L’aventure coloniale de la France, plus exactement du régime sarkozyste, ne peut se considérer qu’à la seule lumière du 11 avril 2011, et ne peut se réduire à une thèse du complot. Il faut au contraire mobiliser les ressources de la science politique, notamment des relations internationales, pour mettre cette crise en perspective – quitte à forger de nouveaux concepts, devenant par ce détour comparatiste comme Georges Balandier, de nouveaux outils d’analyse, et pourquoi pas de militantisme.
On pourrait ainsi poser une dimension panafricaine comme un axe essentiel de l’analyse, non seulement dans le post conflit et les conditions de la régulation des guerres africaines par des élections, mais aussi quant à l’opinion africaine elle même et son vecteur, les nouveaux médias.
J’ai insisté pour ma part, dès 1989, sur l’importance de cette «guerre nomade» qui a touché peu ou prou une demi douzaine de pays ouest-africains, et qui fait retour, bien sûr de manière instrumentalisée, vers la Côte d’Ivoire en 2002. Liberia, Sierra Leone, Guinée… Le conflit actuel a impliqué, ne serait-ce que comme base arrière, le Burkina et le Mali : rappelons l’importance de cette dimension internationale, maintenant bien connue (même si les financements ne le sont pas) pour la rébellion – alors que le gouvernement Chirac la déniait pour ne pas appliquer les accords de Défense, pourtant explicites.

Les forces des Nations unies en question
Il est une autre dimension d’un comparatisme interafricain, qu’a mis en évidence Bertrand Badie, qui concerne les pays en post conflit, et qui s’essaie à comprendre l’importance des conditions à une élection représentative. Qu’il y ait ou non une intervention internationale préalable (comme l’opération britannique Pallistair, en juillet 2000 contre le RUF en Sierra Leone), les forces des Nations unies ont joué un rôle de moyenne durée dans le retour des combattants à la paix : d’abord par l’imposition d’une sécurité relative, dans la démobilisation et le désarmement, puis dans un retour à la vie civile quelque imparfaits qu’aient pu être ces dispositifs. «On achète du temps» , me répondait , dans l’Eastern province, un responsable d’une ambassade occidentale, à Kenema, en 2005 – supposant que le tissu social se reconstituait de lui même, et sans doute mieux qu’avec l’ingénierie sociale des agences et projets. Mais d’autres pays, en particulier en Afrique subsaharienne, peuvent être considérés sous cet angle comparatiste : comme l’Angola, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Burundi, etc…
Retour à la sécurité, désarmement, redéploiement de l’administration d’Etat, retour des combattants à la vie civile, apaisement – sans doute le plus difficile, «des cœurs et des esprits» : de toute évidence, ces conditions n’ont pas été remplies au nord de la Côte d’ivoire selon un rapport de 2O1O de… l’ONUCI, étonnement enterré par cette organisation…
Les rebelles ivoiriens comparables à ceux de Taylor et de Foday Sankoh
Ayant été un des très rares observateurs indépendants à avoir «fait du terrain» en Sierra Leone et au Liberia (sur ce dernier point il faut rendre hommage au professeur Voho Sahi, un des très rares ivoiriens à avoir connu, et écrit, sur ce pays – ministre de la culture actuellement en exil à Accra), mais aussi grâce à une collaboration avec des humanitaires, dans les zones dites CNO pendant plusieurs mois en 2010, je dois dire que le pluralisme de la presse et l’exercice du pouvoir d’Etat n’étaient en rien effectifs- ce qui explique largement la suite des éventements. Contrairement à l’image fallacieuse qu’en ont donné des medias occidentaux complaisants, les «rebelles qui sourient» étaient bien comparables au NPLA de Taylor ou au RUF de Foday Sankoh: parfois, selon ce «nomadisme guerrier» que j’évoquais, il s’agissait littéralement des mêmes.
Et leurs pratiques tout, sauf pluralistes : ce que j ai nommé «gouvernance par la violence» s’articule en effet avec un monopole quasi totalitaire de la radio et télévision rebelle tandis que dans les zones CNO se combinent très curieusement trois pouvoirs ; celui des «maîtres de guerre» dont la violence armée sert à l ‘extraction, la captation et l’exportation des ressources( coton, diamant, cacao, etc…) ; celui de l’administration d’Etat, pouvoir de représentation inefficace , mais symbolique ; plus curieusement, celui des humanitaires, se substituant à un Etat inexistant au risque de servir de caution ou pire de substitut étatique : ainsi de Médecins sans frontières (MSF) après 2002 à Bouaké. Rappelons la dimension internationale de cette prédation de « biens mal acquis », notamment de biens immobiliers au Burkina (le fameux quartier «millionnaire») ou en France, ainsi que de comptes bancaires dont le recensement reste à faire , notamment de la part d’association comme Sherpa ou Amnesty, si elles tiennent à prouver leur indépendance… Une action sous l’angle des droits de l’homme d’un côté, de biens mal acquis de l’autre (à étendre aux bénéfices des privatisations sous la primature Ouattara, et de l’héritage financier houphouétiste) pourraient concerner, voire déstabiliser devant l’opinion publique mondiale des dirigeants ivoiriens actuels…
Un deuxième axe, plus diachronique, pourrait applique au cas ivoirien, les théories de l’historien italien Chalchi Novati, dont on connaît peu en France les analyses (cf. le colloque de Milan, édité aux Editions L’Harmattan) et qui rapporte la situation actuelle de la domination actuelle de nombre de pays africains à l’importance du legs colonial, dans les structures et les esprits, dans la gouvernance depuis les anciennes métropoles coloniales, dans la manipulation perpétuelle des médias et in fine, dans les interventions armées. J’y ajouterai, pour avoir fréquenté, à mes risques et périls, le monde militaire, la doctrine souvent implicite de la «souveraineté limitée» exprimée discrètement depuis en 2004 ; il faut le dire sans ambages : si l’utilisation de militaires asiatiques et africains pour réprimer ceux qui veulent d’une façon ou d’une autre ceux qui veulent échapper au «nouvel ordre mondial» (et dans la géopolitique franco-africaine, le «tournant chinois» du régime Gbagbo est un facteur aussi important qu’ailleurs les concessions pétrolières, cf. le Congo) n’est pas nouvelle (on pense aux recherches sur les responsabilités africaines dans la traite esclavagiste du regretté Professeur Niangoran Bouah), l’importance prise pendant toute la crise ivoirienne par la «Force Licorne» montre bien qu’il ne peut y avoir d’indépendance, et même d’Etat , en la présence de forces armées occidentales, qu’il y ait des bases permanentes ou non. Raison pour laquelle il est urgent, du côté des indignés du monde occidental , de convaincre l’opinion et la gauche classique de la pertinence de la thématique du «retrait immédiat des armées françaises d’Afrique» : les régulations se feraient alors spontanément, d’autant que les forces de l’Union africaine sont inexistantes, et que celle des Nations unies ne sont pas autonomes et servent, comme à l’époque coloniale de supplétifs vite dépassés par des conflits qui leur échappent , ainsi que le montre le cas sierra léonais.
De novembre 2004 à avril 2011, le jeu des alliances s’est transformé
Ce retour en arrière que j ai nommé la «tentation coloniale» s’oppose en effet à l’abstention de la gauche modérée, notamment du Parti socialiste, ainsi que l’illustra l’épisode Jospin : empêchant le président Chirac d’intervenir militairement, il favorisa la fin du régime Bédié, et d’ailleurs son exfiltration. Cette abstention, ou «ni ingérence, ni indifférence», pourrait être un des enjeux de 2012, ce qui supposerait à la fois autocritique et désolidarisation de la gauche de gouvernement par rapport à la politique étrangère sarkosyste.
En ce qui concerne les alliances, objet classique de la diplomatie réaliste – c’est-à-dire étatique, en relations internationales, une erreur a été de croire pouvoir dupliquer celles des Grands Lacs et rééditer sur le plan militaire celles de 2004 et de la mise en échec d’une «mise sous tutelle» par le «groupe de contact». Les temps ont changé, et les dirigeants aussi : Jacob Zuma, dont la défection précipita le coup d’Etat d’avril n’est pas Thabo Mbeki – et le temps n’est plus aux interventions militaires loin des frontières, encore moins contre l’armée d’un pays occidental. Afrique du Sud et Angola ne sont donc pas passés à l’acte, contrairement au Burkina Faso et à la France. Une des surprises de 2004 avait été le refus des USA d’approuver la mise sous tutelle, qui aurait signifié indirectement la primauté des traités internationaux sur la Constitution d’un pays donné, ce que les diplomates américains ne sauraient accepter (à l’inverse, l’investiture de M. Ouattara s’est explicitement basée sur ce principe, le président du Conseil constitutionnel s’étant déjugé sous ce motif).
La diplomatie sarkosyste a donc investi, tirant leçon des échecs passés, toutes les structures internationales – jusqu’à la CPI actuellement, où sous des dehors policés, se passent des luttes au couteau. Là où des esprits conspirationnistes soupçonnent un universel et imaginaire complot, il y a bel et bien des menées concrètes et datées auprès des Nations unies, Union européenne, Union africaine, Cedao, Cpi, etc…Il faut savoir que pour ses anciennes colonies, la diplomatie française est dans les institutions en question celle d’un «pays référent» qui prépare les résolutions et influence les débats. Mais de même le ralliement de tel ou tel pays ne peut se comprendre seulement par des menaces, pressions ou achat de vote selon telle ou telle technique – qui ont effectivement existé : personnellement je serais curieux de savoir comment le président Zuma, par exemple, a été « retourné » à l’Elysée, et en échange de quelles concessions…
Rivalités sournoises et impasse de «l’Afrique digne»
Le Burkina, quant à lui, a mené depuis 1989 des déstabilisations successives en Afrique de l’Ouest depuis 1989 : Liberia, Sierra Leone, avant la Côte d’ivoire ; de même le Sénégal , au-delà de Wade, a toujours été le rival régional de ce pays, ce qui explique la «joie maligne» de le voir en difficulté, et concrètement son appui à Guillaume Soro et Alassane Ouattara ; tandis que le Nigeria, aux élections pourtant contestées et contestables, s’immisce dans les affaires ivoiriennes sous le masque de la CEDEAO, dans une rivalité du bloc anglophone manifeste contre un pays francophone autrefois prospère. En sens inverse, ce début d’alliance de ceux qui se sont auto dénommés «l’Afrique digne» tendait à rassembler autour de la Côte d’ivoire de Laurent Gbagbo le Rwanda, l’Angola, le Cap Vert et la Gambie, dans une résistance de principe aux menées des anciens colonisateurs – sans que pour autant une résistance militaire commune puisse faire basculer les rapports de force, comme dans le conflit des Grands Lacs des années 90.
L’interventionnisme occidental et singulièrement français, a bien des masques depuis 150 ans ; l’étonnant est qu’il s’avance aujourd’hui sous couvert de la démocratie, des droits de l’homme et de la lutte contre les «dictatures» ; ces beaux principes ne fonctionnent d’ailleurs que dans ce que Sartre aurait appelé la «mauvaise foi» patente : le salaud sartrien n’est il pas celui qui sait et se convainc à demi mot de ne pas savoir ?
Et de fait la «responsabilité de protéger», qui date seulement de 2006, est morte le 11 avril 2011 : qui peut croire intelligemment que bombarder les lieux de pouvoir d’un pays, mais aussi une université et un hôpital, enfin de tuer dans Abidjan des centaines de civils désarmés (au chiffre encore inconnu), a quelque chose à voir avec la résolution 1975 et sa volonté affichée, au contraire, de «protéger des civils» ? Au-delà de la forfaiture par rapport aux textes que l’on a fait voter par le Conseil de sécurité, c’est bien de crimes de guerre dont il s’agit – tandis que le camp et le protégé qu’on a installé au pouvoir sont, on le sait depuis les révélations du CICR, coupable d’actes de génocide, non seulement à Duékoué, mais pendant les mois suivant le carnage d’Abidjan et l’épuration ethnique contre les peuples guéré, attié et bété en particulier.
La « formule canonique » de l’intervention coloniale semble désormais ne pas pouvoir se passer d’un habillage diplomatico-militaire, quitte à violer ses termes tout aussitôt, comme on le constate encore en Libye ces derniers temps. Corps expéditionnaire «en appui» des force onusiennes, résolution de l’Onu, suivies de celles des organisations régionales- UA et Cedeao en l’occurrence ; cette palinodie ne peut se faire que par «gouverneurs», préfets ou sous-préfets interposés, quel que soit le nom qu’on donne aux dirigeants mal élus ou dictateurs bien en cour à Paris, qui ont l’obligation de soutenir les interventions éventuelles, tandis que leurs armées servent, comme dans le temps, de supplétifs à l’intervention elle-même. Il serait trop long de décrire les dérives légales, politiques et militaires du système onusien, dont l’axe franco-coréen n’est qu’un des éléments : à la fois juge et partie, cette institution s’est d’autant plus déconsidérée qu’elle a par ses actes détruit sa propre légitimité, mis en danger ses personnels, et violé sa propre Charte – sans parler de ses propres valeurs.
Journalistes et défenseurs des droits de l’homme corrompus
La mise en condition des opinions par la presse internationales, journalistes et défenseurs des droits de l’homme corrompus, est indispensable à la manipulation des relations internationales, pour isoler et réduire les dirigeants résistants à la domination néocoloniale, puis envahir leur pays ; j’ai proposé de suivre Gramsci en voyant dans cette bataille des anciens et nouveaux médias – à laquelle dans une certaine mesure nous participons aujourd’hui, le préalable à un retour à une autre hégémonie politique. Pour autant, au-delà de la bataille idéologique et des combats politiques internes et externes, une reprise de l’entropie guerrière et du retour du «nomadisme guerrier» n’est pas à exclure : du côté libérien les Guerés, en continuité avec le pôle Krahn du Liberia, ont toutes les raisons, notamment foncières, de vouloir lutter contre la mainmise nordiste sur leurs territoires.
En conclusion, je voudrais revenir sur des recherches en cours autour du philosophe Taylor et de sa fameuse théorie de la «reconnaissance». Le tour de passe-passe qui a fait passer un régime populiste pour une «dictature» et des putschistes sanglants (au bas mot 10.000 morts depuis 2002) pour des démocrates n’est pas dû qu’à la corruption journalistique ou aux réseaux françafricains dans les médias ; le retrait diplomatique de la reconnaissance du régime Gbagbo a suivi cette délégitimation idéologique, préalables, l’un et l’autre, à la solution militaire. On peut penser, qu’à l’inverse, la résistance multiforme dans les médias, dans les institutions (une Commission d’enquête parlementaire est possible au Sénat), dans les enceintes judiciaires (ainsi des ressortissants français comme Michel Gbagbo ou Sidiki Bakaba ont été victimes de graves exactions – et peuvent en demander réparation ; actes de génocide et crimes de guerre attendent leur sanction) peuvent de manière cumulative retirer la reconnaissance internationale aux putschistes, et inverser le processus.
On savait la droite française «la plus bête du monde» ; elle confirme devenir une des plus violentes, notamment envers l’Afrique ; peut être faudrait-il de surcroît forger le terme d’ « idiots géopolitiques » concernant les conséquences de ses actes ! Mettre en place, au prix du sang, deux régimes fondamentalistes à Tunis et Tripoli ne suffit pas ; en Côte d’Ivoire permettre aux guerriers malinkés du Nord, en continuité avec les monde soudano-sahéliens et sa déstabilisation progressive (depuis la «conquête de Libye», plus de 5000 missiles échappant à tout contrôle se retrouvent au Sahel), de conquérir Abidjan et le Sud – et leurs puits de pétrole – semble pire qu’une victoire à la Pyrrhus : au lieu de conserver, contre le Nord, le fameux «mur de la forêt», ouvrir à la fois un boulevard aux menées des USA et à celle d’un Islam conquérant, c’est de toute évidence , pour installer un régime fantoche, aller à l’encontre non seulement du droit et de la démocratie , mais des intérêts français eux-mêmes – au prix de la violence et de la mort des progressistes ivoiriens.
Michel Galy
*Politologue, chercheur au « Centre sur les conflits » à Paris et animateur de la revue Culture et Conflits
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