Introduction

Cela fait très longtemps que je remets à plus tard d’écrire sur ce sujet. En fait, j’ai écrit déjà plusieurs articles pour essayer d’expliquer cette évidence, et même ce truisme, que les États-Unis/l’OTAN/l’UE ne disposent pas d’une véritable option militaire dans la guerre ukrainienne. Tout d’abord, dans un article intitulé « Rappelons-nous les leçons importantes de la guerre froide » [1], j’ai tâché d’expliquer que la raison pour laquelle la guerre froide ne s’était pas transformée en guerre chaude, avec tirs réels et le reste : c’est que les deux parties avaient compris qu’elles ne pouvaient tout simplement pas gagner, et que toute escalade dans les frappes et les contre-frappes pourrait très rapidement conduire à une guerre nucléaire intercontinentale, chose qu’aucun des deux camps n’était prêt à risquer. Dans un autre article intitulé « Comprendre le marteau à un milliard de dollars d’Obama » [2], j’ai ensuite essayé de montrer que tout l’argent que les États-Unis déverseront en faveur de la « sécurité européenne » n’est qu’un grandiose pot de vin destiné à certaines élites européennes, et qu’il n’a eu ni n’aura aucun effet réel sur le terrain. Quelques jours plus tard, j’ai posté un article intitulé « Pourquoi l’équilibre nucléaire américano-russe est aussi solide que jamais » [3], dans lequel je me suis efforcé de dissiper le mythe répandu en occident d’un état supposé de délabrement de l’armée russe en général, et des forces nucléaires russes en particulier. Enfin, dans un texte intitulé « Bref rappel au sujet des armes nucléaires américaines et russes »[4], j’ai cherché à montrer qu’en réalité, c’était les forces nucléaires américaines qui se trouvaient dans un état de délabrement. A de multiples reprises, dans de nombreux commentaires, je me suis efforcé d’exposer les raisons pour lesquelles je ne croyais tout simplement pas que les États-Unis/l’OTAN/l’UE oseraient attaquer la Russie. En résumé, je dirai ceci : les États-Unis ne sont de loin pas aussi puissants que le proclame leur propagande. Sans entrer dans de longues discussions sur ce que signifient « victoire » et « défaite », je dirai simplement, et c’est là mon opinion personnelle, que la dernière fois que l’armée américaine s’est bien battue, c’était en Corée, et que même là-bas, elle a#.V-zgw_5diR0.facebook dû accepter un match nul. Après cela, la dégringolade. Cela dit, ce n’est pas la faute du soldat américain, mais c’est dû au fait que d’énormes paquets de fric et la politique se sont si fortement immiscés dans l’armée américaine qu’ils ont tout corrompu. C’est dans l’US Air Force que cela est le plus évident : celle-ci a encore de superbes pilotes, mais qui se voient offrir ce choix terrible d’avoir à voler, soit sur de bons avions déjà anciens, soit sur de nouveaux avions, récents mais horribles (je crois qu’au vu d’un tel choix, la plupart choisiraient la première solution). Pour ce qui est des alliés européens de l’OTAN, ils relèvent tellement de la plaisanterie qu’ils méritent à peine qu’on en fasse mention. Même lorsqu’ils défilent, on voit qu’ils ne sont pas bons.

Quant à l’option militaire en Ukraine, elle me semble impensable, non seulement parce que, franchement, je ne vois pas une seule armée en Occident capable de s’en prendre frontalement à l’armée russe dans un affrontement à grande échelle, mais aussi parce que la géographie constitue un argument puissant à l’encontre d’une idée aussi folle (cette même géographie qui rendrait impossible, pour la Russie, de tenter d’envahir l’Europe occidentale ou même l’Europe centrale).

Et néanmoins, dans tout ce raisonnement pourtant très logique, je sentais que quelque chose clochait. Il y a quelques jours, cela m’a finalement frappé. Ce qui m’avait dérangé, c’était…

Le canard américain

Parmi les nombreuses expressions pleines d’esprit et autres néologismes que les Américains utilisent, j’ai toujours aimé cette formule : « Si cela ressemble à un canard, nage comme un canard, et fait coin-coin comme un canard, alors c’est que c’est probablement un canard. » Ce bien-nommé « test du canard » est assez drôle, mais il constitue aussi une méthode logique puissante qui, à force de me titiller les méninges, a fini par me parler. J’étais là, tout sûr et certain de ce que les États-Unis/l’OTAN/l’UE n’envisageraient jamais sérieusement une option aussi ridicule que celle d’une attaque militaire contre la Russie ou contre les forces russes. Mais je continuais à entendre la voix du canard américain qui me disait : Regarde ce qu’ils font ; à quoi cela ressemble-t-il, d’après toi ? Mets de côté tes conclusions et dis-moi ce que tu observes ? Dis-moi : s’ils avaient décidé de pousser l’escalade jusqu’à la confrontation militaire avec la Russie, est-ce qu’ils s’y prendraient différemment ? Et il y a quelques jours, j’ai jeté l’éponge (au canard, bien sûr) et j’ai dû accepter que, même si je ne savais pas ce qu’ils pensaient ni quelles étaient vraiment leurs intentions, il apparaissait bel et bien devant mes yeux que les ploutocrates occidentaux avaient décidé d’intensifier la crise jusqu’au plus haut point possible.

En vérité, je dois admettre que lorsque j’ai étudié la théorie de la dissuasion, dans les années 1980, mes professeurs ont toujours insisté sur le fait que cette théorie de la dissuasion était fondée sur ce qu’ils appelaient un « acteur rationnel ». Pour le dire simplement : comment voulez-vous empêcher un fou d’agir ? Ou un homme désespéré qui n’a rien à perdre ? Ou quelqu’un d’acharné et bien décidé à en arriver à une destruction mutuelle ? La vérité, c’est que vous ne le pouvez pas. La dissuasion suppose un acteur rationnel, à même de prendre une décision logique sur des coûts inacceptables. Pour autant que je sache, personne n’a jamais développé une théorie de la dissuasion applicable à un dément. Lorsque j’ai tout d’abord écrit mes articles en expliquant pourquoi je croyais qu’une attaque de l’Amérique/de l’OTAN/de l’UE était impossible, de nombreux lecteurs ont posté des commentaires soulignant que peut-être le haut commandement militaire américain était-il encore principalement composé d’hommes raisonnables, mais que les élites impériales américaines étaient, elles, clairement devenu folles il y a longtemps, et qu’elles étaient tellement prisonnières de leur arrogance, de leur orgueil impérial, de leur illusion d’invincibilité et de leur réflexe compulsif d’utilisation systématique de la violence qu’elles ne pouvaient plus être considérées comme rationnelles. A l’époque, je répondais : oui, bien sûr, peut-être, mais quel est l’intérêt d’analyser quelque chose d’insensé ? Comment comptez-vous vous y prendre pour donner un sens rationnel à ce que fait un barjot suicidaire ?

Et pourtant, c’est ce que je me propose de faire aujourd’hui. Je vais essayer de mon mieux de me mettre dans l’esprit de ces dingues et d’examiner ce qu’ils pourraient bien tenter de faire, et quelles en seraient les conséquences. Je vais passer en revue plusieurs des plans possibles parmi ceux que ces cinglés pourraient avoir en tête, en commençant par le plus limité, puis en grimpant progressivement jusqu’au plus insensé.

Plan un : une intervention symbolique et limitée

Ce plan est déjà en cours d’exécution. Nous savons qu’il y a des conseillers militaires américains en Ukraine, y compris au moins un général ; nous savons que les Néerlandais et les Australiens enverront une force dotée d’armes légères pour « protéger » les enquêteurs sur le site de l’accident du MH17 (bien que je laisse à chacun le soin d’imaginer comment quelques hommes armés seulement de fusils d’assaut pourraient bien protéger qui que ce soit du feu de l’artillerie ukie, des canons de leurs tanks ou des tirs de leurs mortiers). Ensuite, il y a tous les rapports faisant état de la présence de mercenaires étrangers, principalement américains et polonais, qui combattent avec les escadrons de la mort ukies. Il y a aussi des preuves solides de ce que la Pologne envoie du matériel militaire, y compris des aéronefs et, peut-être aussi, du personnel. A vrai dire, tout cela est stupide et ne sert pas à grand chose, mais c’est là ce à quoi l’Occident est si bon : faire semblant. Si ce plan en reste à un tel niveau, je dirais que ce n’est pas très important. Mais, hélas, il y a aussi une possibilité plus vicieuse :

Plan deux : une force servant de « fil de détente »

C’est une simple extension du plan un : on enverrait sur place quelques hommes, et on s’arrangerait pour qu’ils se fassent tuer. Cela déclencherait l’« indignation populaire » (soigneusement attisée et mise en avant par les médias de masse) indispensable pour forcer les Européens à accepter de nouvelles sanctions américaines en Europe ou même une sorte de « force de maintien de la paix » « mandatée par l’Union Européenne ». Bien sûr, si les Russes ou les Novorossiens ne mordaient pas à l’appât et parvenaient à éviter de tuer les « observateurs », des équipes US/OTAN sous faux pavillon pourraient facilement s’en charger à leur place. Imaginez seulement ce à quoi pourrait ressembler une frappe de mortier lourd contre un immeuble dans lequel se trouveraient ces observateurs de l’OSCE. Nul doute que la junte de Kiev serait plus qu’heureuse d’« inviter » une telle force de « maintien de la paix » en Novorossia, et dès lors que ce serait une force « invitée », aucune résolution du Conseil de sécurité ne serait nécessaire. Enfin, cette force de « maintien de la paix » se verrait régulièrement renforcée et complétée jusqu’à ce qu’elle puisse en fait couvrir les flancs des Ukies pendant qu’ils attaquent la Novorossia. Cette force pourrait également assurer le commandement et le contrôle des forces ukies, chose dont les Ukies bénéficieraient grandement (leur commandement actuel est un beau bazar).

Les plans un et deux supposent que les forces russes restent de l’autre côté de la frontière et que la seule opposition à un tel déploiement ne puisse venir que des Novorossiens. Mais que faire si les Russes décidaient de se déplacer en Novorossia, pour protéger les habitants ou pour arrêter cette force limitée de « maintien de la paix » US/OTAN/UE ? Alors les États-Unis/l’OTAN/l’UE devraient en passer par une escalade dramatique, en envoyant une force beaucoup plus importante et davantage capable de se défendre.

Plan trois : FORPRONU [5] sur le Dniepr ?

C’est le scénario yougoslave. L’Occident enverrait quelque chose de l’ordre de 10 bataillons, qui tous se verraient attribuer une zone de responsabilité pour le « maintien de la paix ». Ensuite, des forces de police seraient également envoyées pour « maintenir la loi et l’ordre », et des commissaires de l’UE feraient leur apparition pour « aider » la population à « exprimer sa volonté » et pour « organiser » un gouvernement local. Bientôt, il y aurait une sorte d’élection organisée par l’UE et toutes les forces novorossiennes seraient qualifiées de « bandits », de qui il serait devenu nécessaire de « protéger » la population locale. Comme Strelkov lui-même a combattu en Yougoslavie, de même que beaucoup d’autres Russes, je ne crois pas que ni les Russes ni les Novorossiens tomberaient dans le panneau. Je pense que la Russie exprimerait son opposition à un tel plan et que, si elle était ignorée, elle déplacerait ses propres forces pour les positionner le long de la ligne de contact.

Ce pourrait bien d’ailleurs être en fait l’objectif final US/OTAN/UE : créer une « ligne de démarcation », comme en Corée, qui isolerait les républiques des peuples de Donetsk et de Lugansk du reste de la Novorossia et du reste de l’Ukraine ; cela signifierait établir un grand nombre de « Camps Bondsteel »[6] façon Kosovo tout le long de la frontière russe, et cela confèrerait au « président-en-temps-de-guerre de la grande et unique nation indispensable » l’image de celui qui aurait « arrêté l’ours russe ». Enfin, cela créerait un parfait environnement de guerre froide dans lequel les 1% occidentaux pourraient continuer à exploiter les autres 99%, tout en entretenant de manière permanente la peur de la « menace russe ».

Plan quatre : une opération Tempête [7] en Novorossia et en Crimée ?

Je ne jurerais pas qu’il ne soit pas venu à l’idée des gens du Pentagone et de Mons [8] de tenter d’obtenir une opération « Tempête » en Novorossia et peut-être même en Crimée. C’est le scénario que Glazev redoute : les États-Unis, l’OTAN et l’UE amèneraient assez de forces à l’intérieur de l’Ukraine pour lui permettre de survivre suffisamment longtemps, de sorte qu’elle puisse mobiliser un nombre suffisant d’hommes et de matériel en vue d’une attaque éclair en Novorossia et peut-être même en Crimée. Et, en théorie, si nous supposons que le Banderastan ne vienne pas à s’effondrer sous son propre poids et sous celui de la catastrophe économique, l’Ukraine a les moyens de mobiliser beaucoup plus d’hommes et de matériel que les républiques des peuples de Donetsk et de Lugansk, ou même que la Crimée. Cependant, encore une fois, cela supposerait que la Russie laisse la chose se produire, ce qu’elle ne fera pas ; de sorte qu’il nous reste maintenant à examiner les plans véritablement insensés :

Plan cinq : « Bouclier du désert de la steppe » suivi de « Tempête du désert de la steppe »

C’est une idée démente : faire avec la Russie ce que les États-Unis ont fait avec l’Irak. Tout d’abord, placer une « force de protection » en Ukraine, isoler la Russie, puis attaquer en lançant une offensive déterminée de très grande envergure et dans toute la profondeur du pays. Nous parlons là carrément d’une guerre à l’échelle continentale, qui aurait toutes les chances de se transformer en une guerre mondiale. Un tel plan repose forcément sur deux hypothèses cruciales :

1) Les forces conventionnelles US/OTAN/UE sont capables de vaincre l’armée russe.
2) En cas de défaite dans une guerre conventionnelle, la Russie n’aura pas recours à ses armes nucléaires.

Je suis convaincu que ces hypothèses sont toutes deux profondément erronées. La première est fondée sur un mélange de propagande, de comptabilité à la petite semaine et d’ignorance. La propagande est un domaine dans lequel les armées occidentales excellent. Faire croire qu’elles sont bonnes, alors qu’elles ne le sont pas. La plupart des armées occidentales sont une pathétique plaisanterie, et celles d’entre elles qui sont capables de se battre bien (les Britanniques, les Turcs) sont trop peu importantes. Cela laisse l’armée américaine, dont les capacités vont bien au-delà de ce que ses alliés de l’OTAN peuvent rassembler à eux tous. De la même façon que lors de la Seconde Guerre mondiale, où tous les combats un tant soit peu importants de l’Axe ont dû être menés par les unités allemandes, dans le cas d’une troisième guerre mondiale (ou d’une quatrième ?), tous les combats vraiment intenses devraient être conduits par les Américains. Le problème, c’est qu’il sera extrêmement difficile aux Américains d’amener suffisamment de forces pour faire vraiment la différence. En tout cas, j’ai le plus grand doute sur les capacités de combat de l’US Army et du Corps des Marines à l’heure actuelle. Face à un bataillon russe défendant son propre sol, je pense qu’une force équivalente de l’US Army ou des Marines se ferait écharper.

Ce que j’appelle la comptabilité à la petite semaine, c’est lorsque vous comparez tous les APC de l’OTAN, ou tous ses tanks, au nombre d’éléments similaires dont dispose l’armée russe. Les grands médias sont friands de ce genre de tableaux où soldats, APC, chars, avions et autres engins sont comparés en nombre. Les analystes professionnels ne les utilisent jamais, pour la bonne raison qu’ils n’ont pas de sens. Ce qui importe, c’est de savoir combien d’unités de l’engin considéré sont en fait réellement disponibles pour le combat, le genre de tactiques utilisées, la formation et le moral des soldats, les compétences de leurs officiers supérieurs, et des choses qui ne sont *jamais* mentionnées nulle part : les approvisionnements, la logistique, le carburant, les lubrifiants, les munitions, les filières d’approvisionnement, les normes médicales, jusqu’à la nourriture et la météo. Jamais les « compteurs de haricots » ne voient rien de tout cela. On pourrait argumenter en disant que le nombre de camions est plus important pour un militaire que le nombre de tanks. Et pourtant, on ne tient jamais le compte des camions. Mais oui, sur le papier, l’OTAN a l’air énorme. Même si la plupart des engins de l’OTAN ne pourraient pas même survivre à la route ukrainienne moyenne, sans parler de l’hiver.

Mais supposons que l’image hollywoodienne de l’armée américaine soit vraie : invincible, mieux formée, mieux armée, avec un moral fantastique, dirigée par les meilleurs des meilleurs de tous les officiers, il lui serait facile de vaincre une armée russe primitive, seulement dotée d’armes archaïques et commandée par des généraux bedonnants et ivres. D’accord, et puis quoi ? C’est dans ce cas-là précisément que la doctrine officielle de la dissuasion nucléaire russe prescrit que la Russie devra recourir à ses armes nucléaires. Étant donné que même dans les films hollywoodiens, personne ne se risque à prétendre que les systèmes anti-missiles américains pourraient arrêter les Iskander, les missiles de croisière ou même les bombes à gravité, il nous faudrait accepter que les forces des États-Unis invincibles seraient alors transformées en amas de particules radioactives, ce qui, en retour, laisserait au président des États-Unis deux choix terribles : a) encaisser et s’arrêter, ou b) agir en représailles, cette seconde option devant évidemment cibler le lieu même d’où seraient venues les frappes, c’est-à-dire la Russie proprement dite. Ce qui, bien sûr, placerait en retour devant le président russe les choix suivants : a) encaisser et s’arrêter, ou b) frapper les Etats-Unis continentaux. A ce stade, on verrait apparaître des champignons nucléaires sur l’ensemble de la carte.

Maintenant s’il vous plaît ne vous méprenez pas : la Russie a la capacité non seulement de détruire Mons, le Pentagone et Cheyenne Mountain (c’est juste une question de placer un nombre suffisant de têtes nucléaires au bon endroit), mais aussi toutes les villes un tant soit peu importantes des États-Unis. Bien sûr, les États-Unis peuvent exercer des représailles de même nature, mais quel genre de consolation serait-ce là pour tous ceux qui seraient partis ?

Je ne peux pas croire que l’État profond des États-Unis soit vraiment, délibérément, désireux de déclencher une guerre nucléaire planétaire. Ne serait-ce que parce que les dirigeants américains sont des lâches et ne voudront pas prendre une telle décision monumentale. Une version encore plus probable, hélas, est que précisément parce qu’ils sont stupides, arrogants et lâches, c’est justement là qu’ils pourraient bien trébucher et en arriver à un tel résultat. Voici comment :

Plan six : le « Je vous salue Marie » du football américain

Dans le football américain, il existe une attaque spécifique qui est utilisée uniquement lorsqu’il ne reste plus que quelques secondes de temps de jeu et que votre équipe est de toute façon nettement en train de perdre. Fondamentalement, cela fonctionne comme ceci : tous ceux qui ne défendent pas le quart-arrière se précipitent vers la zone d’en-but adverse, comme le font aussi tous les défenseurs adverses, et le quarter-back lance ensuite simplement la balle de loin directement dans cette zone, avec l’espoir très mince que l’un de ses propres joueurs pourra l’attraper et marquer un touchdown [9]. C’est ce qu’on appelle un « Je vous salue Marie », et ce pour une très bonne raison : seul un miracle peut faire qu’une telle manœuvre désespérée fonctionne. La plupart du temps, soit il y a un cafouillage à la réception soit c’est un joueur de l’autre équipe qui l’attrape. Il arrive néanmoins, très rarement, que cela fonctionne. [10]

Je peux parfaitement imaginer un Obama désespéré essayant de démontrer au peuple américain qu’il « a du poil aux pattes » et qu’il ne va certainement pas laisser « une puissance régionale » défier la « nation indispensable ». Par conséquent, ce que lui et, surtout, ce que son administration risquent de faire, c’est d’en venir à jouer au « jeu du dégonflé » [11], espérant contre toute attente que la Russie jettera l’éponge. C’est mon pire cauchemar et l’hypothèse la plus défavorable possible, parce que la Russie ne peut pas céder.

En mars de cette année, j’ai publié un avertissement que j’ai intitulé « Obama n’a fait que rendre les choses bien pires en Ukraine ; désormais, la Russie est prête pour la guerre » [12] . Ce qui m’a poussé à émettre cet avertissement était le fait que le Conseil de la Fédération de Russie venait de voter à l’unanimité une résolution autorisant Poutine à utiliser les forces armées russes en Ukraine. Depuis, cette résolution a été abrogée à la demande de Poutine et pour des raisons politiques évidentes, mais l’ambiance, la détermination sont toujours là. En fait, je pense qu’elles sont devenues encore plus fortes.

On a énormément spéculé, inutilement, à propos de Poutine, ses motivations et sa stratégie. Cela dépasse de beaucoup le seul Poutine. Si les États-Unis/l’OTAN/l’UE poussent vraiment trop loin le bouchon, comme par exemple avec un génocide en Novorossia, une attaque sur la Crimée ou une attaque contre les forces russes, la Russie entrera en guerre, Poutine ou pas Poutine. Et Poutine le sait. La véritable base de son soutien n’est pas dans les élites russes (qui, avant tout, le craignent), mais dans le peuple russe (auprès de qui sa cote de popularité actuelle est plus élevée que jamais). Et Poutine lui-même a parlé ouvertement des « menaces à la souveraineté de la Russie », en ajoutant, il est vrai, qu’en raison de la présence des forces nucléaires russes, il n’y avait pas, à son avis, de menace immédiate contre le territoire russe.

Si les États-Unis décidaient de jouer à celui qui se dégonfle le premier avec la Russie, alors ils feraient la même chose qu’un conducteur de voiture jouant au « jeu du dégonflé » contre un train arrivant en sens inverse : quel que soit le conducteur du train, le train est lancé sur ses rails et son élan est trop puissant : il lui est impossible de s’arrêter ou de dévier sa route.

Le problème est que les Etats-Unis ont une longue histoire de déclarations absolument irresponsables qui, une fois prononcées, finissent par les acculer dans un coin d’où ils ne peuvent ensuite plus s’écarter sans perdre la face. Il suffit de regarder la catastrophe du MH17 : l’administration Obama s’est immédiatement précipitée pour accuser les Russes d’avoir abattu l’avion, mais que fera-elle lorsque la preuve du contraire apparaîtra ? Et qu’arrivera-t-il si Obama pose une autre ligne rouge quelque part (où, cela n’a pas vraiment d’importance) puis amène la Russie en position d’être contrainte de la franchir ?

Malheureusement, je peux tout à fait imaginer les Etats-Unis déclarant qu’eux-mêmes et/ou l’OTAN défendront l’espace aérien ukrainien. Je pense qu’ils sont assez stupides pour essayer d’arraisonner un navire russe entrant dans la Mer Noire ou en sortant. Rappelez-vous : ce sont les mêmes gens qui ont détourné l’avion du président bolivien Evo Morales pour tenter de trouver Snowden à son bord. Ce sont les mêmes gens qui enlèvent régulièrement des citoyens russes un peu partout dans le monde (la dernière fois, c’était le fils d’un membre bien connu du Parlement russe, enlevé aux îles Maldives). Et, bien sûr, ce sont les mêmes gens qui ont exécuté les attentats du 11 septembre. Leur arrogance ne connaît pas de limites, car ce sont des sociopathes profondément mauvais. Pour eux, l’organisation d’opérations sous faux pavillon est une procédure normale, habituelle. Ils ont failli déclencher une guerre entre la Corée du Nord et la Corée du Sud en coulant un navire militaire sud-coréen. Ils ont utilisé des armes chimiques en Syrie, non pas seulement une fois, mais plusieurs fois. Et la dernière fois que nous avons eu un démocrate à la Maison Blanche, il a été assez fou pour envoyer deux groupes de porte-avions américains dans le détroit de Taiwan afin de menacer la Chine. [13]

Mes plus grandes craintes

C’est ma plus grande crainte : une sorte de manœuvre désespérée à la « Je vous salue Marie », dans laquelle les États-Unis tenteraient de convaincre la Russie que « Regarde, nous sommes assez dingues pour entreprendre ceci, alors tu ferais mieux de reculer », sans se rendre compte que la Russie ne peut pas reculer. L’autre chose qui me fait vraiment peur, c’est que lors de la crise des missiles de Cuba, tout le monde était au courant des enjeux et que la plupart des gens étaient vraiment terrifiés. Maintenant, grâce à la propagande des grands médias, presque personne n’a peur et presque personne ne prête attention à ce qui se passe. La Russie et les Etats-Unis sont sur une trajectoire de collision évidente, et personne ne s’en soucie ! Comment cela se fait-il ?

Parce que si le 11 septembre a prouvé quelque chose, c’est bien qu’il existe certaines éventualités que la plupart des gens ne sont tout simplement pas disposés à envisager, peu importe à quel point elles seraient proches et réelles. Il n’est dès lors guère surprenant que l’empire de l’illusion [14] soit peuplé d’individus en situation de déni total. Après tout, l’illusion et le déni vont généralement de pair.

La plupart d’entre vous, chers lecteurs et amis, semblent partager avec moi un sentiment de défiance totale à l’égard de la santé mentale de nos dirigeants. Quand je vous ai demandé si vous pensiez que les États-Unis/l’OTAN étaient assez insensés pour utiliser des forces militaires contre la Russie, l’écrasante majorité d’entre vous a répondu « oui », et une bonne partie d’entre vous en était même catégoriquement certaine. Pourquoi ? Parce que nous savons tous à quel point les suzerains impériaux sont fous et dans l’illusion. Assez fous et dans l’illusion pour ne plus pouvoir être considérés comme des « acteurs rationnels » ? Assez fous et dans l’illusion pour jouer au jeu du dégonflé avec un train ? Assez fous et dans l’illusion pour risquer la planète sur un « Je vous salue Marie » ? Hélas, je pense que c’est une possibilité très réelle.

Mais que veut vraiment l’Oncle Sam ?

Il y a en Russie une prise de conscience progressive de ce que, pour l’Oncle Sam, il ne s’agit pas de l’Ukraine. Il s’agit de la Russie et, en particulier, d’un changement de régime en Russie. Une grande majorité des experts russes semblent croire que les États-Unis veulent renverser Poutine et que toute cette guerre en Ukraine n’est rien d’autre qu’un moyen d’y parvenir. Comme le dit une blague très cynique qui circule en se moment, « Obama est résolu à se battre contre Poutine jusqu’au dernier ukrainien ». Je pense que c’est exact. Les États-Unis espèrent que l’un des évènements suivants se produira :

1) Une intervention militaire russe en Novorossia, qui permettrait aux États-Unis de relancer une guerre froide version 2 gonflée aux stéroïdes, et qui aussi ré-asservirait entièrement l’Europe aux Etats-Unis. Poutine se verrait alors reprocher d’être tombé dans le piège américain

2) La création d’un « Banderastan » sous direction américaine en Ukraine. Cela « contiendrait » et déstabiliserait la Russie. Encore une fois, c’est à Poutine que l’on reprocherait d’avoir laissé la chose se produire.

3) Un « Maidan nationaliste » en Russie : c’est ce qui est derrière la campagne actuelle anti-Poutine au sein de la blogosphère : dépeindre Poutine comme un homme faible et/ou corrompu, qui a échangé la Crimée contre le Donbass (vous connaissez la chanson : ces gens-là postent même des commentaires sur ce blog). De tels efforts sont soutenus, et parfois même financés, par des oligarques russes, car ceux-ci ont beaucoup d’argent investi dans l’UE et n’ont vraiment pas besoin des tensions actuelles. En pareil cas, c’est de n’en avoir pas fait assez que l’on accuserait Poutine.

Dans les trois cas, Poutine risquerait une révolution de couleur (la couleur en serait fixée selon un code patriotique) qui, inévitablement, porterait au pouvoir soit un ripou furieux, soit un fossile sans idée (à la Jirinovski ou à la Zuiganov) ou, mieux, un pro-américain « libéral » (à la Medvedev). Je pense qu’aucun de ces plans ne réussira.

Poutine ne donnera pas à l’Oncle Sam l’intervention qu’il souhaite. Au lieu de cela, la Russie continuera à soutenir la Résistance en Novorossia jusqu’à ce que le Banderastan se retrouve le « ventre en l’air », c’est à dire pendant encore 30 à 60 jours, à quelque chose près. Quant à un « Maidan nationaliste », le peuple russe se rend parfaitement compte de ce qu’est cette campagne de propagande pour « noircir » le président russe, et leur soutien à Poutine est plus élevé que jamais. Ce n’est pas Poutine qui ne veut pas intervenir ouvertement dans le Donbass, c’est le peuple russe. Les tentatives pour susciter un sentiment anti-Poutine en faisant naître un sentiment anti-Strelkov ont complètement échoué et, en réalité, ont un effet inverse de celui qui était escompté. Un grand nombre de ces «patri#.V-zgw_5diR0.facebookotes qui poussent de grands cris » sont à présent ouvertement qualifiés d’« idiots de service » de la CIA ou même de provocateurs.

En fin de compte, alors que ce ne sont pour le moment que des rumeurs, il semble qu’un nombre croissant de spécialistes soient d’avis que l’affaire du MH17 était une opération délibérée, montée sous faux pavillon par les États-Unis. Si jamais une telle information venait à être publiée, s’il était rendu public que ce sont les Ukies qui ont fait le coup, c’est le plan entier de déstabilisation qui passerait à la trappe. A ce moment-là, je n’écarte aucune hypothèse, même la plus insensée, de la part de l’état profond des États-Unis.

Et c’est là une pensée extrêmement effrayante.

Le Saker

Source : Thinking the unthinkable (Vineyardsaker, 31/07/2014)

Publicités

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.