Gbagbo à la CPI : les inacceptables préjugés de la juge Silvia Fernandez de Gurmendi

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Judges Elizabeth Odio Benito, Silvia Fernandez de Gurmendi and Adrian Fulford pose for photographers after the initial court appearance of Ivory Coast's former president Laurent Gbagbo at the International Criminal Court in The Hague

De nombreux observateurs avaient d’emblée fait crédit à la juge argentine Silvia Fernandez de Gurmendi de son intégrité, dans la mesure où elle avait eu le courage de se poser en dissidente au début de l’examen de la «situation» ivoirienne, contestant dans un rapport qui avait fait le buzz le choix du procureur de limiter l’enquête à 2010, là où elle estimait que les événements devaient être pris en compte depuis 2002. Avant toute chose, l’on est bien obligé de faire une remarque : depuis qu’elle a été nommée juge unique chargée de l’affaire, elle n’a guère exercé de pressions efficaces sur le procureur pour qu’il élargisse son enquête à la fois au camp Ouattara et aux faits antérieurs à 2010. La CPI est plus que jamais un instrument au service de la justice des vainqueurs.

A la lecture de la décision de la magistrate argentine, un malaise permanent s’empare de l’observateur. Elle est visiblement remplie de préjugés avant d’avoir commencé à juger l’affaire Gbagbo. Sa démarche intellectuelle consiste à criminaliser en permanence le camp politique et les activistes qui soutiennent le président Gbagbo, et à surinterpréter de manière perfide leurs propos et initiatives. Les pro-Gbagbo et les panafricains se battent pour la libération de leur grand homme à la suite d’une procédure judiciaire, et non à la faveur d’on ne sait quel habile kidnapping qui pourrait intervenir à la faveur d’une mise en liberté provisoire. Les coupures de presse et citations piquées ça et là par le bureau du procureur ne permettent pas d’aller au-delà du cadre le plus formellement légaliste. Pourquoi a-t-on la détestable impression que le fait d’imaginer que le président Gbagbo revienne au pouvoir est-il une sorte de délit ? Doit-on comprendre que la juge Gurmendi, administratrice d’une justice politisée, considère avant le procès qu’il ne peut être innocenté, et que sa seule possibilité de sortie de prison est une forme d’évasion ? Gbagbo en liberté équivaudrait à de nouveaux crimes commis en Côte d’Ivoire et à des pressions sur la justice, nous somme-t-on d’admettre. Aujourd’hui, des crimes continuent d’être commis dans ce pays alors que Gbagbo est en prison. Pire, les hommes qui ont commis les massacres les plus massifs, notamment à Duékoué, sont en liberté, loin de toute curiosité de la CPI alors qu’ils ont objectivement les moyens d’empêcher la manifestation de la vérité. Gbagbo est-il un chef de guerre ? Son camp a-t-il franchement besoin de sa présence physique sur le terrain pour se faire entendre de manière violente si telle est son intention ? La CPI ne finira pas de surprendre les Africains…

 Un exercice intellectuel douteux

 Sur la question des ressources à la disposition du «réseau» du président Gbagbo (un terme volontairement flou qui regroupe tout et n’importe quoi), la juge Gurmendi se livre à un exercice intellectuel douteux. L’on sait que le greffe de la CPI a établi l’indigence de Gbagbo après avoir fait le tour d’éventuels comptes en banque partout dans le monde, et après avoir pris acte du gel de ses avoirs en Côte d’Ivoire. D’où vient-il que des documents présentés par le procureur et non formellement considérés comme probants par le Greffe soient invoqués par la Cour ? Si Gbagbo a effectivement des moyens considérables qui peuvent lui permettre de s’enfuir dans le contexte d’une mise en liberté provisoire, pourquoi le Greffe ne remet-il pas en cause le financement de sa Défense par la Cour ? Comment des articles du Nouveau Réveil, quotidien du RHDP, coalition politique au service de Ouattara, peuvent-ils être considérés comme des éléments probants dans le cadre d’une procédure contre Gbagbo ?  En quoi le fait que 140 000 militants, sympathisants et amis appellent le standard de la prison de Scheveningen signifie-t-il qu’un «réseau» financièrement puissant est à la manœuvre ? Les militants ivoiriens et panafricains ont-ils besoin d’un «réseau» pour passer des coups de fil qui sont objectivement bon marché en Europe et sans effet sensible sur les revenus de personnes appartenant à la classe moyenne ?

Il ressort également du texte de la juge argentine que les Etats africains sont incapables d’assurer le relais des Pays-Bas dans la surveillance d’un prévenu qui, rappelons-le à toutes fins utiles, n’est pas condamné et est présumé innocent. Sinon, quelles sont les dispositions particulièrement complexes mises en œuvre par les Pays-Bas que l’Ouganda, par exemple, ne pourrait pas réunir ? La CPI voudrait faire comprendre aux Africains que ses prévenus sont des sortes d’otages et de trophées de guerre pour Occidentaux qu’elle ne s’en serait pas prise autrement. A l’heure où de plus en plus de voix en Afrique dénoncent «une justice de Blancs», remettre le président Gbagbo à un Etat africain aurait fait retomber un certain nombre de critiques. Mais la confiance n’y est pas. Dans l’entendement de beaucoup, «ces Africains» sont solidaires entre eux et le seul fait d’accepter d’accueillir Gbagbo rend suspects un certain nombre de pays.

Les préjugés qui exhalent de la prose de la juge de la CPI sont profondément préoccupants. Une femme bourrée de si nombreux a priori peut-elle être une administratrice impartiale de la justice ? Le débat est ouvert.

Par Philippe Brou