thk. Jusqu’à présent, le débat public, défini par les opposants à l’acquisition d’un nouvel avion de combat, s’est concentré avant tout sur le «Gripen» en tant qu’avion, ses qualités techniques, ses coûts et quelques autres aspects. Ce sont des questions qui doivent évidemment être discutées et qui demandent des réponses univoques – cependant cela fait un bail que celles-ci ont été données. Une chose essentielle ne doit toutefois pas être passée sous silence: comment l’armée suisse peut-elle remplir son mandat constitutionnel, comment la neutralité et la souveraineté peuvent-elles être garanties à l’avenir, si nous réduisons sans cesse l’armée et ne renouvelons pas les composants essentiels?

La proposition formulée récemment par la conseillère nationale socialiste Evi Allemann, que les pays membres
du pacte belliciste qu’est l’OTAN pourraient nous aider en cas de crise et qu’ainsi nous pourrions sereinement renoncer au «Gripen», nous fait frémir et montre le voyage proposé.
La Suisse devrait se soumettre à cette alliance guerrière et impérialiste et renoncer à sa souveraineté dans la question suprême, celle de la guerre et de la paix. Impossible d’en arriver là! Dans les interviews ci-dessous, deux
représentants de partis différents, la conseillère aux Etats Karin Keller-Suter, parti libéral-radical, et l’ancien ambassadeur Walter Suter, membre du parti socialiste suisse, prennent position concernant le remplacement partiel du «Tiger».

«Nous voulons pouvoir garantir notre indépendance, notre souveraineté et notre neutralité également à l’avenir»

Interview de Karin Keller-Suter, conseillère aux Etats, Saint-Gall

«Nous ne pouvons pas nous permettre d’obliger les jeunes Suisses

à faire du service militaire et les envoyer en mission dans leur

pays, telles des proies faciles, sans protection aérienne.»

Horizons et débats: Madame la conseillère aux Etats, prochainement les citoyens suisses voteront au sujet du nouvel avion de combat «Gripen». Les forces aériennes sont un composant essentiel de notre armée. Quelle importance a l’armée pour notre pays?

Karin Keller-Suter: Selon le Rapport sur la politique de sécurité 2010 du Conseil fédéral, la Suisse connaît plusieurs instruments de politique de sécurité. En font partie par exemple les Bons services, la politique extérieure et la coopération pour le développement. Un instrument central de la politique de sécurité est l’armée. Elle sert à la défense du pays et également, de façon subsidiaire, au soutien de la police.

Dans quelle mesure, y a-t-il en Suisse une obligation constitutionnelle d’avoir une armée opérationnelle?

Cette obligation est clairement définie dans notre Constitution fédérale. Il y est écrit que la Suisse dispose d’une armée. Et toute armée dispose naturellement de différentes armes, dont les forces aériennes. Il n’y a aucune armée au monde qui ne dispose pas d’une protection aérienne, c’est-à-dire de forces aériennes.

Quelles en sont les conséquences pour la politique suite au «Oui à l’armée de milice»?

L’automne dernier, je me suis battue pour le maintien du service militaire obligatoire et 73% du peuple ont soutenu l’obligation de servir, donc l’armée de milice. Si nous obligeons nos jeunes gens de faire du service militaire, il est dans notre responsabilité de les protéger. Ou autrement dit: les forces terrestres doivent être protégées par les forces aériennes dans l’espace aérien suisse. Nous ne pouvons pas nous permettre d’obliger les jeunes Suisses à faire du service militaire et les envoyer en mission dans leur pays, telles des proies faciles, sans protection aérienne.

Quelles sont les obligations qui résultent de la neutralité armée perpétuelle?

Il en résulte clairement l’obligation de l’auto-défense et à la non-ingérence dans les conflits armées d’autres Etats. Nous ne pouvons cependant imposer la neutralité dans notre espace aérien que si nous mettons les moyens nécessaires à la disposition de l’armée. La question de la garantie de la neutralité se pose constamment à nouveau. La Suisse aurait-elle par exemple accordé aux Américains le droit de survoler son territoire s’ils avaient attaqué la Syrie l’année passée? Ou bien serions-nous d’accord que des avions de combat de l’OTAN survolent la Suisse en direction de l’Ukraine? Du point de vue de la neutralité ce ne serait pas possible. Et un Non doit alors pouvoir être imposé.

Comment jugez-vous l’argument que la Suisse est «encerclée par des amis» et n’aurait donc pas besoin de nouveaux avions?

Je m’en réjouis que les Etats qui nous entourent soient nos amis. Malgré cela, nous devons être capables de nous défendre nous-mêmes et de surveiller et protéger notre espace aérien de façon efficace. Nous ne pouvons déléguer notre propre sécurité à des pays étrangers. Actuellement, l’appréciation de la menace peut très vite changer. La surveillance de l’espace aérien est nécessaire également en période de paix, par exemple pour la protection de conférences internationales, lors de catastrophes naturelles ou lors d’une défaillance de l’infrastructure. L’achat des 22 Gripen n’est rien d’autre qu’un remplacement des F-5 Tiger techniquement dépassés. Il ne s’agit donc pas d’une nouvelle tâche.

Quelle importance et quelles missions ont nos forces aériennes?

Elles ont le devoir de la reconnaissance et de la protection. Les forces aériennes se procurent des informations nécessaires pour les forces terrestres. En outre, elles sont la police de l’air. Les forces aériennes sont donc également une sorte de patrouille de police aérienne qui est responsable de ne pas laisser entrer ou de chasser de l’espace aérien suisse des avions sans permission. Les avions qui ne s’identifient pas sont interceptés.

Pourquoi soutenez-vous l’achat du «Gripen» et non pas l’achat d’un autre avion?

Le choix du type n’était et n’est pas le devoir du Parlement. Mais on peut affirmer que le rapport qualité-prix du Gripen correspond à la situation de la Suisse. La mission du Parlement est de veiller – après avoir pris connaissance du Rapport sur la politique de sécurité et du Rapport sur l’armée – à ce que l’armée obtienne les moyens nécessaires pour remplir ses missions. En ce qui concerne le Gripen, il s’agit d’une acquisition de remplacement. On ne peut pas assez le souligner. Les 54 Tiger seront éliminés à partir de 2016, car ils arrivent à la fin de leur durée de vie. Ces avions ne peuvent voler qu’avec une bonne visibilité et par beau temps. Sans le Gripen, les forces aériennes n’auraient plus que les 32 F/A 18 à partir de 2016. Ainsi la sécurité ne pourrait plus être assurée dans des situations de crises.

Le financement est-il assuré?

Oui. Le financement se fera dans le cadre du budget militaire ordinaire et ne se fait pas aux dépens d’autres tâches de la Confédération. A partir du budget militaire ordinaire on a créé un fond dans lequel on versera 300 millions de francs par an. C’est modéré et tout à fait supportable. Le budget global de l’armée correspond à 7% de la totalité des dépenses de la Confédération. En comparaison: Pour les œuvres sociales nous dépensons 33%.

En résumé: quels sont les arguments principaux du point de vue de la politique d’Etat?

«La Suisse a une armée. Elle assure la défense du pays et de sa population.» Voilà la mission définie par la Constitution fédérale. Il n’y a pas d’armée sans forces aériennes. Celles-ci protègent dans des situations menaçantes notre neutralité et notre souveraineté. 22 Gripen doivent remplacer 54 F-5 Tiger obsolètes. Le message de la Suisse est clair: nous voulons pouvoir imposer notre indépendance, notre souveraineté et notre neutralité également à l’avenir.

Madame la conseillère aux Etats, nous vous remercions de cette interview.    •

(Interview réalisée par Thomas Kaiser)

«En tant qu’Etat neutre et non-aligné, nous nous occupons nous-mêmes d’avoir des forces aériennes efficaces»

Interview de Walter Suter, ancien ambassadeur suisse

«En tant qu’Etat neutre, nous devons pouvoir prouver de façon

crédible à tous les autres Etats qu’en cas de conflit armé nous

avons la volonté et la capacité de protéger et de défendre militairement

notre territoire national – y compris l’espace aérien.»

Horizons et débats: Monsieur l’ambassadeur, pourquoi notre pays a-t-il besoin d’une armée?

Walter Suter: Nous avons besoin d’une armée défensive indépendante – en tant que «dernier recours» – pour garantir la sécurité et l’indépendance de notre pays en cas de conflit armé menaçant ou en cas d’attaque contre notre pays. En tant qu’Etat neutre, nous ne pouvons pas déléguer ce mandat constitutionnel à des forces armées étrangères ou à des pactes militaires.

Pourquoi notre pays a-t-il besoin de ses propres forces aériennes?

Les forces aériennes sont un composant indispensable de toute armée. Elles ont la mission spéciale de protéger notre espace aérien et de le défendre. Nous ne pouvons pas non plus déléguer cette tâche à des forces armées étrangères. Pour que notre armée et donc également nos forces aériennes puissent remplir leurs tâches, elles doivent pouvoir disposer d’un équipement suffisant, d’un haut niveau technologique et moderne.

Quelles sont les obligations qui résultent de la neutralité armée perpétuelle?

En tant qu’Etat neutre, nous devons pouvoir prouver de façon crédible à tous les autres Etats qu’en cas de conflit armé nous avons la volonté et la capacité de protéger et de défendre militairement notre territoire national – y compris l’espace aérien. Cela nous oblige à entretenir une armée convaincante en ce qui concerne la disponibilité opérationnelle des troupes et du matériel. C’est uniquement ainsi que nous avons la possibilité d’atteindre un certain effet de dissuasion qui, lui-même, aidera a minimiser le risque d’un engagement défensif militaire – souhaité d’ailleurs par personne.

Comment jugez-vous l’argument que la Suisse est «encerclée par des amis» et n’aurait donc pas besoin de nouveaux avions?

En tant qu’Etat neutre et non aligné, nous nous occupons nous-mêmes d’avoir des forces aériennes efficaces. Nous avons donc décidé et nous nous sommes engagés concernant l’armement de nos forces armées, à renoncer à l’aide et/ou au soutien d’armées étrangères. Cela est également valable pour nos soi-disant «amis». Vu les expériences historiques au cours du XXe siècle en Europe, les nouvelles tensions dangereuses en Europe de l’Est et les dernières pressions considérables exercées par de puissants Etats «amis» de la Suisse concernant la politique fiscale, j’estime qu’il est naïf de croire que la paix éternelle est arrivée. Les périodes de beau temps ne durent pas. Dans le ciel européen de la politique économique et sociale se sont formés de gros nuages noirs au cours de ces derniers quatre ou cinq ans. Lorsque les difficultés augmentent à l’intérieur des pays, tout gouvernement défend d’abord ses propres intérêts et les affirmations d’amitié et de soutien perdent très vite en priorité. On se retrouve très rapidement bien seul … et gare à celui qui ne s’est pas préparé à se défendre lui-même. «Les plus respectueux ne peuvent pas vivre en paix si cela ne plaît pas au méchant voisin …»

L’idée qu’en cas de guerre l’OTAN pourrait garantir la protection de la Suisse est donc complètement irréelle.

Pour les raisons de politique de neutralité mentionnées ci-dessus, l’OTAN représente en aucun cas une option pour la Suisse. Et cela d’autant plus que l’OTAN fait voir, depuis la guerre des Balkans, un caractère plus offensif que défensif. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle je suis d’avis que l’acquisition d’un avion de combat provenant d’un autre Etat neutre, telle la Suède, est un avantage.

En résumé: quels sont les arguments principaux du point de vue de la politique d’Etat?

L’année dernière, par le rejet de l’initiative fédérale «Oui à l’abrogation du service miliaire obligatoire», la majorité de la population suisse a une fois de plus affirmé qu’elle voulait maintenir l’armée de milice. Elle a ainsi exprimé qu’elle avait confiance en cette armée pour la protection et la défense de la liberté et de l’indépendance de notre pays. Cette position de la majorité de la population, c’est-à-dire du souverain, doit être respectée.

Monsieur l’Ambassadeur, je vous remercie de cette interview.    •

(Interview réalisée par Thomas Kaiser)

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