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Côte d’Ivoire – L’Ambassadeur de Suisse, David Vogelsanger, crache ses vérités: « Il y a trop d’arbitraire dans les décisions de justice »

Côte d’Ivoire – L’Ambassadeur de Suisse, David Vogelsanger, crache ses vérités: « Il y a trop d’arbitraire dans les décisions de justice »

Publié le Vendredi 1 Août 2014

Par L’Inter – L’Ambassadeur de Suisse, David Vogelsanger, crache ses vérités « Il y a trop d’arbitraire dans les décisions de justice ».

Alassane OUATTARA, a échangé, le vendredi 18 juillet 2014 avec l’Ambassadeur de Suisse en Côte d’Ivoire, David VOGELSANGER.

Au terme d’une mission de presque quatre années en Côte d’Ivoire, l’ambassadeur de Suisse s’est ouvert à L’inter. Sans détours, il a abordé les grandes questions de l’actualité du pays, y compris celles qui fâchent. «Je suis prêt à répondre à toutes vos questions, même les plus embarrassantes», a dit d’entrée de jeu, ce diplomate qui se distingue par son franc-parler.
L’inter: Excellence, après quatre années de présence en Côte d’Ivoire, quels souvenirs emportez-vous de ce pays?
SEM. David Vogelsanger : La Côte d’Ivoire est un pays spécial. Hier soir, (mardi 15 juillet), lors du dîner que le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, Charles Koffi Diby a offert à mon intention, j’avais déclaré que, dans la carrière d’un diplomate, il est amené à occuper trois sortes de postes. D’abord, des postes prestigieux comme Paris, Londres, Washington, des capitales où se prennent des décisions importantes. Durant ma carrière, j’ai fait Washington et Paris. Il y a ensuite une deuxième catégorie de postes, où on va parce qu’on veut accomplir tout simplement son devoir. Mais, la Côte d’Ivoire, à mon avis et de l’avis de beaucoup d’autres personnes, appartient à une troisième catégorie de pays, où on prend des racines. Les Ivoiriens sont extrêmement accueillants vis-à-vis des étrangers, on se fait des amis très rapidement, ce sont des amitiés solides. Il y a aussi la chaleur de l’accueil des populations dans les villages. Tout cela crée des liens qui ne disparaissent pas avec la fin de la mission d’un ambassadeur. Hier soir (le mardi 15 juillet), à la réception, j’ai dit que j’ai laissé mon cœur en Côte d’Ivoire. Je crois sincèrement que je vais y revenir. J’ai déjà des idées de ce que je vais faire plus tard. Mais, pour l’instant, ma mission d’ambassadeur est terminée. Dans deux mois, mon successeur va arriver.

L’inter : Vous êtes arrivé en Côte d’Ivoire en 2010, en pleine crise politique. Comment avez-vous vécu cette période et quelle leçon en tirez-vous?

Je suis venu pratiquement avec la crise, j’étais le dernier ambassadeur qui ai présenté ses lettres de créance à l’ex- président Gbagbo. Je suis, si je ne m’abuse, le dernier ambassadeur occidental sous Gbagbo, encore présent en Côte d’Ivoire. J’ai vécu cette crise ensemble avec les Ivoiriens. L’ambassade de Suisse n’a jamais fermé, le personnel n’a jamais été évacué, j’ai toujours été ici dans cette résidence, même quand les combats se déroulaient autour de la maison. Ma résidence était devenue un petit camp de réfugiés. J’y ai accueilli 27 personnes.

Parmi lesquelles des personnalités politiques

Non, il n’y avait pas de personnalité politique réfugiée chez moi. Il y avait un diplomate japonais qui avait trouvé refuge chez moi. Il y avait la mère, très âgée, d’un général, il y avait aussi les familles de mes employés de maison, qui sont en grande partie des Burkinabé et qui se sentaient très menacés dans leurs quartiers. J’ai accueilli tout ce monde ici. Evidemment, on s’était préparé, on avait fait des provisions, il y avait à manger, à boire. Le fait d’avoir vécu cette crise crée des liens très rapidement. C’était pour moi presque un avantage, parce qu’en un laps de temps, j’ai pu faire de nombreuses connaissances. En temps normal, j’aurais mis au moins deux ans pour le faire. Si vous étiez venu ici juste après la crise, vous auriez aperçu des impacts de balles partout dans la maison. Mais ce n’était pas dirigé contre l’ambassade de Suisse, c’était des balles perdues. Mon souci pendant cette crise, ce n’était pas ma personne, je me préoccupais plus pour les citoyens suisses. On avait évacué certains sur la base française Licorne, en l’occurrence ceux qui étaient dans les quartiers trop exposés. D’autres ont été encouragés à quitter à temps le pays. Je suis extrêmement heureux du fait qu’aucun Suisse n’ait été physiquement victime de cette crise. Aucun n’a été blessé, encore moins mort. Certains ont certes été victimes de pillages, mais il n’y avait jamais eu d’incident irréparable.

Le processus de réconciliation, tel qu’il se déroule, répond-il aux attentes de votre pays?

La question préoccupe tous les ambassadeurs accrédités ici. La Côte d’Ivoire est un pays en paix certes, mais tous les problèmes ne sont pas résolus. Il y a toujours des désaccords politiques majeurs, notamment sur la manière d’organiser les prochaines élections, la Commission électorale indépendante, la question du recensement de la population, la question des documents d’identité. Malgré tout, la Côte d’Ivoire que je quitte dans quelques jours, est bien différente de celle que j’ai trouvée à mon arrivée. Le pays est aujourd’hui en paix. Il y a encore, certes de temps en temps des violences, quelques incursions d’assaillants venus de l’extérieur des frontières, mais par rapport à ce que nous avons vécu, ce n’est vraiment rien. La paix règne aujourd’hui en Côte d’Ivoire et la situation est bien meilleure ici que dans bien d’autres pays africains. Tous les problèmes ne sont pas pour autant résolus, il y a le problème de la justice. Pendant la récente crise, mais bien avant cela, pendant les quinze dernières années, d’horribles crimes ont été commis et les coupables ne sont pas tous d’un seul côté. C’est un problème qui doit être résolu pour arriver à une réconciliation nationale. Je constate que le gouvernement dialogue avec l’opposition, il n’y a toujours pas d’accord. Vous avez mentionné la Cei, c’est un dossier difficile qu’il faut, à mon avis, résoudre assez rapidement, parce qu’en 2015, il y aura élections. C’est le grand défi. Après une précédente élection chaotique en 2000 et une présidentielle controversée qui a fini dans une catastrophe en 2010, il faut parvenir en 2015 à des élections comme cela se fait dans tous les pays démocratiques du monde. C’est-à-dire on se dispute, ensuite les résultats sont proclamés, on les reconnaît et celui qui a gagné gouverne le pays et le perdant se prépare pour une prochaine échéance.

La Côte d’Ivoire est en pleine reconstruction, mais parmi les nombreux investisseurs, on ne voit pas beaucoup les Suisses, pourquoi?

Je voudrais d’abord vous rassurer que la Suisse est déjà là. Elle est le troisième investisseur étranger en Côte d’Ivoire, après la France et le Royaume Uni. La Suisse occupe une place plus qu’honorable dans l’économie ivoirienne. Mais, je ne vous donne pas tort, parce que les nouveaux investisseurs suisses sont très prudents, voire trop prudents, pour plusieurs raisons. Au début 2011-2012, la préoccupation majeure, c’était la sécurité. Aujourd’hui, ce n’est plus le souci majeur, car le gouvernement du président Ouattara a réussi à résoudre une bonne partie des problèmes de sécurité qui ont freiné le développement économique. Je crois que s’il y a encore des hésitations aujourd’hui, c’est à cause du système judiciaire. Il n’y a pas suffisamment de sécurité au plan judiciaire, il y a trop d’arbitraire dans les décisions de justice, dans l’attribution des marchés publics. Tout cela explique, à mon avis, la grande prudence des entreprises suisses. Mais ceci dit, je ne voudrais pas que la Suisse perde l’honorable place qu’elle occupe en Côte d’Ivoire, par une prudence excessive. Il faut saisir les chances et quand on le fait, on prend toujours des risques. J’aimerais que les entreprises suisses prennent les bonnes décisions.
Le dégel des comptes des partisans de l’ancien président Laurent Gbagbo, dont certains seraient dans des banques suisses, est-il pour vous un geste positif pouvant aider à la réconciliation?
Vous savez que la Suisse ne livre jamais d’information sur les comptes bancaires supposés ou réels. Nous respectons le secret bancaire, mais dans le cadre d’une procédure judiciaire entre gouvernements, on peut échanger ce genre d’informations. Mais, je voudrais dire qu’il y a eu trop de spéculations sur ces supposés comptes des proches de l’ancien président. Je crois que si je devais rendre cette liste publique, ce que je ne peux pas, hélas, il y a aura beaucoup de déçus. Il y a effectivement eu une liste de personnes sous sanction pendant la crise. Cette liste a été graduellement réduite, et toutes les personnes dont les noms s’y trouvaient et à qui rien n’était reproché, c’est d’ailleurs la grande majorité, ont depuis longtemps été retirées de cette liste. Parmi elles, il y avait des gens tout à fait irréprochables. Je peux même vous dire que cette liste n’existe plus, c’était une pure mesure de précaution qui n’a plus sa raison d’être aujourd’hui. Toutes les personnes qui étaient sur cette liste et qui ne sont pas sous sanction onusienne, comme ce petit groupe de sept personnes qui ont été sanctionnées par le conseil, peuvent librement disposer de leurs avoirs en Suisse, si elles en ont, bien entendu.

En matière de coopération bilatérale, quels ont été les différents actes que vous avez posés durant votre mission?

Tout en étant un petit pays, la Suisse a été un acteur majeur dans l’octroi de l’aide humanitaire. Je parle de la deuxième moitié de 2010, 2011 et 2012. Je suis très fier que dans ce domaine, la Suisse a été le troisième donateur pendant la crise ivoirienne, après les Etats-Unis d’Amérique et l’Union européenne à laquelle nous n’appartenons pas. C’est différent de la coopération au développement, car la coopération au développement proprement dite, avec la Côte d’Ivoire, a pris fin en 2008 avant mon arrivée. Cette coopération était basée sur des fonds importants. Je dois rappeler que la Suisse a annulé une grande partie de la dette ivoirienne de l’ordre de 350 millions de francs suisse (175 milliards de Fcfa environ) en grande partie dans les années 1990, mais il y a eu une nouvelle annulation de dettes accumulées depuis, que j’ai signée en 2012 avec le ministre Charles Koffi Diby, alors ministre de l’Economie et des Finances. Mais, la plus grosse dette effacée, c’était en 1994 et une partie de cet argent (20%) a été transformée en fonds de contrepartie. C’est-à-dire que la Suisse a annulé toute la dette ivoirienne et a ensuite mis à la disposition du pays, 68 millions de F suisse (35 milliards de Fcfa). Avec ces 35 milliards de Fcfa, nous avons réalisé des projets jusqu’en 2008. Lorsque ce fonds a été épuisé, il a été fermé. La coopération proprement dite a donc ainsi pris fin.

Pourquoi la Suisse n’a plus renouvelé cette coopération au développement?

Il y a une raison simple qui n’a rien à avoir avec la situation politique qui régnait à l’époque en Côte d’Ivoire. C’est parce que nous avons une politique très claire et très ferme. Nous sommes un petit pays, nous ne pouvons pas aider partout dans le monde. Nous avons une politique de concentration des fonds dont la Suisse dispose, vers les pays les plus pauvres, la Côte d’Ivoire n’en fait justement pas partie. En Afrique de l’ouest, notre aide est concentrée sur le Niger, le Mali et surtout le Burkina Faso. Mais l’aide humanitaire, elle, nous l’accordons à la Côte d’Ivoire. Donc depuis 2008, il n’y a plus un grand engagement de la Suisse en matière d’aide publique au développement, exception faite de l’aide multilatérale. Bien entendu, la Suisse, en tant que membre d’organisations comme la Banque Mondiale, le Programme des nation-unies pour le développement, (Pnud), le Fonds monétaire international (Fmi), participe pleinement à leurs différents projets. Je voudrais préciser que dans les pays où nous n’avons pas un grand programme de coopération bilatérale, notre coopération met quand même des fonds moins importants à disposition de l’ambassadeur pour réaliser dans ces pays, ce que nous appelons des petits projets. J’ai beaucoup aimé cette partie de mon travail. Nous avons avec cet argent, réalisé des écoles, des dispensaires, rénové des centres de santé. Nous avons soutenu le parc de Taï, l’Ecole militaire préparatoire et technique de Bingerville (Empt) et j’en passe. Ce sont de petits projets, mais qui m’ont fait beaucoup plaisir. Ils m’ont mis en contact avec de nombreux villages, de nombreuses institutions. Il y a une dizaine de jours encore, j’ai eu le plaisir d’inaugurer une nouvelle école dans un village qui se trouve être celui du général Gervais Kouassi (ndlr: le commandant supérieur de la gendarmerie), où j’avais eu droit à un accueil extrêmement chaleureux. La même chose a été faite quelques semaines avant, dans un village attié près d’Abidjan, qui est celui du secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Ce sont souvent des liens personnels, mais pas toujours, car ce sont parfois les villageois eux-mêmes qui nous sollicitent directement.

La Suisse a aussi rénové le zoo d’Abidjan, qu’est-ce qui a motivé le choix de cet établissement?

Le zoo aussi me tient beaucoup à cœur. J’ai également obtenu des fonds additionnels au-delà de ces petits projets. Le zoo d’Abidjan m’a choqué. Après la crise, j’y suis allé, parce que j’avais entendu parler de la situation. Evidemment, il fallait d’abord assister les hommes. Mais une fois c’est chose faite, il faudra aussi penser aux animaux. Je voudrais souligner que la plupart des animaux du zoo ont survécu grâce au courage des employés, qui parfois au risque de leur vie, sont allés les nourrir. Ce sont essentiellement les carnivores qui sont morts pendant cette crise, parce qu’ils n’avaient plus de viande à manger. Quant aux autres animaux, notamment les herbivores et les primates, ils ont pu avoir leur ration d’herbe et de fruits pour survivre. Ce ne sont pas les cadres qui ont fait ce sacrifice, mais plutôt les agents subalternes. Ce zoo était un véritable désastre, non pas du fait de la guerre uniquement, mais c’est aussi le résultat d’une mauvaise gestion depuis 20 ans. Lorsque je suis allé visiter l’endroit, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il faut protéger les animaux, ensuite le zoo est l’un des rares endroits de loisirs accessibles à tout le monde à Abidjan. Enfin, et c’est la chose la plus importante, le zoo est un instrument d’éducation, la Côte d’Ivoire est l’un des pays les plus riches au monde du point de vue de la variété des espèces animales et végétales. Hier, il y avait des dizaines de milliers d’éléphants, aujourd’hui, il n’en reste presque plus. La dernière forêt tropicale vierge de l’Afrique de l’Ouest est Taï. J’ai, à deux reprises, passé de longues heures à travers cette forêt. Ce n’est pas pour rien que ce massif forestier a été déclaré patrimoine de l’humanité. Mais, beaucoup de jeunes Ivoiriens ne connaissent pas tout ça, ils n’ont jamais vu un animal sauvage en liberté. Vous savez, en Suisse, un petit garçon ou une petite fille peut se promener avec ses parents à l’extérieur de la ville, le dimanche après-midi et voir des animaux sauvages. En Côte d’Ivoire, ce n’est pas possible. Les jeunes Ivoiriens les voient quand on les vend morts au bord de la route Abidjan- Yamoussoukro. Il faut apprendre aux futures générations à préserver cette richesse nationale. La Côte d’Ivoire a un devoir, non seulement envers ses habitants mais aussi vis à-vis du monde entier, c’est de protéger ses espèces animales et végétales. Je voudrais surtout mentionner les chimpanzés de Taï qui sont nos plus proches parents. Savez-vous que l’Adn du chimpanzé est à 99% identique à celui des hommes? Il y a deux ans, j’ai présenté au chef de l’État, un grand chercheur suisse, le meilleur connaisseur des chimpanzés de Taï, le Professeur Böch, pour parler de la préservation de cette espèce animale. J’ai demandé, par ailleurs, aux autorités de mon pays de faire un geste en faveur du zoo. J’ai d’abord contacté le directeur du zoo de Zurich, qui est un ami d’enfance, pour mettre à ma disposition un expert suisse. Malheureusement, il n’y avait aucun jeune biologiste ou vétérinaire suisse assez courageux et entreprenant pour venir à Abidjan. Finalement, nous avons pu trouver une personne absolument fantastique, Richard Champion, que nous avons engagé pour deux ans. J’espère que son contrat sera renouvelé après mon départ. Il est employé par l’ambassade jusqu’en décembre 2014, mais je suis persuadé que sa mission va continuer. Le gouvernement ivoirien l’a nommé directeur adjoint du zoo. Il travaille main dans la main avec un excellent directeur, le Docteur Kané et aujourd’hui, quand vous allez au zoo, vous voyez déjà les résultats. Le gouvernement ivoirien a dégagé une importante somme pour réhabiliter les bâtiments, mais la réhabilitation du zoo a aussi été possible grâce à l’important réseau relationnel de cet expert qui a pu obtenir de nombreux soutiens à travers le monde. Aujourd’hui, des universités et Ong des Etats-Unis, d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne, du Japon, soutiennent le zoo d’Abidjan. L’ensemble de ces soutiens est dix fois supérieur à ce que la Suisse a mis au début à la disposition de cet établissement. Je suis donc heureux que le zoo d’Abidjan, qui était méconnaissable, ne le soit plus. Je suis conscient que d’ici à deux ans, il sera un joyau de la Côte d’Ivoire. Je dois dire que, de tous les projets que j’ai réalisés, pendant ma mission en Côte d’Ivoire, celui qui m’a le plus fait plaisir est la réhabilitation du zoo.

Outre le zoo d’Abidjan, le sort du parc national du Mont Péko ne vous a-t-il pas également préoccupé?

Ce qui s’est passé au mont Péko, c’est plus qu’une honte, c’est un crime, parce que les occupants illégaux ont détruit ce parc. Ils ont détruit un patrimoine de la nation. Le président Houphouet-Boigny avait créé une série de parcs nationaux dont celui du Mont Péko. Mais, dès sa mort, la destruction de ces réserves a commencé. Bien entendu, le sort de ce parc national m’a préoccupé depuis mon premier voyage en pleine crise en janvier 2011, à Duékoué. Je suis allé à l’époque dans cette localité, parce qu’il y avait eu des tueries. J’ai passé plusieurs jours à dialoguer avec les différentes communautés ethniques de la région, pour mieux comprendre ce qui s’est passé, mais je suis aussi allé pour apporter de l’aide aux réfugiés. Pendant ce premier voyage, j’ai déjà réalisé que quelque chose de très grave était en train de se passer au Mont Péko. A l’époque, c’était impensable d’y aller. Je suis retourné au mois de mai 2011, après les terribles tueries du quartier Carrefour à Duékoué. A cette occasion, j’ai insisté auprès des autorités pour y aller moi-même, afin de me rendre compte personnellement de la situation. La réponse des autorités était celle-ci: «vous ne pouvez pas y aller, monsieur l’ambassadeur, parce que si nous y allions, vous peut-être, vous pourriez vous en sortir vivant, mais nous, ce n’est pas évident, ils vont nous tuer.» Finalement, je suis allé, mais j’ai su beaucoup plus tard que j’étais le premier et le seul ambassadeur étranger jusqu’à présent, à m’aventurer à l’intérieur de ce parc.

Aviez- vous rencontré le fameux Amadé Ouérémi ?

Non, il avait déjà été arrêté. C’était une très bonne nouvelle d’ailleurs, son arrestation. Mais, j’ai vu sa famille, la maison où il a été arrêté, j’ai longuement parlé avec ses proches. J’en suis extrêmement heureux, je l’ai d’ailleurs exprimé au ministre d’État Hamed Bakayoko, que le gouvernement ait pris la décision de mettre fin à cette situation. C’est inadmissible que ces gens essaient de jouer avec le temps, pour obtenir de nouveaux délais avant leur déguerpissement. J’espère que ce nouveau délai ne leur sera pas accordé. Mais, je me rends aussi compte que l’opération n’est pas facile, il ne s’agit pas de quelques personnes isolées. Il y a aujourd’hui à l’intérieur de ce parc, des dizaines de villages et des dizaines de milliers de personnes. Rapatrier les occupants étrangers dans leurs pays d’origine ou renvoyer les nationaux d’où ils sont venus, ne sera pas chose facile. Le gouvernement aura certainement besoin du soutien de la communauté internationale pour mener cette opération. Mais, il faudra nécessairement la mener. La forêt vierge, elle, est détruite, on ne peut plus la reconstituer. Par contre, des experts m’ont rassuré qu’on peut relativement bien reconstituer la réserve pour les animaux. En effet, si on détruit ces plantations de café et de cacao qui ont été faites dans cette réserve, pour laisser la forêt repousser, on peut d’ici à quelques années, retrouver un parc où les animaux peuvent vivre.

Vous quittez la Côte d’Ivoire à un an de la prochaine présidentielle, que faut-il, selon vous, pour le bon déroulement du scrutin?

Il me semble extrêmement important que ces élections remplissent deux conditions. La première, je suis conscient, ce n’est pas chose facile, est que tout le monde accepte les règles du jeu. Ce n’est pas la seule garantie pour la réussite. Souvenez-vous qu’avant les dernières élections présidentielles, tout le monde a accepté les règles du jeu, mais pas après… La deuxième condition, c’est évidemment la reconnaissance des résultats du vote, une fois qu’ils sont connus et proclamés dans les normes par les institutions qui en ont la responsabilité, à savoir la Commission électorale indépendante (Cei), et le Conseil constitutionnel. Il faut que ces résultats soient acceptés par le perdant. Une échéance électorale n’a jamais été la fin d’une vie. Dans nos pays, qui sont de vielles démocraties, nous sommes habitués à ce jeu à l’issue duquel il y a forcément un gagnant et un perdant. On a vu, il y a quelques années, le changement de régime aux Etats-Unis. Il n’y a eu aucune dispute, les Républicains ont perdu, ils ont cédé le pouvoir aux Démocrates. Plus récemment encore, le président français, Nicolas Sarkozy n’a pas été reconduit, il est parti sans discuter. C’est ce qui doit se passer en Côte d’Ivoire. Une élection perdue n’est pas une catastrophe. Nous disons, chez nous en Suisse, «avant l’élection, c’est après l’élection». Cela veut dire qu’on perd ou on gagne. Mais aussitôt, il faut penser aux prochaines élections qui pointent à l’horizon. Lorsqu’on perd, on fait une croix sur cette élection et on œuvre pour gagner la prochaine. C’est cette vie démocratique normale que je souhaite à la Côte d’Ivoire.

Vous avez dit, au début de cet entretien, que la Côte d’Ivoire vous a marqué. En est-il de même de la cuisine ivoirienne?

Bien sûr. Quand je parcourais les villages, j’ai tout mangé, sauf, bien entendu, de la viande de brousse, que je refuse de manger par principe. J’ai également goûté aux boissons. Regardez dans le buffet, j’ai encore une bouteille de koutoukou (Ndlr: alcool local à base de vin de palme).

Interview réalisée par Charles d’Almeida

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