Les dozo : chasseurs traditionnels que l’on denombre aux cotés des FRCI

En Côte d’Ivoire, ce n’est plus un secret de Polichinelle. La révolution du 21 février lancée peu avant l’enlèvement du président Gbagbo le 11 avril 2011 par les nouvelles autorités ivoiriennes est vraiment en marche.

Il suffit de jeter un coup d’œil du côté de la composition de la nouvelle armée ivoirienne désormais rebaptisée Forces républicaines de Côte d’Ivoire (RFCI) au lieu de Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI), selon la Constitution, pour s’en convaincre.

Peu importe si vous y adhérez ou pas. Cela relève d’une invention extraordinaire à marquer d’une pierre blanche. Et c’est un des prix à payer de la révolution à l’ivoirienne.

A Yopougon-Gesco, en effet, comme dans certains coins de la Côte d’Ivoire, est basé un groupe d’hommes armés pas comme les autres. C’est la Compagnie des Dozo, ces chasseurs traditionnels du nord et du nord de la Côte d’Ivoire (Mali, Guinée, Niger, Sénégal, Burkina Faso) censés auréolés de pouvoirs mystiques qu’ils tiendraient des temps ancestraux. Elle est composée de toutes les classes d’âge : jeunes, vieux et vieillards.

Il n’est point besoin d’avoir le troisième œil ouvert à la Lombsang Rampa pour tenter de les regarder dans leurs besognes. Là-bas, dans ce sous-quartier de la commune pro-Gbagbo qu’ils ont fini par gagner après d’âpres combats, grâce à la Licorne sarkoziste qui voulait manger du Gbagbo, ils sont nettement visibles. Surtout, ils ne passent pas inaperçus, à moins que vous refusiez de constater cette nouvelle réalité de l’armée nationale de Côte d’Ivoire. Ils incarnent la peur chez tout passant et leurs noms riment avec la mort, selon le dernier rapport du jeudi 28 juillet 2011 d’Amnesty International.

On dit qu’ils sont invulnérables aux balles et autres munitions de guerre, jouissent de capacités surnaturelles «d’invision» et d’invisibilité mais l’on ne sait toujours rien d’exact de leur palmarès dans les guerres des temps nouveaux, sauf que leurs défenseurs préviennent toujours qu’ils sont capables d’éventrer les armées américaine et russe unifiées dans un temps record. Tout un mythe les entoure. Pour ceux qui veulent les connaître, ils ressemblent à des saltimbanques en foire: ils sont parés de gris-gris de la tête aux pieds dans leur uniforme boubou généralement tissé dans du bogolan (étoffe typiquement d’origine malienne) et portent une coiffe triangulaire à trois têtes, le tout frappé de petit miroir.

Ils portent des sandalettes ou chaussures montantes en cuir aux pieds. Et peuvent passer des journées entières à se parler en malinké, sans prononcer un traitre mot en français. Vous avez tout vu et compris. Dans les poings de ces hommes, les kalach ont remplacé les mousquets et les calibres 12 à canons sciés ou non d’une autre époque. Face à eux, ce sont les hommes pro-Gbagbo qu’ils voient désormais au lieu des animaux comme le veut la tradition. Nous ne sommes plus dans les savanes et dans les forêts. Bienvenu de plain pied dans la cité de la démocratie où on parle de cohésion sociale, de réconciliation et de paix.

Un jour, de passage à la Gesco où les pro-Gbagbo sont réduits au silence dans des débats politiques publics, notre regard est tombé sur un Dozo. Il semblait relaxe dans sa tenue et son allure. Le buste incliné en avant et sur un côté, la tête tirée en arrière et le bras gauche posé sur la hanche, il marchait. Péniblement. Le Rambo pro-Ouattara qui devait souffrir de complications lombaires chroniques arborait un tee-shirt frappé de l’effigie «Compagnie des Dozo». On le croirait incapable de tenir une minute devant un pro-Gbagbo dans la fleur de l’âge et aguerri au maniement des armes. «Pouaaah, tu plaisantes ! Le doyen que tu vois comme ça-là, est capable de décimer à lui seul, tout un régiment. Rappelle-toi ce que nos arrières parents et parents que les Blancs appelaient Tirailleurs Sénégalais ont montré aux Allemands et autres aux côtés des troupes françaises pendant la Deuxième guerre mondiale. Ce n’est donc pas pour rien si le vieux est dedans aussi», extrapole un compagnon pro-Ouattara devant l’étonnement que suscite chez des passants la découverte du Dozo. Même si l’on se dit qu’on se trouve en face d’un menu fretin, c’est un silence d’angoisse suivie de peur au ventre qui vous cloue le bec et vous fait courir tel le champion mondial jamaïcain, Usain Bolt.

Tout aussi curieuse est la présence remarquée d’un sourd-muet au sein d’une autre compagnie des FRCI, à Yopougon-Siporex. Tous les jours, son arme au poing, il est là, au boulot. En compagnie de ses frères d’armes. Fait rare. Il n’est pas commandant comme beaucoup le sont dans la nouvelle armée mais avec lui, c’est tout comme car il faut savoir le gérer comme un œuf frais. Les échanges avec ses frères d’arme se passent comme cela se doit avec tout sourd-muet : en mimant ou en le tapotant lorsqu’il se trouve à portée de main de son interlocuteur. Ne nous demandez surtout pas qui a recruté ce soldat insolite, sur quelle base, comment il reçoit les consignes de la part de ses supérieurs que ce soit au cours d’une intervention rapide ou en cas d’attaque surprise de l’ennemi. Peut-on lui en tenir rigueur de tirer sur tout ce qui bouge sans entendre d’abord pour comprendre ensuite ? Peut-on l’accuser d’indiscipline ? On s’en doute. Même si on appelle l’armée par périphrase «la grande muette», il ne s’agit pas du domaine des handicapés qui n’entendent et ne parlent point. Voilà pourquoi, avec le bons sens et moins de passion destructrice, il est temps que quelqu’un se mette au serré devant tous les sourds-muets FRCI et les remercie de bons et loyaux services rendus à leur mentor aujourd’hui installé au sommet de la République de Côte d’Ivoire. Cela ne coûterait rien de leur trouver un autre métier où ils pourraient faire valoir leurs droits et leurs atouts individuels.

Voilà dans quel sens le pouvoir politique doit agir au plus vite au lieu de regarder les FRCI, dans leur trouvaille, nous apprendre en partie comment il faut former des machines à tuer en intégrant en leur sein des personnes inaptes. Car un autre cas existe, notamment celui du soldat albinos de la Selmer, toujours à Yopougon. Que doit-on attendre d’un tel vulnérable, quand on sait que, naturellement, les albinos sont confrontés à des problèmes de vue souvent aggravés par la lumière du jour. Peut-on lui reprocher de ne pas avoir vu l’ennemi venir de loin, commettre des erreurs et des fautes à répétition dans l’exercice de ses fonctions républicaines ? On en doute. Sans oublier que cet homme peut constituer un danger pour son propre camp, puisqu’ici, il s’agit de distinguer promptement en voyant, avant de viser et de tirer ou de s’abstenir. Si l’enrôlement des albinos répond, de la part du nouveau régime, à un souci de les sauver du rejet dont ils souffrent malheureusement partout dans le monde ou à tout autre qui serait d’ordre mystique, avouons que là n’est pas la solution idoine. Il faut voir ailleurs pour leur intégration totale ou insertion dans le tissu social. Ne pas le faire, serait les envoyer à l’abattoir car l’armée reste le domaine des valides où on ne badine pas quand il s’agit de défendre la sûreté d’un Etat.

C’est le même danger qui guette les handicapés physiques naturels. On les voit parmi les RFCI circuler certes à Yopougon et à Adjamé, mais le cas le plus ahurissant reste celui observé au Grand carrefour de la Riviera II, à Cocody. Béquille sous une aisselle, Kalach en bandoulière sur une épaule, un jeune homme attire chaque jour l’attention. Ce n’est pas un acteur de cinéma comme on en rencontre d’ailleurs dans la nouvelle armée ivoirienne. Nous sommes en face d’un fait réel et on en est toujours à se demander dans quelle position il combat. Couché ou debout ? Mais sur quel pied s’arrête-t-il ? Ne soyez pas surpris si son chef, toujours un commandant, vous apprend que c’est sur son pied faible que repose sa force. On le devine aisément, chez les FRCI, peu importe la condition physique, condition pourtant sine qua none dans le recrutement dans une armée moderne.

Dans tous les cas, il se pose un cas de culture militaire dans les règles de l’art, au-delà d’un problème concret de perception, de langage (sourd-muet) et d’aperception (albinos). Par conséquent, il s’agit de l’illusion qui explique en partie les causes des exactions commises par-ci par-là en Côte d’Ivoire, un pays devenu plus que jamais une terre d’insécurité et d’impunité où la sublimation de la violence est étatique. Il faut donc éviter que tous ces ingrédients indigestes empoisonnent encore la vie des Ivoiriens en prenant des mesures rigoureuses et courageuses d’assainissement.

Schadé Adédé

source : /abidjandirect.net




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