Un futur retraité soucieux de plaire à un chef d’Etat qu’il a sans doute déjà mis dans la liste de ses probables futurs clients. Ainsi apparaît, à la suite de l’entretien qu’il a accordé à notre confrère L’Intelligent d’Abidjan, Jean-Marc Simon, officiellement ambassadeur de France en Côte d’Ivoire et officieusement conseiller occulte du régime Ouattara – ce qui transparaît dans la rhétorique qu’il déploie à longueur de phrases.
Dans le fond, on pourrait s’abstenir de commenter les propos de M. Simon. Tout simplement parce qu’il n’est pas important. Ni l’histoire de la Côte d’Ivoire ni celle de la France ne se souviendront de lui autrement que comme un exécutant. Un exécutant sans envergure et cynique mais un exécutant avant tout. Mais ses propos sont révélateurs de ce qui entrave, aujourd’hui, la réconciliation entre les Ivoiriens et la France et la réconciliation entre les Ivoiriens eux-mêmes. Ils nous permettent de comprendre que c’est à Paris que se trouve la source de l’interprétation outrancièrement mensongère de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire, ainsi de la propagande meurtrière consistant à conforter les «vainqueurs» d’aujourd’hui dans leur incroyable violence quotidienne. Sinon, quel est l’intérêt, dans une Côte d’Ivoire chauffée à blanc par des antagonismes profonds, de renforcer les certitudes d’un régime dont les nervis ne cessent, selon des rapports onusiens et des organisations spécialisées, de violer les droits humains les plus élémentaires ?

Les dérapages de Jean-Marc Simon nous donnent aussi de voir que la diplomatie de la France en Afrique, c’est d’abord et avant tout des ingérences permanentes et décomplexées. Peut-on imaginer l’ambassadeur de France aux Etats-Unis, en Islande, au Pakistan ou en Corée du Sud se mêler ainsi grossièrement de la vie politique interne, distribuer bons et mauvais points sans la moindre retenue, parler à la place de ses hôtes et exprimer doctement ce qu’il prétend être leur opinion profonde ? Non, bien entendu.
L’Afrique, c’est autre chose. Circulez, y a rien à voir, tout va très bien !
Les observateurs les plus attentifs des médias ont relevé, avec effarement, que la double répression des meetings du Front populaire ivoirien à Bonoua et à Port-Bouët, ne constituent pas une information pour l’Agence France Presse (AFP), financée sur fonds publics français, ce qui veut dire ce que cela veut dire. Si l’on en croit Paris, tout va très bien en Côte d’Ivoire. «La ville est propre, la sécurité règne, on circule la nuit sans être importuné par des barrages intempestifs. La criminalité semble régresser d’après les chiffres dont nous disposons», prétend Jean-Marc Simon, avec l’aplomb du plus caricatural des propagandistes les plus aveugles du régime. Il faut croire que les informations quotidiennes publiées par les journaux – y compris ceux qui soutiennent le régime – sur l’insécurité incroyable générée par les prisonniers libérés par les FRCI, et par les FRCI eux-mêmes, est imaginaire !
Dans la Côte d’Ivoire de Jean-Marc Simon, l’animateur et slammeur Tusty n’est pas mort des suites d’une balle tirée par des bandes armées investies à la fois comme armée, gendarmerie et police nationale. Dans la Côte d’Ivoire de Jean-Marc Simon, les journalistes de France24 qui reviennent d’Abidjan avec un reportage axé sur la grande insécurité qui y règne, mentent tout simplement. «Le président Chirac» et «monsieur Gbagbo» «Laurent Gbagbo n’existe plus», disait Jean-Marc Simon devant des caméras, à l’hôtel du Golf, durant la bataille d’Abidjan. «Gbagbo n’a jamais existé», tel est le langage de son inconscient. Que trahit une de ses phrases révélatrices. «Je serais personnellement très surpris que le Président Jacques Chirac ait accepté de recevoir des mallettes de monsieur Laurent Gbagbo», affirme Simon. D’où vient-il que Simon accorde à un ancien chef de l’Etat français le titre de «président», comme le veulent les usages protocolaires, et se refuse à le faire en ce qui concerne un ancien chef de l’Etat ivoirien, cité des dizaines de fois dans son interview, et des centaines de fois avant cette interview, sous le nom de «Laurent Gbagbo». Cette extraordinaire omission veut dire beaucoup de choses, et un Africain ne doit pas forcément être «pro-Gbagbo» pour être interpellé, voire choqué par ce deux poids deux mesures.
Sur le 11 avril, des mensonges grossiers
«Maintenant, quant à l’arrestation de monsieur Gbagbo, je crois que les choses sont claires : il a été arrêté par les Forces Républicaines de Côte d’Ivoire qui sont intervenues à l’intérieur de sa résidence. A aucun moment, aucun Français, militaire ou civil, n’a pénétré dans cette résidence», affirme Jean-Marc Simon. Ce qui est un grossier mensonge, contredit par des images montrant des chars français dans la cour de la Résidence, des militaires français plastronnant avec des insignes nationaux ivoiriens qui se trouvaient dans la Résidence. Puis il finit par admettre qu’il faisait partie de ceux qui coordonnaient l’attaque. «Ce que vous dites est juste, je suis probablement l’un des derniers à avoir parlé avec monsieur Désiré Tagro. Il m’a effectivement appelé au téléphone pour demander à sortir de l’endroit où il se trouvait avec une centaine de personnes autour de Laurent et Simone Gbagbo. Je lui ai dit que nous allions intervenir aussitôt pour que les choses puissent se dérouler de la façon la plus sereine possible, qu’aucun coup de feu ne soit tiré et que tout le monde ait la vie sauve», dit-il, indiquant clairement qu’il avait une forte emprise sur les combattants se trouvant à la Résidence. Puis il affirme tout de go qu’aucun coup de feu n’a été tiré lors de l’attaque de la Résidence, et que tout le monde a eu la vie sauve, en dehors de Désiré Tagro. Des images diffusées par des chaînes de télévision françaises disent pourtant le contraire.
La fameuse vidéo amateur tournée officiellement par les FRCI – en réalité par un militaire français qui se trouvait avec eux et dont les images devaient prouver que la Licorne n’était pas là –laisse bien entendre des coups de feu tirés par les assaillants. Des images tournées par l’agence de photo Corbis et par la chaîne de télévision Arte montrent plusieurs autres corps gisant au rez-de-chaussée et au sous-sol de la Résidence. Bien entendu, Jean-Marc Simon, qui essaie de créer le flou autour de l’identité de ceux qui ont tiré sur Tagro alors que lui-même les désigne sur une vidéo avant de mourir, est capable de dire que ce sont les pro-Gbagbo qui se sont entretués à la Résidence !
Gbagbo responsable de ce qui s’est passé à Abobo, mais sur Duékoué, des enquêtes doivent être faites
Jean-Marc Simon, tourmenté par sa haine morbide, attribue au président Gbagbo toutes les exactions qui ont été commises à Abobo pendant la guerre postélectorale. A un tel point qu’on aimerait lui demander s’il est également coupable du massacre d’Anonkoua Kouté, commis par le «commando invisible» dans la même commune d’Abobo, mais passé par pertes et profits par les «vainqueurs» à Abidjan et à Paris. «Il y a eu de la part de M. Gbagbo un rejet du verdict populaire, des intimidations sur la population, qui sont allées jusqu’à des massacres. On a vu, il y a plusieurs semaines, à Abobo une centaine de cercueils qui rappelaient de façon très douloureuse ce qui s’est passé», affirme-t-il, sentencieux.
«Pourquoi les crimes de Duékoué sont passés sous silence? Ceux qui ont été tués à Abobo sont-ils plus importants que ceux tués à Duékoué?», ose un de ses intervieweurs. «Non ! Aucun mort n’est plus important que l’autre naturellement. Ce qui s’est passé à Duékoué doit être éclairci, la France l’a dit et réclamé. Il y a aujourd’hui une commission d’enquête qui travaille à faire apparaître la vérité. Ce qui s’est passé dans cette région, où il y a des tensions et des affrontements depuis des années, doit être établi. Les commissions y travaillent. C’est le souhait de la France». D’où vient-il que les choses soient claires en ce qui concerne Abobo et doivent être éclaircies par des enquêtes en ce qui concerne Duékoué ?
Pourquoi Simon veut-il justifier les pires crimes de l’histoire de la Côte d’Ivoire indépendante en évoquant «des tensions et des affrontements» depuis des années ? Et pourquoi, là où les pro-Gbagbo sont soumis aux geôles locales et promis à la Cour pénale internationale, les crimes des pro-Ouattara doivent-ils être traités par une Commission non judiciaire, qui mettra tout sur le dos du contexte et organisera des cérémonies larmoyantes de «Grand Pardon» pour solde de tout compte ?
L’absence de réunification, sans importance ?
Jean-Marc Simon finit de présenter la diplomatie français sous ses traits les plus perfides quand il ose cette phrase : «Cette élection était attendue par les Ivoiriens, je ne pense pas que l’absence de réunification totale du pays ait pesé en quoi que ce soit sur le verdict final des urnes». Doit-on lui rappeler les rapports de l’Union africaine (UA) et du Centre de commandement intégré (CCI) ayant très clairement indiqué pour l’un le kidnapping de plus d’une centaine de scrutateurs LMP à Bouaké et pour l’autre des violences dans la zone occupée par les ex-rebelles ?
Au-delà de cette polémique, quelle hypocrisie il y a à se cacher derrière une résolution de l’ONU pour bombarder un pays «ami» alors qu’on a ignoré toutes les résolutions de l’ONU qui exigeaient la réunification de la Côte d’Ivoire avant le scrutin ? Les membres du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine et du Conseil de sécurité de l’ONU, qui ont évoqué cette nécessité dans plusieurs résolutions restées inappliquées sont-ils fous ?
Et des pièges d’une diplomatie partisane
Spécialiste de «l’âme et de la psychologie» des Ivoiriens, Jean-Marc Simon veut se rassurer à propos de ce que pensent ses hôtes de son pays. «Nous avons déploré, vous le savez, depuis 2003, puisque les choses ont commencé aux lendemains de l’Accord de Marcoussis, l’instrumentalisation d’un sentiment anti-français en Côte d’Ivoire. A mon sens, il ne correspond pas du tout au sentiment réel et profond des Ivoiriens, avec lesquels les Français se sont toujours parfaitement entendus. (…) Aujourd’hui, le sentiment des Ivoiriens à l’égard de la France est plutôt un sentiment de forte attente. La France est prête à y répondre dans le respect de la souveraineté ivoirienne et sur la base d’un véritable partenariat». De quels Ivoiriens parlet-il ? De ceux qui ont voté Laurent Gbagbo, arrivé largement en tête au premier tour sur lequel tout le monde s’accorde, et qui ont vu leur champion humilié par la coalition franco-ouattariste?
De ceux qui sont tous les jours maltraités par les FRCI, qui les empêchent de tenir leurs meetings avec la complicité de la force Licorne et de l’ONUCI ? De ceux qui ont été chassés de leurs villages désormais occupés, dans l’indifférence de ceux qui ont installé les nouveaux maîtres du pays ? En réalité, aujourd’hui, une partie des Ivoiriens, ceux qui se reconnaissent dans l’actuel pouvoir, adorent la France. Une autre, ceux qui sont solidaires de ceux que la France a massacrés ou aidé à massacrer, de septembre 2002 à aujourd’hui, nourrissent une rancœur profonde envers l’ancienne puissance tutélaire… Lire la suite ici
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