par Peter Symonds
30 novembre 2011
La signification du « glissement » vers la région Asie-Pacifique amorcé par Barack Obama a été mise en évidence la semaine passée. Sur tous les fronts, diplomatique, économique et militaire – le gouvernement Obama est en train d’affronter de manière agressive la Chine, en aiguisant fortement les tensions dans la région et dans chaque pays de la région.
L’annonce d’Obama, en vue de nouveaux arrangements pour la création de bases destinées aux marines américains dans le Nord de l’Australie ainsi que d’un plus grand accès pour les bâtiments de guerre et les avions de combat américains, fait partie d’un renforcement militaire général dans la région dans le but de maintenir la domination américaine et d’amoindrir l’influence grandissante de la Chine. L’impérialisme américain, n’étant plus en mesure d’exercer le pouvoir économique tel qu’il le faisait autrefois, est en train de déployer impitoyablement sa puissance militaire dans une confrontation avec la Chine qui aura éventuellement des conséquences bien plus désastreuses que les guerres en Afghanistan, en Irak et en Libye.
La déclaration d’Obama faite jeudi devant le parlement australien selon laquelle il avait pris « une décision délibérée et stratégique » de recentrer la politique étrangère américaine sur l’Asie-Pacifique reflète un processus qui est en cours depuis deux ans. Dans un discours prononcé il y a un an à Hawaï, la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, avait employé un jargon militaire pour résumer sa tâche. Elle avait parlé de « diplomatie déployée en projection » pour « entretenir et renforcer la direction américaine » en déployant « nos atouts diplomatiques… dans tous les coins et toutes les capitales de la région Asie-Pacifique. »
Obama assiste présentement au forum de l’Asie orientale à Bali où, malgré les objections de la Chine, il a l’intention de promouvoir de manière provocante les « intérêts nationaux » américains dans la Mer de Chine méridionale. Sous le prétexte de défendre « la liberté de navigation », les Etats-Unis encouragent les pays de l’Asie du Sud Est à faire valoir, dans ces eaux stratégiques clé, les droits de leurs rivaux face à la Chine – en contribuant à étendre les capacités navales des Philippines et en organisant des manœuvres navales communes avec le Vietnam. Le résultat en a été une série d’incidents navals survenus au cours de l’année dernière, impliquant les Philippines, le Vietnam et la Chine, et qui ont dangereusement accru les tensions régionales.
Il n’y a rien d’anodin dans l’offensive diplomatique d’Obama. La décision de son gouvernement de renforcer les alliances américaines et d’en établir de nouvelles partout en Asie-Pacifique a déjà fait des victimes politiques. Un facteur important dans le coup d’Etat au sein du Parti travailliste australien (Australian Labor Party, ALP) de juin 2010 qui avait destitué de son poste Kevin Rudd et mis en place Julia Gillard comme premier ministre avait été l’hostilité de Washington à l’égard des tentatives de Rudd d’agir comme intermédiaire pour apaiser les tensions entre les Etats-Unis et la Chine.
Rudd, qui s’est lui-même déclaré être « solide comme un roc » sur la question de l’alliance Etats-Unis/Australie, ne peut en aucun cas être qualifié d’« anti-américain. » En gérant le jeu d’équilibre précaire entre le plus important partenaire commercial de l’Australie, la Chine, et son allié stratégique de longue date, Rudd avait proposé d’établir un nouvel organisme régional – la Communauté Asie-Pacifique – en tant que forum pour empêcher qu’« une ligne de faille stratégique Etats-Unis/Chine à travers l’Asie de l’Est » ne se transforme en un conflit qui deviendrait « une catastrophe pour tout le monde. »
Obama, toutefois, voulait disposer d’un fidèle serviteur politique à Canberra et pas d’un conciliateur indépendant. Une série de dépêches de WikiLeaks témoigne de la frustration grandissante de Washington alors que les initiatives diplomatiques de Rudd contrecarraient les tentatives d’Obama d’intensifier, et non pas d’atténuer, la pression sur la Chine. Rudd avait déjà fait couler le projet de dialogue quadrilatéral pour renforcer la coopération militaire entre la région des « quatre démocraties » – Etats-Unis, Inde, Japon et Australie – que la Chine avait dénoncé comme une « OTAN asiatique » dirigée contre elle.
L’éditorialiste du journal Australian, Greg Sheridan, a fait remarquer le week-end dernier qu’Obama avait annulé deux voyages en Australie – le deuxième entraînant « l’annulation de la fonction de premier ministre de Kevin Rudd. » Tout en attribuant le lien à une « inattention politique » de la part d’Obama, le coup d’Etat contre Rudd – comme Sheridan le sait pertinemment – avait été exécuté par une poignée de figures du Labor et des syndicats jouissant des liens les plus proches avec Washington. A tout le moins, Obama était au courant et avait approuvé tacitement l’éviction de Rudd – en annulant une visite prévue et qui l’aurait conduit à Canberra quelques jours à peine avant le retrait de Rudd.
La servilité obséquieuse de Gillard s’est affichée tout au long de la visite de 24 heures d’Obama en Australie la semaine dernière tout comme le furent les tensions persistantes avec Rudd, qui est maintenant le ministre australien des Affaires étrangères. Quelques jours avant l’arrivée d’Obama, Gillard avait fait connaître son intention d’invalider une interdiction imposée par Rudd et frappant la vente de minerai uranium australien à l’Inde. Gillard n’avait pas informé Rudd à l’avance de sa décision bien que celui-ci ait été sur le point de partir pour l’Inde. La décision de vendre de l’uranium à l’Inde, qui est survenue de toute évidence à la demande d’Obama, n’est pas seulement une aubaine pour les compagnies minières mais supprime aussi un obstacle aux relations militaires indo-australiennes et aux tentatives d’Obama de ressusciter le Quadrilatère sous une forme ou une autre.
L’implacabilité avec laquelle Rudd a été destitué souligne ce qui est en jeu dans l’offensive d’Obama contre la Chine. De par la région, les élites dirigeantes sont aux prises avec le même dilemme que leurs homologues australiens – comment trouver un équilibre pour leurs liens économiques avec la Chine et qui sont en plein essor face aux exigences de plus en plus insistantes de la puissance militaire dominante de s’aligner sur elle à chaque occasion, pour ce qui est des questions commerciales, de l’implantation de bases militaires et de la planification stratégique. Au milieu de la crise économique mondiale grandissante, Washington ne tolérera aucune indépendance, même limitée, de la part d’alliés telle l’Australie alors qu’ils cherchent à renforcer l’hégémonie militaire et économique américaine dans l’ensemble de la région Indo-Pacifique.
Le ministre indonésien des Affaires étrangères, Marty Natalegawa, qui accueille aujourd’hui le sommet des pays d’Asie de l’Est, a exprimé les craintes ressenties à Jakarta lorsqu’il a critiqué la décision de stationner des marines américains à Darwin, tout près du Sud de l’archipel indonésien. Natalegawa a prévenu que la Chine réagirait très vraisemblablement en renforçant ses propres capacités militaires, aboutissant ainsi à « un cercle vicieux de tensions et de méfiance dans la région… le défi que nous devons tous relever est de veiller à ce que la situation ne dérape pas complètement. »
En ouvrant des bases militaires australiennes, des ports et des aérodromes aux troupes, aux avions de combat et aux bâtiments de guerre américains, le gouvernement Gillard a placé l’Australie et la classe ouvrière australienne aux premières lignes d’un quelconque conflit entre les Etats-Unis et la Chine. Le danger très réel est que les accrochages diplomatiques de l’impérialisme américain mèneront à des affrontements dans une région qui abonde en dangereuses poudrières – de la Péninsule coréenne et de Taïwan aux frontières contestées entre l’Inde et la Chine.
Seule la classe ouvrière internationale est capable de mettre un terme aux fléaux du militarisme et de la guerre. Ceci requiert une lutte unifiée des travailleurs en Asie, en Amérique et internationalement pour abolir le système capitaliste et sa division du monde en Etats-nations rivaux qui a déjà produit deux guerres mondiales dévastatrices au cours du siècle dernier.
(Article original paru le 19 novembre 2011)
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