qui mettent à profit leurs permissions pour aller participer aux combats – comme naguère les européens qui allaient participer aux combats dans les Balkans durant leurs congés. On ne trouve en effet aucune trace (ni par satellite, ni par d’autres sources de renseignement) d’unités de combat, d’unités logistiques, de transmissions et autres structures qui devraient apparaitre si la Russie était réellement engagée dans des opérations de combat.

La vraisemblance stratégique de l’ « intervention » russe est très discutable. La Russie a démontré dans les diverses crises récentes une attitude plus mesurée et plus constructive que les pays occidentaux qui semblent trouver dans l’intervention militaire et les frappes aériennes les remèdes aux maux sécuritaires. L’ “intervention” montrée du doigt par les Occidentaux semble contradictoire par rapport aux solutions apportées par la diplomatie russe récemment et n’apparaît pas comme le résultat d’une planification.

Il est cependant évident que la situation de la minorité russophone en Ukraine a ému l’opinion publique russe et qu’à ce titre, le Président Poutine ne peut simplement ignorer la situation. Le déploiement de troupes russes pour des exercices le long de la frontière ukrainienne est ainsi la réponse donnée par le gouvernement russe aux attentes de sa population, mais ne constitue certainement pas la manifestation d’une intention d’intervenir militairement en Ukraine.

 

Novorossiya
Novorossiya – Mouvements séparatistes russophones en Ukraine (2014)

La population russe en Ukraine – comme en Russie – reste farouchement nationaliste. Les milices se multiplient, de manière souvent désordonnée – en particulier dans les villes. Elles sont souvent appuyées par des groupes armés ultranationalistes bien équipés et motivés – à défaut d’être formés de manière adéquate, et qui s’expriment par la brutalité, au mépris du Droit de la Guerre. Certains groupes armés sont issus de gangs criminels ou fonctionnent comme tels, sous le couvert du nationalisme, contribuant à la confusion.

Les nationalistes russophones sont appuyés par des groupes de volontaires étrangers – souvent peu nombreux – en provenance de Russie, Pologne, République Tchèque, Bulgarie, et Serbie – sans mentionner un certains nombre d’Occidentaux. Paradoxalement, ces groupes disparates sont souvent ultranationalistes (comme le groupe Unité Nationale Russe (RNE) originaire de Russie) et souvent associés à l’extrême-droite, alors que le discours des séparatistes russophones s’articule autour de la lutte conre le “fascisme”.

Dès le mois de juin 2014, les forces séparatistes tentent d’imposer une discipline au sein des divers groupes disparates engagés à leurs côtés, qui profitent des actions militaires pour s’adonner au pillage et commettre des crimes.

Le 18 juin 2014 est recréé un Comité de la Sécurité d’Etat (KGB) qui comprend un Département pour la Lutte contre les Espions et Saboteurs (SMERSH), dirigé par Vladimir Gromov.

A la fin août 2014, l’Etat-Major Général de la République de Donetsk a décidé de réorganiser les forces séparatistes en trois brigades et d’abandonner les actions par de petits groupes indépendants.

Principaux groupes armés en Ukraine

Groupes nationalistes et ultranationalistes ukrainiens

b)      Groupes séparatistes et sécessionnistes

  • République Populaire de Donetsk
  • République Populaire de Luhansk
  • République Populaire d’Odessa

 

Détachement “Jovan Shevich”

Détachement “Jovan Shevich”

(Ukraine/Serbie) (Otryad « Iovan Shevitch » – Отряд «Йован Шевич ») Groupe armé de volontaires serbes (tchetniks) composé de vétérans de la guerre dans les Balkans, qui combat aux côtés des milices russophones dans l’Est de l’Ukraine. Fort de quelque 205 combattants – souvent qualifiés de « mercenaires » – le Détachement « Jovan Shevich » comprend également des combattants bulgares et russes. Il est commandé par Bratislav Zivkovic (2014).

 

Bataillon « Zarya »

 

Bataillon Zarya

(Ukraine) (Батальон «Заря») (« Crépuscule ») Groupe armé russophone composé de miliciens dépendant de l’Armée Interarmes du Sud-Est, de la  Milice Populaire de Lougansk. Ses tâches principales sont le reconnaissance, le déminage et les actions offensives. Il est équipé de mortiers de 120 mm M-43.

 

 

Unité Nationale Russe (RNE)

 

(Ukraine/Russie) (Русское национальное единство) Groupe radical d’extrême-droite panrusse lié à l’Armée Orthodoxe Russe (RPA). Il est dirigé par Aleksandr Barkashov, qui a créé un groupe de volontaires armés pour aller soutenir activement les séparatistes russophone en Ukraine.

 

 

Bataillon « Oplot »

Oplot Battalion

(Ukraine) (Батальон «Оплот») (« Bastion »)Groupe séparatiste russophone actif dans l’Est de l’Ukraine. Il  est principalement actif  dans la République Populaire de Donetsk (Oblast de Donetsk). Il fait partie de la Milice Populaire du Donbass, qui fédère les divers groupes de combats russophones. Il est le bras armé de l’organisation « Oplot », qui est une organisation patriotique russophone, il est apparu en janvier 2014 comme une organisation « anti-Maïdan » durant les troubles de la place Maïdan à Kiev. Dans un premier temps, il milite en faveur d’un referendum sur le statut du Donbass, en janvier 2014.

Dès juin 2014, « Oplot » se présente comme un bataillon et participe aux combats pour le contrôle de l’aéroport de Donetsk.

Il est commandé par Aleksandr Sakhartchenko, qui serait un ancien agent du SBU – le service de sécurité ukrainien – et a un effectif estimé à 2’500 combattants.

 

 

Source : http://www.globalterrorwatch.ch/?cat=332

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2 pensées sur “Ukraine : Les acteurs”

  1. « Un point essentiel est la question linguistique, qui est la face visible d’une divergence ethnique et historique. »
    Oui, tout à fait.

    « Après l’indépendance, l’Ukraine a maintenu la loi sur les langues en vigueur dans l’ex-URSS. »
    Non, c’est faux. La langue ukrainienne a été imposée à tous dès l’indépendance en 1991. Les professeurs dans les écoles devaient parler ukrainien tout le temps, et donc les enfants des régions russophones ne comprenaient rien. La langue russe était seulement enseignée en cours de langue étrangère (depuis Maidan, le russe a même été remplacé par l’allemand). Les noms d’état civil sont changé. Sur les passeports, on vous inscrit Olena au lieu de Elena, Olexandr au lieu de Alexandr, Sergiy au lieu de Serguey. Les noms des villes et des rues sont changées. Kijv au lieu de Kiev, Kharkiv au lieu de Khakov, et même Donet’sk au lieu de Donetsk, etc, le club de foot du Shaktiar au lieu du Shaktior. Etc. Cela date de 1991.

    « La “Révolution de Maïdan” (novembre 2013-février2014) renverse le gouvernement corrompu du Président Ianoukovytch »
    Non, le gouvernement de Ianoukovitch n’était pas plus corrompu qu’un autre. A la fin du communiste, les mafias ont pris le pouvoir partout. La fortune de Ianoukovitch est estimée à quelques millions de dollars, celle de Porochenko, à quelques centaines de millions, et celle de Kolomoiski à 2 milliards. Ianoukovitch a été élu démocratiquement principalement à cause des lois stupides contre la langue russe. Tous les « gens des régions » de l’est et du sud, les provinciaux, voulaient parler leur langue, avoir leurs noms, leur culture. Et Ianoukovitch a tenu parole avec sa nouvelle loi linguistique en août 2012, permettant à certaines régions d’avoir deux langues officielles.

    « porte au pouvoir une coalition nationaliste d’extrême-droite pro-européenne. »
    Pro-américaine surtout. Comme toujours les hydrocarbures sont le souci majeur des Américains, et la révolution de Maidan est arrivée à temps avant que le pipeline du sud ne soit terminé. Il ne fallait surtout pas que les Européens puissent enrichir encore plus la Russie en achetant encore plus de gaz qu’avant.

    « Le 23 février 2014 le nouveau parlement (non-élu) décide d’abroger la loi sur les langues de 2012 et ainsi établir l’ukrainien comme seule langue officielle. »
    Oui, mais en plus, il y a eu la suppression de toutes les chaines de télévision en russe. Or, quand on a vécu un peu là-bas comme moi, on sait que tous les ukrainiens, mêmes à l’ouest, aimaient regarder les chaines russes qui sont beaucoup mieux faites que les chaines en ukrainien. Mais Porochenko est le propriétaire de la chaine de télé 5, et Kolomoiski a aussi des chaines de télé en ukrainien. C’est pour ça que dés le début les antennes de télé ont été prises, et qu’il y a eu les interdictions sur les chaines de télé russophones.

    En fait, la situation est comparable à celle de l’Algérie en 1961. Les Arabes voulaient expulser les Français qu’ils accusaient d’être des colonisateurs, ce qui n’était vrai que pour 10% des Français, les autres étant intégrés au pays depuis très longtemps. Quand les Arabes ont commencé à chasser les Français, la France a voulu les aider militairement, puis a laisser tomber, acceptant un exode massif de pieds noirs. Mais cette expulsion fut un drame pour les familles de pieds-noirs, et aussi pour les arabes car ils se sont retrouvés plus pauvres qu’avant.

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