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Entretien sans langue de bois avec Roska (1ère partie): la mentalité est la chose dont nous souffrons le plus chez nous

Entretien sans langue de bois avec Roska (1ère partie): la mentalité est la chose dont nous souffrons le plus chez nous

Abidjandirect : Pouvez-vous vous présenter à nos internautes?
Roska : Je suis Rosalie Kouamé, dite Roska. Je suis une libre-indignée Ivoirienne et Africaine, une ancienne responsable à la FESCI où j’ai été secrétaire générale de la section du Lycée Minicipal de Bouaké de 1990 à 1993 puis Secrétaire Générale de la Section Criminologie à l’Université d’Abidjan de 1993 à 1994. Je vis depuis fin 1994 au Danemark. Je suis ingénieur de formation et prédicatrice. Je travaille en freelance comme consultante en Leadership, Management et Coaching à Roscom Leadership Group. Je suis la Présidente Fondatrice de la Fondation Roska, une ONG qui œuvre dans les domaines du social, de l’éducation, de l’environnement et du développement en Afrique.

Abidjandirect: Parlant de votre passé, nous savons que vous étiez «une dure» de la FESCI comme on le dit chez nous. Cela vous a même valu l’emprisonnement aux cotés de certaines grandes figures de la vie politique d’aujourd’hui. Pouvez-vous nous parler de cette période?
Roska: Avec le temps, je ne sais plus ce qu’on appelait « dur » à la FESCI, mais si c’est de l’engagement sans faille qu’il s’agissait, alors oui, je peux vous affirmer que j’étais à 100% engagée dans le syndicalisme fesciste. Mon engagement a commencé au Lycée où je fus la Secrétaire Générale de la Section du Lycée Municipal de Bouaké. Nous avions une section puissante, c’est clair, avec les camarades comme Koné Eugénie, Fofana Ibrahima, Kessé Bath, Parfait Kouakou, Obo Roger, pour ne citer que quelques uns. Nous travaillions en parfaite collaboration avec les camarades des autres sections à l’intérieur du pays tels que les camarades Don Sihi, Vroh Michel de Man, Duekoué et autres. La vie n’a jamais été facile pour nous à l’époque où nous étions les ennemis du Pouvoir d’alors. Les proviseurs, les préfets, nos familles, les voisins et autres nous menaient la vie dure, mais notre engagement a su prendre le dessus. Je me rappelle que quand j’étais en classe de terminal, je louais un studio juste à quelques pas du Lycée, pour éviter la longue distance entre le Lycée et chez moi en famille. Un soir, je reviens du Lycée et le propriétaire de la cour m’appelle pour m’informer que je dois partir de chez lui au plus grand tard le lendemain. Je demande alors la cause, puisqu’on m’a toujours appréciée dans la cour et je n’avais aucun problème avec qui que ce soit. Comme explication, le propriétaire me dit qu’on venait de l’informer que «le jeune métis» qui est passé chez moi la veille est le fils à Laurent Gbagbo. Il ne peut pas concevoir qu’à cause de moi, le fils de Laurent Gbagbo rentre dans sa cour… Effectivement, Michel Gbagbo était passé chez moi la veille lors d’une mission FESCI à Bouaké et je ne pouvais pas nier les faits. Alors le lendemain, j’ai déménagé.
Le Préfet N’zi Paul David convoquait nos parents pour leur mettre la pression afin de nous amener à « ne plus supporter Gbagbo », dont nous étions supposés être des partisans en tant que fescistes. C’est à ma grande surprise que j’ai vu le même N’zi Paul David devenir conseiller de Gbagbo après la prise de pouvoir de celui-ci.
Plus tard, au moment où j’étais à la tête de la section de Criminologie à Abidjan, j’ai été arrêtée par le Ministre Gaston Ouassénan Koné avec 24 autres camarades et nous avions été internés à l’école de police. Nous étions entre autre avec les camarades: Jean Blé Guirao qui est à l’UDPCI aujourd’hui et Charles Blé Goudé, leader du COJEP.
Abidjandirect: Pourquoi avoir choisi la voie de l’exil?
Roska: Le fait de choisir d’aller vivre ailleurs, où l’on se sent plus en sécurité, ou alors parce qu’on recherche un bien-être social ou moral, c’est déjà s’exiler. Et en son temps, nous avions toutes les raisons d’aller en exil. Nous étions traqués à tout moment pour être au devant de cette lutte syndicale, que les autorités considéraient comme étant une lutte politique qui mettait en danger leurs postes et pains éternels qu’ils n’ont jamais été prêts à perdre ou à céder aux nouvelles générations. Contrairement aux générations avant nous, la nôtre devrait sortir du pays pour ne pas demeurer des éternels sacrifiés, à cause de l’école ivoirienne qui avait perdu ses repères et qui semblait être le dernier des soucis des dirigeants. Je ne pense pas qu’on avait le choix. Je pense plutôt que les réalités du pays nous y obligeaient.
Abidjandirect: Ensuite vous n’êtes plus rentrée au pays bien que le coup d’Etat de 1999 ait chassé vos «geôliers» de l’époque du pouvoir et que le FPI, votre parrain avait fini par s’installer au pouvoir?
Roska : Camarade, le FPI n’a jamais été le parrain de la FESCI à ma connaissance. Etant Secrétaire de section à la Fesci en son temps, j’étais aussi la Secrétaire adjointe de la Jeunesse PIT de Bouaké où le camarade Koné Seydou était le Secrétaire Général. Ce qui veut dire que tous les fescistes n’étaient pas au FPI. Si le FPI était le parrain de la FESCI, il l’était pour les camarades qui étaient militant du FPI, mais pas pour les camarades qui militaient dans les autres partis. Néanmoins, j’ai eu la possibilité de côtoyer plusieurs responsables du FPI, qui d’ailleurs me taquinaient très souvent d’avoir fait le mauvais choix d’aller au PIT. La porte du couple Gbagbo m’était ouverte bien que j’étais au PIT. Mais ils ne m’avaient pas fait savoir qu’ils étaient les parrains de la FESCI. C’est en quittant le pays à la fin de l’année 1994 que j’ai décidé de laisser tomber la politique qui n’est pas vraiment mon truc, contrairement à ce qu’on croirait. Pour ce qui concerne l’exil, il faut dire que même étant déjà en exil, le comportement de certains politiciens au pays, mais aussi d’une bonne partie du peuple fait qu’on veut bien «s’exiler doublement». Ce que j’appelle s’exiler doublement, c’est être physiquement loin de chez soi, mais aussi choisir de se taire et ne rien dire dans ce qui se passe chez nous. C’est bien ce que j’ai fait pendant plusieurs années pendant lesquelles j’avais tiré la conclusion que c’était inutile d’intervenir dans la réalité politique de chez nous. Tellement on a l’impression que l’Afrique est plongée dans une malédiction, où les gens choisissent de faire le contraire de ce qui est bien pour tous. Là où on doit aimer son prochain, l’Africain en général développe la haine. Là où on doit aider son prochain, l’Africain en général, choisit de le combattre dans l’ombre. Là où on doit s’indigner, l’Africain en général est bien enchanté… Pour finir, on se demande bien à quoi sert l’intervention d’une personne ordinaire comme moi qui n’ai pas beaucoup d’argent à distribuer. Puisque c’est pour l’argent qu’ils applaudissent leurs bourreaux et non pour la justesse d’une analyse ou d’une idée. Voilà un peu les raisons pour lesquelles pendant plusieurs années, je suis restée dans mon petit coin comme on le dit à regarder les politiciens Ivoiriens surtout, avec de la distance.
Et puis quand on s’exile dans un pays, qu’on finit par s’y intégrer, on y construit sa vie; ainsi, retourner dans son pays d’origine devient un autre challenge. Il faut avoir des raisons valables, des projets conséquents pour y retourner. Généralement, les gens retournent parce que le pouvoir en place leur est favorable. Je me rappelle que, quand Gbagbo avait pris le Pouvoir, beaucoup de gens m’avaient conseillée de rentrer au pays, car les affinités que j’avais avec le couple Gbagbo et aussi avec certains dans leur équipe devraient pouvoir me garantir une place (dorée et ensoleillée). Mais camarade, je t’avoue que plus on me donnait ces conseils, plus l’Afrique me faisait pitié. Je n’avais pas fini mes études et je vais aller me faire positionner par affinité!?! Et la compétence devient quoi dans tout cela? Je n’ai jamais été intéressée par ce type de proposition. J’ai effectué des voyages au pays où j’ai pu rentrer en contact avec ceux qui étaient accessibles, mais je n’ai jamais été intéressée de retourner au pays et de m’y installer sans avoir acquis les connaissances qui me permettraient d’apporter ma contribution à l’édification de mon pays de manière sérieuse. Le temps est passé et je me rends compte que notre pays n’a pas besoin de connaissance ni de compétence, si on s’en tient à ce qui se passe aujourd’hui. Il suffit de jeter un coup d’œil sur ce qui se passe là-bas en Côte d’Ivoire pour comprendre que si on veut y retourner, il faut savoir mettre sur pied une rébellion, un commando invisible, une équipe de dozos, une équipe de marabouts… Il faut se faire des amis dans le milieu politique occidental, à qui il faut faire la promesse de pouvoir piller le pays sans foi ni loi. Et même sans crainte. Il faut savoir égorger, savoir massacrer ou brûler les ivoiriens. Ou alors, il faut savoir supporter ceux qui peuvent le faire! Tout ça, je n’en suis pas capable et je n’en suis pas intéressée. Donc vous voyez camarade, il ne me reste qu’à prolonger mon exil, dignement et sereinement.
Abidjandirect: Que pensez-vous de la FESCI de votre temps et celle de la période entre le coup d’Etat de 2002 et la crise post électorale?
Roska: J’ai connu la FESCI de mon temps, mais je n’ai pas connu la FESCI de cette époque dont vous parlez. En fait loin du pays on lit des choses, mais on n’a pas toujours la version juste des faits sur le terrain. Il faut dire qu’entre 2004 et 2006 j’ai effectué quelques voyages en Côte d’Ivoire et chaque fois que j’y étais je partais au campus, rencontrer les jeunes militants et responsables de la FESCI, juste pour échanger un peu et leur prodiguer quelques conseils. C’était des moments assez brefs mais pleins d’émotions, où ils m’expliquaient les problèmes qu’ils ont à l’Université et dans leur vie d’étudiants. Le constat est que leurs conditions de vie semblaient pires que ce que nous connaissions dans le passé. C’est d’ailleurs au cours de ces échanges que l’idée de créer la Fondation Roska m’est venue, dans l’espoir de pouvoir aider comme je pourrais. Je leur ai fait comprendre en son temps que l’aide que je pourrais apporter se situerait au niveau du changement des mentalités, car pour moi la mentalité est la chose dont nous souffrons le plus chez nous. Je profite de l’occasion pour dire merci à tous les camarades que j’ai eu à rencontrer dans ce cadre et qui m’ont beaucoup apportée dans ces échanges.
Il faut aussi dire qu’en 2010, j’ai effectué un voyage au pays dans le cadre d’une médiation que j’ai initiée avec le groupe Amicale des Anciens Fescistes, afin d’apporter notre contribution à la résolution d’un conflit qui a vu la FESCI se retrouver avec deux Secrétaires Généraux au sortir de leur congrès de Décembre 2009. A la demande du Camarade Don Sihi pour que quelque chose soit faite, j’ai alors pris l’engagement de mettre sur pied une cellule de médiation dans laquelle plusieurs camarades anciens responsables à la FESCI se sont joints pour faire ce que nous pouvions pour les réconcilier. Nous avions fait une déclaration pour inviter les jeunes gens à se retrouver autour d’une table pour discuter et trouver un terrain d’entente afin d’éviter le pire. C’est donc dans le cadre des démarches de cette médiation que je suis allée en côte d’Ivoire pour rencontrer les antagonistes fescistes. Cela m’a permise d’entendre le point de vue de tous, de comprendre beaucoup de choses et d’en tirer une conclusion. J’ai terminée cette mission par une conférence de presse le 10 Avril 2010 à Cocody, où j’ai invité tous les dirigeants et responsables du pays à prendre leur responsabilité, s’ils ne veulent pas voir le pays sombrer dans la catastrophe; puisque j’avais compris que le conflit des fescistes avait ses origines dans le milieu politique.
La FESCI de notre temps avait en face un pouvoir qui nous voyait comme des ennemis. La FESCI de l’époque dont vous parlez (la période entre le coup d’Etat de 2002 et la crise post électorale?) avait en face un pouvoir qu’on peut considérer comme son partenaire. Il y a donc une différence entre, revendiquer devant son ennemi et revendiquer devant son partenaire.
Abidjandirect: N’êtes vous pas déçue de vos camarades de lutte d’hier?
Roska: Non, déçue pour quoi? On est déçu de quelqu’un que lorsque la personne n’arrive pas à satisfaire nos attentes. Et moi je n’avais pas d’attente particulière concernant mes camarades de lutte, en dehors du syndicalisme à la FESCI. Nous étions élèves et étudiants et la FESCI qui se définit comme la Fédération Estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire luttait pour l’amélioration des conditions de vie des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire. Nous avions donc fait ce qui nous semblait juste et utile pour cette lutte syndicale en son temps. Et je suis personnellement satisfaite de cette lutte, qui non seulement a contribué à former une nouvelle génération de cadre dans plusieurs secteurs d’activité dans le pays, qui ne se limitent pas au béni oui-oui d’avant. Notre lutte a aussi contribué à éveiller les consciences, tant Ivoiriennes qu’Africaines. Vous voyez camarades, quand je lançais le mouvement pour la Dignité Ivoirienne et Africaine (http://roskanews.africaview.net/#post28) au début de cette crise liée aux élections présidentielles de 2010, à travers des slogans et des articles, je me demandais bien si j’allais être comprise. Car, c’est de cela qu’il est question. C’est de notre Dignité qu’il s’agit en réalité. Et c’est à ma grande satisfaction que je constate qu’aujourd’hui, le mot Dignité est devenu l’Hymne de l’Afrique en quelque sorte. C’est dire qu’il y a de l’espoir pour l’Afrique et les peuples Africains. Dans la vie, même si vous perdez tout, vous devrez savoir préserver votre dignité. Et les Africains doivent comprendre qu’ils ont longtemps contribué à bafouer leur dignité. Et le temps est venu pour que nous dépassions nos divergences de tout genre, pour remédier à cela. A mes camarades de lutte d’hier et à ceux d’aujourd’hui, ainsi qu’à ceux de demain, je dirai que l’essentiel se trouve dans ce que nos contributions respectives apportent à la société. Chacun doit pouvoir regarder ses enfants et petits enfants, les générations futures et dire: « Voici ce que j’ai fait et voilà pourquoi je l’ai fait…», avec bonne conscience et la crainte de Dieu.
source : abidjandirect.net
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