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CRISE FINANCIERE : QUELLES CONSEQUENCES POUR L’AFRIQUE

CRISE FINANCIERE : QUELLES CONSEQUENCES POUR L’AFRIQUE

Lundi, 07 Novembre 2011 19:00
Willy Delort Heubo, responsables des marchés financiers à la Banque Marocaine du commerce extérieure (BMCE) apporte un éclairage sur la crise financière qui secoue l’Europe et l’Amérique et évalue ses conséquences pour l’Afrique et le Cameroun.
Membre de l’Association française des analystes techniques (Afate), Willy Delort Heubo, de nationalité camerounaise, est ingénieur financier, titulaire du Master of Business Administration (Mba) en gestion financière de l’Université libre de gestion (Ulg) de Liège en Belgique. Il rejoint les marchés financiers en 2004, à l’ETF, filiale de trading d’une société de bourse en Belgique, puis en 2006 au Maroc au sein de la Banque d’Affaires Finergy. Il suit pendant 3 ans une carrière de trader, puis d’analyste financier pendant 5 ans à la bourse de Casablanca, au Maroc.

Ce compatriote est actuellement le responsable des marchés financiers de Bmce Capital (Banque marocaine pour le commerce extérieur) au Cameroun, la filiale des métiers d’investissement du groupe Bmce Bank. Dans cette entretien qu’il a bien voulu nous accorder, ce spécialiste des marchés financiers explique, en des termes simples, la crise de la dette que vit actuellement le monde, en s’appesantissant notamment sur ses origines, ses manifestations et ses incidences pour l’économie mondiale, en général, et africaines, en particulier. 
Après la crise financière qui s’est muée en véritable crise économique mondiale en 2008, les milieux économiques internationaux parlent ces jours-ci d’une crise de la dette. De quoi s’agit-il en langage simple ? 
Vous savez, en réalité les Etats fonctionnent un tout petit peu comme des entreprises. Outre les prélèvements de type impôt et taxes, les Etats créent de la valeur, c’est le fameux Produit intérieur brut (Pib), elles commercialisent également des biens et services, c’est l’exportation. Avec l’argent qu’elles en dégagent, elles payent leurs salariés qui sont les fonctionnaires, elles investissent pour le long terme (routes, barrages, énergie etc.…). Voilà, c’est un peu une vie d’entreprise en somme. Et comme toute entreprise, quand elle a des investissements importants à faire, elle doit généralement recourir à un emprunt. Si la stratégie d’endettement a été bien calculée, les investissements effectués permettront généralement de dégager de la valeur et de rembourser la dette contractée.
Si à contrario, la dette n’a pas été contractée dans un plan et une stratégie bien précise, vous pourriez très vite à l’échéance être dans l’incapacité de rembourser. Et souvent, vous êtes poussés à en contracter d’autres pour venir à bout des précédents, et un engrenage d’endettement pourra à un moment donné créer une forme d’implosion, une insolvabilité. C’est la crise de la dette. C’est ce qui est arrivé à de nombreux pays, dont l’illustre cas argentin ou encore plus récent de la Grèce.
Que représente aujourd’hui la dette américaine à l’origine de cette crise, et qu’est-ce qui peut justifier que la dette d’un pays comme les Etats-Unis puisse avoir des répercussions au-delà de son territoire ? 
Il faut préciser que même si la dette américaine est certainement très importante, celle de la Grèce a plus enflammé les marchés et est davantage à l’origine de la crise actuelle, en ce sens qu’elle fragilise le bloc de pays le plus fort du monde, ceux notamment de la zone euro qui se doivent de lui apporter de la solidarité. Pour revenir au parallèle avec les entreprises, c’est comme si vous aviez des entreprises d’un même groupe, et qu’il y’a une filiale qui ne fait que des pertes mais qu’on ne puisse ni fermer ni isoler. Et donc, cette filiale aura pour impact de réduire le résultat consolidé de tout le groupe.
Revenons à la question de la dette américaine… 
La dette américaine est d’à peu près 10 000 milliards d’euros [environ 6.550.000 milliards de Fcfa]. Evidemment, ce chiffre seul ne traduit rien. Pour l’analyser, il faut le comparer à quelque chose. Généralement, on le rapporte à la richesse créée par le pays, le fameux Pib. Vous savez, une entreprise a le droit de s’endetter tant que la dette ne dépasse pas une certaine proportion de ses fonds propres ou une certaine proportion de ses résultats, c’est dans cet ordre là. Pour une dette souveraine, c’est-à-dire celle d’un Etat, on compare donc le stock de la dette avec le Pib produit par le pays. La norme si vous voulez c’est des niveaux de 30 à 50% de dette par rapport au Pib.
Autrement dit, à un point de vue microéconomique, si vous gagnez 100, vous ne devrez pas emprunter plus de 50. Quand vous empruntez des niveaux de 80 (c’est-à-dire 80% de ce que vous gagnez), vous devez déjà vous inquiéter, parce que visiblement vous vivez au dessus de vos moyens. Et aujourd’hui, la dette américaine représente 100% de son Pib. Je crois que vous comprenez à présent l’inquiétude dans laquelle elle plonge tout le monde.
Les répercussions au-delà de ses frontières c’est parce d’un, cette dette est surtout extérieure, c’est-à-dire que c’est une dette vis-à-vis du reste du monde, même si la chine toute seule en détient plus de la moitié. Elle concerne donc en premier plan l’ensemble des prêteurs dont le remboursement devient aujourd’hui naturellement plus incertain qu’hier.
D’autres parts, il y’a un effet pervers, c’est la dégradation de la note du pays. Plus on vous trouve déjà trop endetté, plus on s’en inquiète, et les taux auxquels on vous prête désormais sont de plus en plus élevés parce qu’on vous juge désormais plus risqué, ce qui veux dire pour vous qui empruntez que ça vous coûte de plus en plus cher.
Comment peut-on justifier cette explosion incontrôlée de l’endettement aux Etats-Unis, alors que d’autres pays ploient généralement sous la surveillance du Fmi pour ne pas atteindre ce niveau d’endettement ? 
Les Etats Unis sont loin d’être seuls dans ce cas. Je pense d’ailleurs que si vous observez la courbe d’endettement des pays, vous pourrez être surpris de ne pas trouver d’exceptions. Pour le cas américain, chaque gouvernement, nouveau président, arrive avec son plan. La loi exige du Congrès d’autoriser le gouvernement à s’endetter jusqu’à un certain palier pour financer sa politique en cours. Lorsque le déficit cumulé du pays atteint ce palier, la somme est de nouveau évaluée au Congrès. D’après ce que j’ai pu lire, depuis 1980 ce palier de la dette a été augmenté près de 40 fois.
En Europe, en Asie et partout ailleurs dans le monde, les pays se mettent déjà en ordre de bataille pour contrer les effets de cette crise. En Afrique, ce n’est pas encore la grande mobilisation. Est-ce à dire que l’Afrique en sera épargnée, et pourquoi ? 
L’Afrique n’est pas concernée au premier plan, pour la raison très naïve que l’Afrique ne prête pas, et n’a pas prêtée. Ça se joue d’abord entre prêteurs et emprunteurs, et l’Afrique, comme d’habitude, ne prend pas part aux grandes choses, bonnes ou mauvaises (rires).
Quelles peuvent être les incidences de cette crise pour un pays comme le Cameroun ? 
Sur le plan direct, aucun. Comme je disais, si nous avions prêté de l’argent à ces pays il y’aurait évidemment sujet à l’inquiétude, mais ce n’est pas le cas comme nous le savons tous. Sur le plan indirect, elle peut comprimer considérablement les aides bilatérales et multilatérales reçues, nos donateurs ayant eux-mêmes désormais besoin d’aide.
Depuis la semaine dernière, une agence de notation a dégradé la note des Etats-Unis. Que signifie cette note (triple A), et quelles sont les premières conséquences de la dégringolade de celle des Etats-Unis sur les marchés financiers ? 
Ce sont désormais les trois grandes et principales agences de notation qui se sont accordés à dégrader la note de la dette américaine. Celle-ci était effectivement établie depuis près d’un siècle à triple A (AAA). Il s’agit de la notation maximale. En termes de sécurité, plus vous êtes proche de A, plus vous êtes perçus comme crédible et solvable et offrez aux prêteurs une certaine sécurité. Le Cameroun, par exemple, a une notation de BBB-. La notation américaine est descendue à AA+, elle perd un «A», et cette nouvelle notation traduit une perspective «négative» pour l’avenir.
Pourquoi, selon-vous, malgré un endettement de plus en plus croissant et des signes d’une non soutenabilité de sa dette, la note des Etats-Unis sur le marché financier a continuée d’être très compétitive pendant des années ? Cette crise de la dette ne pose-t-elle pas le problème de l’objectivité des agences de notations ? 
Le système de notation des agences internationales est certainement plus complexe que ça, même si ça n’en a pas l’air. Je ne pense pas en outre que nous puissions déjà invoquer pour les Etats Unis une insoutenabilité de la dette. Disons seulement que le niveau est préoccupant. Vous savez, les Etats comme l’Espagne, l’Italie ou le Portugal ont dépassé, eux aussi, le seuil inquiétant des 100% pour le ratio dette –Pib. Et même la France qui nous semble être en meilleure posture a dépassé elle aussi les 80%.Ce n’est pas plus reluisant.
Les agences de notation prennent certainement l’antériorité en compte pour apprécier la solvabilité. Les Etats Unis n’ont jamais été en défaut de paiement. Je suis sûr que vous et moi, nous ne souhaiterions prêter notre argent qu’à celui qui a une réputation de toujours honorer ses remboursements, même s’il est établi que ce dernier a des montagnes de dette.
Les plus gros créanciers des Etats-Unis sont la Chine et le Japon. Quels sont les risques encourus par ces deux pays d’Asie ? 
C’est tout simplement un risque d’insolvabilité de la part des Etats Unis. Si dans le scénario apocalyptique, les Etats Unis venaient à être en défaut de paiement, ce serait dramatique pour ces Etats. Imaginer que vous me prêtiez toute votre épargne, et qu’au moment où vous en avez besoin que je ne puisse pas vous rembourser.
Mais surtout, ce serait encore plus grave pour l’Etat américain lui-même. Il perdrait de fait son rang de N°1, entraînant le Dollar avec lui et un déséquilibre dont j’ose à peine imaginer les conséquences. Ce qui est sûr, ça sonnerait le glas d’une nouvelle ère mondiale.
Quelles peuvent être les incidences de la dégradation de la note des Etats-Unis sur le dollar, qui est jusqu’ici la monnaie de référence du commerce international ? 
Il s’agit ici d’une problématique qui relève davantage de l’économie monétaire. Ce n’est pas ma spécialité. Mais le bon sens voudrait que l’effet ne soit pas direct. L’offre et la demande du Dollar américain est, avant tout, liée au commerce extérieur comme vous l’avez souligné. La dégradation de la note américaine n’a d’abord d’impact que sur le coût de son endettement qui va s’épaissir, car il faudra désormais rémunérer le nouveau risque additionnel. Il n’est en effet pas exclu que par un mécanisme indirect cela ait des répercussions fâcheuses sur le Dollar. Mais il s’agirait, à priori, d’une conséquence indirecte et d’une ampleur discutable.
Entretien avec Brice R. Mbodiam
Source : Sira
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