1er novembre prochain, l’Eglise célébrera la fête liturgique de la Toussaint. Le lendemain 2 novembre, elle commémorera tous les fidèles défunts. La première célébration (celle du 1ernovembre) est destinée à tous les saints. Les saints, ce sont tous ceux qui sont entrés dans la béatitude de Dieu après leur mort et que l’Eglise a canonisés pour la vertu de leur vie terrestre donnée en modèle à tous les hommes. Cette célébration veut nous montrer, à toutes fins utiles, que la sainteté est de tous les temps et que nous aussi sommes appelés à devenir saints en copiant la sainteté de tous les saints.

Quant à la deuxième célébration (celle du 2 novembre), elle tourne nos regards vers le Ciel pour penser à cette « foule immense » de défunts qui nous ont déjà devancés dont nous ne connaissons pas forcément leur sort. C’est pour cela d’ailleurs que nous prions pour eux (parents et amis) au cours de la messe de ce jour qui leur est exclusivement réservé.
Ces deux célébrations nous montrent que penser à nos morts a toujours été une préoccupation non seulement culturelle et spirituelle, mais aussi existentielle pour les vivants, surtout pour l’Eglise et les croyants. Ici, on ne fait aucune différence entre nos morts.
(C) Reuters
Cette année, en Côte d’Ivoire, nous célébrons ces différentes fêtes religieuses avec plusieurs morts sous nos bras. En faisant le comptage macabre de notre guerre de pauvre, les « chiffres officiels » nous révèlent « 5000 morts » ! pour notre guerre pré-électorale et « 3000 morts » ! pour notre guerre poste-électorale. A l’analyse, il n’y a que les pauvres qui peuvent ainsi se manger sauvagement entre eux sans scrupule avec la bénédiction ou la malédiction, c’est selon, de leurs maîtres venus d’ailleurs.
En plus de ces « 8000 morts » ! le pont et la route, qui certainement – à tort ou à raison – ne voulaient pas restés indifférents à notre festin macabre, se sont eux aussi mis à table : « 52 morts » suite à la plongée rocambolesque et triste d’un bus dans la lagune, « 21 morts » sur l’autoroute juste après ceux du bus, la semaine dernière, tragique accident sur l’axe Toumodi – Yamoussoukro faisant « 37 morts» ! On peut ajouter à cette liste funeste d’autres accidents qui ont eux aussi fait leurs morts.
Croyant, je m’incline respectueusement et religieusement devant la dépouille de tous ces morts. Et en ce jour qui leur est consacré (2 novembre) je lève les yeux vers le Seigneur afin qu’il les reçoive dans son paradis céleste.
Toutefois, et au nom de ma foi, je m’insurge contre le traitement politique, diplomatique et médiatique réservé à tous ces morts.
– Concernant nos « 8 000 morts », aucune pensée officielle ne leur a été réservée. Fusillés par nos armes, inhumés dans la précipitation pour certains qui ont eu plus de chance; jetés dans des fosses communes ou constitués en charnier pour d’autres, les plus malheureux ; dévorés par les charognards dans la brousse pour d’autres plus malheureux encore, ils ont tous été engloutis dans les ténèbres de nos oublis collectifs ! Ou alors, quand on a pensé à eux, devant caméras et micros, une sélection politique et macabre a été opérée. A l’occasion, nous avons pris le grave risque d’identifier et classer nos morts en partis politiques. Nous avons eu la piteuse audace de transporter nos querelles de pauvres à la morgue et au cimetière. Ainsi les morts du RHDP ont été célébrés et portés au pinacle comme les « héros de notre libération ». Le président et tout son gouvernement ont porté le deuil devant caméras et micros au cours d’une « cérémonie officielle ». Eux sont morts pour une « juste cause », tués par le « méchant dictateur » qui lui doit finir devant notre fameuse « CPI ». Ceux de LMP ont été traités de « mercenaires », de « miliciens » et de « pro-Gbagbo » qui ont payé raisonnablement le salaire de leurs nombreux crimes et péchés. Eux n’ont droit à aucun honneur. Au contraire, s’il y avait la possibilité, on les aurait déterrés, jugés et condamnés à mort sans sourire. La justice des vainqueurs aurait été sans pitié pour eux avec un procureur lui-même sans pitié qui a reçu la mission salvifique d’arrêter internationalement les « tueurs » et de protéger contre vents et marées nos « Sauveurs ». De cette triste façon, nous avons eu nos « morts vainqueurs » qui méritent certainement le ciel sans passer au confessionnal et « nos morts vaincus» qui doivent forcément brûler dans le feu de l’enfer sans compter sur la miséricorde pourtant infinie de Dieu !
– Le 8 aout dernier, l’archevêque d’Abidjan a convoqué tout son troupeau à la cathédrale du Plateau pour prier pour les « morts de l’accident du bus». Là aussi, notre émotion qui était encore vive a royalement oublié nos « 8 000 morts » et a sélectionné entre les morts. Nous avons fait diligence pour confier les âmes de nos frères défunts de l’accident du bus à la miséricorde infinie de Dieu. Mais nous avons oublié et oublions toujours nos « 8 000 morts » de notre guerre de pauvre qui certainement attendent toujours nos prières et rites officiels. Mais pendant combien de temps allons-nous continuer à oublier ces morts dont certainement le sang crie vengeance et nous menacent de malédiction collective ? Il y a des signes qui ne trompent pas. sachons les lire aussi bien avec notre raison que notre foi. Sachons interpréter à la lumière de notre foi en Dieu tout le malheur qui s’abat impitoyablement sur notre pays en ce moment à travers ces nombreux accidents de la route qui font plusieurs morts. Et si ces morts que nous méprisons hantaient en ce moment nos routes !
Si nous passons notre temps à lancer des mandats d’arrêt internationaux contre « ceux qui ont tué, volé et pillé » les « vainqueurs », ces « éternels innocents victimes de la dictature du dictateur sanguinaire » ou à se promener sur toute la planète pour condamner sans juger dans les médias « Le–méchant-Gbagbo-dictateur » qui doit « mourir dans les sous-sol de la « CPI », nous courrions le risque de périr pour avoir été ignorants et idiots, méprisants et haineux vis-à-vis de nos morts méprisés et abandonnés. Les eaux et les terres menacent chaque jour. Sans vouloir être un mauvais prophète, les airs risquent de rentrer dans la danse. Et ce sera la catastrophe !
Et si nos « 8000 morts » réclamaient nos prières en leur faveur en ce moment même ? Pourquoi l’archevêque d’Abidjan ne saisirait-il pas l’occasion de ces deux célébrations pour convoquer le peuple de Dieu à prier pour nos « 8 000 morts » et réparer ainsi ce tort collectif? Le processus de réconciliation entre les ivoiriens ne peut-elle pas passer par la réconciliation et la communion avec nos morts ?
Père Jean K.
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