Dozos en pleine demonstration

Après sa prise du pouvoir ensanglanté, Dramane Ouattara a annoncé urbi orbi et tambour battant ses « grands chantiers » de développement que des investisseurs étrangers qui se bousculeraient à l’entrée de la Côte d’Ivoire viendraient l’aider à réaliser. Mais tout cela n’est que du pipo !

Quatre raisons principales poussent les firmes multinationales (FMN) à investir à l’étranger. Elles entreprennent des Investissements Directs Étrangers (IDE) pour s’approvisionner en ressources naturelles (Ressource seeking FDI), pour conquérir ou consolider un marché (Market seeking FDI), pour améliorer leur efficacité économique par l’abaissement de leur coût de production (Efficency seeking FDI), et enfin pour acquérir des actifs spécifiques telles que les fusions ou acquisitions d’autres firmes à l’étranger (Assets seeking FDI). Les Etats du monde œuvrent à attirer le maximum d’IDE, parce que ceux-ci contribuent à la croissance et au développement des pays hôtes à travers des avantages appelés « externalités positives » : ils mettent des capitaux à la disposition des économies nationales, facilitent l’accès à de nouvelles technologies, créent des emplois et renforcent les tissus industriels locaux à travers les effets d’entraînement.

Les flux d’IDE traditionnels à destination de l’Afrique au Sud du Sahara sont majoritairement constitués par les entreprises en quête de ressources naturelles et énergétiques. En Côte d’Ivoire, on a assisté depuis l’avènement de la « dramanie » à l’acquisition par l’américain General Electric et son partenaire Hyundai du contrat d’extension de la centrale thermique d’Azito, à l’obtention par la compagnie australienne Rialto Energy d’une licence d’exploitation du nouveau gisement de pétrole d’Adiaké, à la consolidation par le groupe Total et Bouygues de leurs actifs dans le même secteur pétrolier. Mais ceci n’est rien de nouveau ou de révolutionnaire. Ce type d’investissements n’est que du réchauffé, du « déjà-vu » en Afrique. D’ailleurs, des études économétriques et les faits sur le terrain montrent que dans les pays africains les IDE d’exploitation de ressources naturelles ne sont pas porteur de croissance ni de développement à moyen ou à long terme pour les raisons qui suivent.

D’abord, ce type d’investissements est parfois criminogène. Les compagnies d’exploitation minière, pétrolière ou cacaoyère peuvent s’adonner à des activités de type crapuleux et prédateur.  En fait, la plupart des guerres en Afrique sont des guerres de pillages financées par des réseaux mafieux de sociétés occidentales et leurs appendices françafricains locaux en quête de ressources naturelles bon marché. Grâce à ce type de réseaux, le Burkina Faso sahélien est devenu exportateur de cacao depuis le début de la crise ivoirienne. La province du Kivu au Congo-RDC, qui détient environ 80% des réserves mondiales du coltan qui rentre dans la fabrication de téléphones portables, est devenue par une coïncidence suspecte une véritable poudrière avec le Congo lui-même dépecé par des factions rebelles à une époque où les compagnies de téléphonie mobile occidentales ont besoin de ce minerai pour leur expansion. Par ailleurs, l’efficacité des IDE d’exploitation de ressources naturelles est réduite par ce qu’on appelle la « Malédiction des matières premières », vécue sous forme de détournements de fonds publics,  de mauvaise gouvernance et du « Syndrome hollandais ».

Au total, les IDE de quête de ressources naturelles ne peuvent seuls contribuer à la réalisation du projet d’un Dramane Ouattara qui dans ses rêves a vu qu’il peut faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent. En effet, à l’instar de Konan Bédier dont le slogan était de faire du pays d’Houphouët « l’Éléphant d’Afrique » à l’image des dragons (Singapour, Corée du Sud, Hong Kong, Taiwan) et des tigres (Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Vietnam, Philippines) asiatiques, le président du RDR a aussi créé sa marque déposée à lui : il veut faire de la Côte d’Ivoire un « lion d’Afrique qui poursuit le tigre asiatique », selon ses propres termes. Mais pour y parvenir, il devrait commencer à créer toutes les conditions pour rendre le pays attractif non plus uniquement aux yeux des multinationales en quête de matières premières mais aussi et surtout vis-à-vis des trois autres formes d’IDE plus haut citées.

Au nombre des conditions générales que  les pays hôtes doivent remplir figure en bonne place la « stabilité politique », comme un des fondamentaux en matière d’attraction d’IDE. Il est vrai, des études économétriques ont conclu à une corrélation négative entre le « risque politique » et les IDE, c’est-à-dire que l’instabilité politique dans un pays n’est pas forcement un frein aux investissements. Mais ce phénomène est surtout vérifiable avec les multinationales d’exploitation minière ou pétrolière. En fait, en cas de crise majeur dans un pays hôte, ces entreprises développent leur propre système sécuritaire soit à partir de services de mercenaires ou soit avec l’intervention directe de leurs pays d’origine qui bâtissent autour des sites de leurs opérations de véritables rideaux de fer. En revanche, pour les trois autres types d’IDE (ceux en quête de marché, d’efficacité économique, et d’actifs spécifiques), la stabilité politique est un facteur très déterminant. Et Orange, MTN et autres ne diront pas le contraire, puisque leurs chiffres d’affaires ont dû durablement ressentir la crise ivoirienne avec la large ponction qui a été faite sur le volume de leurs clients, dont des milliers d’entre eux ont été massacrés par les FRCI, d’autres contraints à l’exil,  et d’autres encore réduits au silence dans les goulags du Nord. Aussi, la Côte d’Ivoire, qui continue d’être sur la « travel ban list », est une destination déconseillée par certains gouvernements occidentaux à leurs ressortissants, et cela pour le malheur des groupes hôteliers français, et  surtout  Accor qui a racheté l’Hôtel Ivoire.

En clair, la venue massive d’investisseurs dans le pays est tributaire de la normalisation de la situation sécuritaire, du retour de la paix entre les Ivoiriens. De ces facteurs dépende aussi la relance de l’économie ivoirienne plombée, comme l’ont d’ailleurs reconnu le PNUD, l’OCDE, la Bad, etc., dans un rapport conjoint qu’ils ont récemment publié. Or, le « risque politique » s’est considérablement accru en Côte d’Ivoire. Tous les clignotants de sécurité sont au rouge, avec la dégradation quasi quotidienne de l’environnement sécuritaire. Quant au processus de réconciliation, il est au point mort. C’est dire que contrairement à ce qu’on lit et entend de-ci de-là dans les medias de propagande « dramanistes », les investisseurs ne se bousculent pas aux portes d’Abidjan. Et l’analyse des déterminants spécifiques à chacune des autres formes d’IDE, à part ceux qui cherchent les matières premières, et en dehors du facteur général d’ordre sécuritaire, aboutit à la même conclusion.

Prenons le cas des multinationales  en quête de marché pour leurs produits industriels ou serviciels. L’un des critères fondamentaux de cette forme d’investissement est la taille du marché ou de l’économie du pays hôte. Celle-ci est mesurée à partir du taux de croissance du PIB réel du pays étranger. La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui ne répond pas à ce critère, parce que son économie est en pleine stagnation. Le taux de croissance du PIB réel en 2011 était de -5,8% et il ne faut pas se laisser tromper par le PIB « cosmétique » de 8% pour l’année 2012 que les bailleurs de fonds ont estimé par pure prestidigitation pour leur poulain.  Un autre déterminant majeur de ce type d’IDE est le degré de richesse ou de développement du pays hôte. Il est mesuré à partir du revenu par tête ou PIB par tête, qui rend compte du pouvoir d’achat ou du niveau de vie des populations dans le pays étranger. C’est un facteur d’autant plus important que c’est à partir de lui qu’un investisseur observe le niveau de la demande  ou la tendance générale à la consommation dans ce pays.

Mais l’amer constat est que l’Ivoirien est devenu très pauvre. Le PIB par habitant en 2011 était seulement de 1.600 US$ (valeur PPA), comparé à ceux du Ghana (3.100 US$) et du Cameroun (2.300 US$). Les cas de chômage technique, les licenciements abusifs, les expropriations et le chômage endémique ont réduit les populations dans un état d’extrême précarité. Le pouvoir d’achat de l’ivoirien ayant drastiquement chuté, l’inflation galopante ou la cherté de la vie sont venues en rajouter pour vider le « panier de la ménagère ». Dans le classement de l’Indice de Développement Humain du PNUD de 2011, la Côte d’Ivoire se retrouve à la 170e place sur 187 pays du monde classés derrière le Ghana (135e), le Sénégal (155e), le Togo (162e), et même l’Haïti (158e). Ainsi à part les « happy-few » de la bourgeoisie compradore naissante du RHDP, rares sont les Ivoiriens qui aujourd’hui peuvent s’offrir par exemple des produits électroménagers européens à prix élevés ou de haute gamme. Dès lors, la tendance générale est à ce qu’on appelle « l’effet de substitution », par lequel l’Ivoirien s’oriente désormais vers le marché noir des contrefaçons chinoises, au grand dam des groupes occidentaux de la grande distribution qui lorgneraient vers Abidjan.

L’obtention du point d’achèvement du PPTE, ne changera rien à cette situation, puisque les fonds qu’elle va générer ne serviront pas à la réduction de la pauvreté en Côte d’Ivoire. Toutes formes de liquidité qui tomberont dans les mains du régime aux abois, paranoïaque et hypocondriaque de  Dramane Ouattara ne serviront qu’à une chose : l’achat d’armes et le financement de mercenaires de tous acabits pour se protéger et  asseoir son système totalitaire. En outre, il faut être naïf pour croire que l’Occident a préféré la guerre meurtrière à la résolution pacifique de la crise postélectorale, parce qu’il veut rendre les Ivoiriens riches ou relever leur niveau de vie. En fait, comme des charognards, les pays occidentaux se nourrissent des dépouilles des peuples qu’ils agressent et du chaos à l’intérieur des États qu’ils déstabilisent pour prospérer, au nom du Nouvel Ordre Mondial.

Pour ce qui est des IDE en quête d’efficacité économique par l’abaissement de leurs coûts de production, l’un des avantages qu’ils cherchent à exploiter dans le pays hôte est le « capital humain ». Cela suppose qu’ils doivent trouver sur place dans le pays étranger une jeunesse avec un très bon niveau d’éducation et une main-d’œuvre très ou relativement qualifiée. Les pays comme la Chine, les tigres et dragons d’Asie du Sud-Est ont reçu des flux énormes de ce type d’IDE, parce qu’ils ont mis un accent particulier sur l’éducation, la formation continue et le développement de capacités (capacity building). C’est par ces avantages qu’ils ont pu capter les nouvelles technologies, le know-how, les techniques de management, etc., qu’ont apportés avec elles les multinationales. La Côte d’Ivoire de Dramane Ouattara ne remplit pas cette condition : l’éducation ivoirienne qui est en souffrance avec des formations et des diplômes au rabais surtout depuis le déclenchement de la crise en 2002 a connu un autre niveau de dégradation avec la prise du pouvoir par le RDR. Depuis plus d’une année les universités sont fermées et l’annonce de leur réouverture est devenue une autre occasion de propagande politique, sans oublier que des milliers d’étudiants radiés par vengeance ou par « rattrapage ethnique » devront retrouver la rue ou pourrir en exil pour d’autres.

Quant aux multinationales à la recherche de Fusions et Acquisitions (Mergers and Acquisitions), elles n’ont pas grande chose à chercher sur le sol ivoirien. En général, une compagnie fusionne avec une autre ou cherche à l’acquérir quand cette dernière présente d’énormes potentiels à exploiter. Au stade actuel des ses capacités industrielles et servicielles, qui manquent encore le développement exponentiel espéré, la Côte d’Ivoire n’a pas grande chose à offrir à ce type de multinationales. Mais  Dramane Ouattara a décidé de leur offrir une chose : « la vente aux enchères » pure et simple des entreprises publiques ivoiriennes au nom d’une politique de privatisation « déréglée ». Du coup, on n’est plus dans un processus normal en matière de politique d’attraction d’investissements. On est en plein dans le « banditisme économique ». Si bien que si les compagnies françaises conduites par le Medef venaient à s’offrir sur un plateau d’or la plupart des sociétés d’État ivoiriennes, elles se rendraient coupables d’opérations de type crapuleux désignées à juste titre sous le terme ironique anglo-saxon de « Murders and Executions » (Meurtres et Executions) en lieu et place des opérations légales  de « Mergers and Acquisitions ».

Jesse J. Gadji

Business Consultant

MSc. in International Business Economics (Londres, UK)

Infodabidjan.net

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