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«La Suisse devrait jouer un rôle de médiatrice»

«La Suisse devrait jouer un rôle de médiatrice»

[Un article de Horizons et Débats]

«Pour empêcher la guerre en Syrie, il faudrait que la Suisse propose des négociations entre tous les partenaires de la région»

Interview du conseiller national Geri Müller

L’exigence d’intervenir militairement de l’extérieur contre la Syrie rappelle des souvenirs quant à l’atmosphère qui régnait juste avant la guerre d’agression de l’OTAN, qui a eu lieu en violation du droit international et sous la direction des Etats-Unis, contre la République de Serbie qui était un Etat souverain et membre de l’ONU. A l’époque, on avait lancé cette guerre de conquête suite aux mensonges concernant les droits de l’homme avec comme objectif de réduire la Serbie à l’âge de la pierre par des tapis de bombes et d’ériger une nouvelle base militaire sur le territoire du Kosovo.
Cette guerre de l’OTAN et de ses alliés fut une violation du droit international; c’était une guerre d’agression planifiée et mise à exécution.
Depuis cette guerre du Kosovo, l’Occident semble utiliser la théorie du chaos dans toutes les régions en guerre ou en crise, tant sur le terrain que dans sa propagande. En ce qui concerne la Syrie, plus personne ne s’y retrouve.
Dans une telle situation, c’est un bienfait d’avoir des gens qui s’en tiennent au droit international et s’engagent pour trouver une solution négociée en Syrie.
Le conseiller national Geri Müller, membre du parti des Verts et des Commissions de politique extérieure et de la politique de sécurité du Conseil national, s’exprime dans l’interview qui suit sur la situation au Proche-Orient et sur le rôle que pourrait jouer la Suisse neutre dans cette affaire.

Horizons et débats: La situation en Syrie est confuse. Il apparaît de plus en plus que tout ce désordre provient de l’extérieur. Qu’en pensez-vous?

Geri Müller: La Syrie se trouve depuis longtemps sur la liste de l’«Axe du mal». Depuis de nombreuses années, la Syrie est provoquée, voire attaquée par des forces occidentales qui sont la plupart du temps opposées à la Russie et à l’Iran. Il y a eu des révoltes populaires en Syrie comme dans d’autres pays. Elles étaient, en partie, pacifiques, mais pas toujours. Toutefois, il y a de forts indices indiquant que ces révoltes ont aussi été manipulées de l’extérieur. On cherche à détruire l’alliance entre Damas et Téhéran.

Quelles seront les conséquences pour l’Iran si l’Occident intervient militairement pour renverser Assad?

Depuis sa révolution de 1979, l’Iran se sent constamment menacé. Cela se comprend. Depuis 1712, ce pays n’a plus jamais agressé personne, mais fut lui-même plusieurs fois attaqué et occupé. Autrefois, par l’Empire colonial anglais, puis, après la Seconde Guerre mondiale, il perdit l’Azerbaïdjan au profit de l’URSS, les Américains ont mit en place le schah par deux fois, et dans les années 80, l’Iran perdit 2 millions de citoyens dans la guerre contre l’Irak, qui était soutenue par les Etats-Unis et des Etats européens. En ce qui concerne la Syrie, il n’y a rien de nouveau. Et il en va toujours des réserves de pétrole, qui pour l’instant se dirigent vers la Chine.

Quelle importance ce conflit attisé a-t-il pour la Russie?

La Russie doit bien réfléchir à la stratégie envisageable, car elle n’a plus la force d’antan, celle qu’elle avait avant la suppression du rideau de fer, et de ce fait elle doit vraiment réfléchir pour trouver la meilleure façon de maintenir sa sphère d’influence à l’avenir. Est compris dans cette sphère l’accès à la mer Méditerranée, mais aussi au monde arabe. Ce dernier est actuellement bloqué, du fait de l’agression unilatérale de l’Occident contre la Syrie. Il est de première importance que l’Occident comprenne qu’il ne peut pas faire valoir à lui seul un droit sur cette région.

Il y a quelques semaines, on avait l’impression que la Turquie s’engageait de plus en plus dans ce conflit. Est-ce toujours le cas? Quelles sont là les intentions de la Turquie?

La Turquie doit bien réfléchir au rôle qu’elle veut tenir. La Turquie est une puissance régionale ayant des relations jusqu’à la frontière chinoise, voire même jusqu’en Chine où se trouvent des populations turkmènes. Cela lui donne une forte position de médiation. Autrement dit, elle y a une importance, elle n’est pas seulement un organe de conseil.
Il y a en Syrie de nombreuses questions délicates à maîtriser. D’une part les heurts avec les Kurdes, qui ont une grande importance pour eux. A cela, il faut ajouter ceux intérieurs à l’islam, où la Turquie cherche à imposer une troisième forme de la religion, soit une laïcisation qui se rapprocherait de la religion sunnite, alors qu’en Syrie les deux branches de l’Islam, la sunnite et la chiite, se sont affrontées par elles-mêmes ou influencées de l’extérieur.
Il y a encore une troisième question: en tant que membre de l’OTAN de quel côté se tient-elle, normalement elle devrait se tenir du côté américain ou européen. Mais ce n’est pas clair. Dans la question syrienne, il y a un flou.

La semaine dernière a couru la nouvelle que les Etats-Unis, mais surtout la France et la Grande-Bretagne voulaient intervenir en Syrie pour y établir des zones de protection.

C’est avant tout l’intention de la France et de la Grande-Bretagne. Les Etats-Unis ne s’impliquent pas. Ils ont fourni des armes par la CIA, mais s’en tiennent là. On doit se souvenir que cette région fut sous l’influence de la France et de la Grande-Bretagne, et donc avec un potentiel de conflits. Ces deux pays sont fortement impliqués dans le conflit actuel. Il faut ajouter que Sarkozy, pendant sa présidence, avait invité Assad à faire partie du Conseil méditerranéen, ce que n’avaient pas apprécié les Anglais, d’où une situation conflictuelle entre les deux pays. Il y a maintenant la volonté d’intervenir affichée de François Hollande. On peut se souvenir qu’il avait affirmé, pendant la campagne électorale, que la France désirait y défendre ses intérêts. C’est comme en Libye: l’accès au pétrole. Certes, la Syrie n’en a pas, mais son voisin l’Iran. C’est une affaire particulièrement délicate. On se souvient que la France avait hébergé l’Ayatollah Khomeini en tant que réfugié.

Quelles seraient les conséquences pour la région d’une intervention militaire de l’Occident, c’est-à-dire de l’OTAN, ou d’une «alliance des volontaires»?

L’intervention a déjà eu lieu il y a belle lurette. Plusieurs pays y participent. C’est pourquoi je dis clairement qu’au cas où toute cette situation devait aboutir devant la Cour internationale de justice, on ne pourra pas y amener que le gouvernement et les rebelles, mais aussi tous ceux qui ont tiré les ficelles pour créer la situation actuelle. C’est-à-dire tous les services secrets tels le MI6, la CIA, le SIS ou ceux des Saoudiens etc.
Si cela devait déboucher sur une guerre ouverte, tant le Liban qu’Israël seraient confrontés à de graves conséquences. Mais aussi la Turquie, qui, de ce fait, reste en retrait. Je constate qu’on demande de la retenue sur le plan diplomatique. Si l’incendie devait s’étendre, comme c’est le cas en Libye, où non seulement le pays mais aussi le Sahel occidental est en flammes, alors même qu’on y détient relativement peu d’armes. Mais toute la région, du Caucase du Sud jusqu’au Sinaï, regorge d’armes, et une guerre ouverte aurait des conséquences terribles.

Quel rôle la Suisse neutre pourrait-elle jouer?

Elle devrait se présenter comme médiatrice. Cela ne peut certainement pas être le rôle de la Suisse de participer aux rencontres dites «d’après-guerre». Empêcher le déclenchement d’une guerre dans cette région signifie donc que la Suisse devrait offrir des négociations entre tous les partenaires de la région. Y compris la Russie et l’Iran. Tous les pays concernés doivent s’asseoir à la table, mais pas les agents d’autres pays.

Monsieur le Conseiller national, nous vous remercions de cet entretien.

Source : http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=3548

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