Décadence éthique et morale et perte vertigineuse des valeurs sociales et humaines en Côte d’Ivoire: regards critiques et propositions d’un prêtre

Source : Telediaspora.net
Nous jetons ici un regard neutre sur notre société en pleine crise et que nous ne devons pas laisser mourir. Il nous faut la sauver coûte que coûte car c’est le seul bien dont nous disposons.

I/ Un constat douloureux
     Les discours officiels nous disent devant micros et cameras que la Côte d’Ivoire vient de loin, même de très loin, à l’image du Shéol israélien de l’ère préchrétienne.  Mais ces mêmes discours ne nous (pré) disent pas surtout qu’elle risque encore d’aller très loin, au sens péjoratif et dévaluatif du terme.  C’est d’ailleurs l’un des rares discours politiciens et diplomatiques tenus devant micros et cameras qui colle à la réalité des faits  et qui est donc vrai.  Effectivement, notre pays, la Côte d’Ivoire, vient de loin et même de très loin.  A l’image d’un voyageur ou conquistador du désert qui marche, pris dans les tourments des tempêtes et des sables mouvants, notre pays, dans sa marche boiteuse de ce que des développeurs imprudents qualifient de marche vers le progrès, s’est traumatisée elle-même et s’est laissée aussi traumatisée.  Tous, qu’on l’ait voulu ou pas en portons encore et douloureusement les stigmates, visibles ou discrets dans notre corps et psychè. Une véritable folie meurtrière s’est subitement emparée, sans vergogne, des Ivoiriens.  Tous, nous avons été pris dans la tourmente.  Politiciens, religieux, intellectuels, analphabètes…tous ont reçu leur dose quoique à des degrés divers.  Grisés par nos intérêts que nous voulions protéger vaille que vaille, contre vents et marées, nous avons foncé, tels des taureaux de colisée, têtes lourdement baissées vers notre propre apocalypse.  Les prières, les discours, les prédications, les avertissements de quelques amis qui nous aiment encore, les chansons que nous dansions et qui nous signalaient l’imminence du drame, n’ont rien pu y faire.  Il y avait des objectifs à atteindre.  Et il fallait y aller malgré tout.  Et nous y sommes allés à qui mieux mieux : qui avec des armes, qui avec des discours politiciens ou diplomatiques enflammés, qui avec son stylo de journaliste, qui avec sa caméra de reporter, …

II/ Un parcours suicidaire
Nous venons vraiment de loin.  Beaucoup, notamment les analystes futés de nos malheurs de pauvres ont même fixé dans le temps le point de départ de notre vertigineuse chute.  Nous n’allons pas ici les reprendre.  Mais nous constatons et rappelons que ce sont les accumulations de nos faiblesses devant la loi marquées par le non respect de nos constitutions (pré et post 2000), nos corruptions, mais surtout la soif du fauteuil présidentiel, (pour être bref) qui nous ont menés dans le gouffre.  Depuis vingt ans, nous avons tout laissé faire et nous avons travaillé à notre propre misère : des jeunes gens ont pu se permettre de traiter de voleur notre patriarche et nous avons applaudi, oubliant que les malheurs du jeune commencent dès lors qu’il ne respecte plus les Anciens.  Quelqu’un a voulu tripatouiller notre constitution d’alors pour être président à la place du président, il s’est trouvé des personnes qui l’ont encouragé et soutenu dans cette aventure dangereuse.  Un coup d’Etat a été fomenté et réussi, nous nous sommes tous réjouis.  Toutes les caméras du pays ont été réquisitionnées et promenées dans les rues pour nous filmer en train de se trémousser en se moquant joyeusement des autorités court-circuitées.  Nous avons applaudi, béni ciel et terre, chanté la gloire de Dieu parce que c’était un coup d’Etat « sans effusion de sang », oubliant qu’un coup d’Etat reste tel quelle que soit la manière de le réussir.  Nous avons même baptisé de « père Noël en treillis » le général putschiste officiel. Pire, jusqu’aujourd’hui, personne ne sait qui a fomenté ce malheureux « coup d’Etat sans effusion de sang ». Des valets ont été mis au-devant de la scène, pendant que les vrais maîtres restent toujours les grands encagoulés et inconnus de ce malheur-là.  C’est à croire qu’un jour proche ou lointain, on trouvera tous les Ivoiriens morts tués et personne ne saura jamais qui en est l’auteur.
III/ Manquement grave aux valeurs morales et éthiques
    Nous payons cash aujourd’hui toutes les faiblesses que nous avons accumulées dans la gestion quotidienne de notre pays.  Ici, la morale et l’éthique n’ont plus aucune valeur.  Plus grave, notre pays ne compte même plus de modèles sur qui les nouvelles générations peuvent s’appuyer pour grandir et avancer sainement vers leur avenir et celui de notre pays.  Ceux qui devraient servir de modèles sont étouffés et bafoués, insultés et méprisés sur la place publique, négligés, hués et jetés en prison.
     Au contraire, ce sont les anti- valeurs et anti-modèles et ceux qui les incarnent que notre pays revendiquent, exhibe et promeut.  Aujourd’hui, dans notre Côte d’Ivoire, ceux qui ont pion sur rue sont les vauriens, les chenapans, les galopins, les minus habens qui à la place du cerveau bandent les muscles et font tonner les kalachnikovs.  Ce sont eux qui dirigent, conduisent, orientent les Ivoiriens.  Ce sont eux qui prétendent fabriquer l’avenir des Ivoiriens.  Ce sont eux toujours qui font le boucan dans les rues, donnent des interviews pompeux dans les journaux, à la télévision et que les petits et les jeunes écoutent et regardent.  Beaucoup d’ailleurs en ont fait leurs « modèles » et tentent de les imiter à la perfection.  Ils vivent en bourgeois compradors et parrainent toutes les cérémonies, même les cérémonies religieuses dans nos églises, temples et mosquées.
      Depuis que notre guerre de pauvres a commencé, nous sommes rentrés dans cette logique et ce cycle suicidaire sans se soucier de ce jeu dangereux et s’inquiéter pour notre avenir.  Des caporaux, des cuisiniers, des illettrés et coxers, des marmitons ont même été promus ministres dans plusieurs gouvernements.  Et ils avaient droit à tous les honneurs et à toutes les attentions.  Aujourd’hui, dans notre pays, nous avons réussi l’exploit d’enseigner à nos enfants que pour réussir, il leur faut prendre des armes, rien que des armes et tuer tous ceux qui ne pensent pas comme eux.  Et ils seront premiers ministres, ministres, directeurs généraux…  Ils seront des « com zones » (nouvelle fonction que nous avons créée de toute pièce en Côte d’Ivoire) embourgeoisés, extrêmement riches parce que régnant sur les régions de notre pays prises en otage et gérant des caisses parallèles à celles de l’Etat officiel.
     Au nom de cela, tous les intellectuels de notre pays sont aujourd’hui mis sous l’éteignoir, méprisés et négligés, même emprisonnés.  Comment comprendre qu’un pays qui a passé cinquante ans à former les plus illustres cadres africains, les mieux côtés sur le marché du savoir et de l’intelligence dans la sous région soit dirigé par des incompétents dont la plupart n’ont aucun savoir et diplôme secondaire et universitaire ?  Cela est une insulte grave à notre bon sens, à notre science et à notre intelligence.  Il est inadmissible de penser et d’accepter cela.  Comme il est tout aussi inadmissible d’accepter que nos universités soient en ce moment fermées et qu’à côté s’entretiennent les prisons et se construisent des camps militaires.
IV/  Enjeu actuel urgent : restructurer la société ivoirienne
     Notre crise de pauvres a sa source profonde dans cette situation calamiteuse que nous-mêmes avons voulue et créée de toute pièce.  Nous avons suscité notre propre décadence et ruine.  Les valeurs morales et éthiques n’ont plus aucun sens pour nous et sont d’ailleurs en perte de vitesse, méprisées par tous, les religieux y compris.  Il y a donc une crise morale et éthique dans notre société ivoirienne d’aujourd’hui noyée dans la tourmente.  Ignorer cela, c’est creuser d’avantage le gouffre qui nous anéantira tous.  Il nous faut restructurer la société ivoirienne, lui donner des balises et cadres morales et éthiques vraies et solides en promouvant les vrais modèles de réussite sociale et d’intelligence. En effet, contrairement à ce qu’on pense et écrit à longueur de journée, notre problème n’est pas seulement que politique.  Il est surtout d’ordre moral et éthique.  Des contre-valeurs les ont submergées qui ont accéléré notre naufrage commun et notre grave déchéance.  Il nous faut donc les anéantir et surévaluer nos valeurs morales et éthiques.  C’est un enjeu actuel et urgent.  Notre survie en dépend.  Tous, enfants, jeunes et adultes devrons nous imprégner de ces valeurs qui orientent et caractérisent les peuples civilisés et les sociétés développées.  Comprendre cela, c’est nous laisser formater par ces valeurs qui constituent pour nous aujourd’hui les voies royales de notre salut.  Le danger ici est de croire qu’il y a un camp de démons qui est la cause unique de nos déboires et malheurs et un camp d’anges victimes de ces déboires.  Or l’analyse méticuleuse de notre crise de pauvres nous montre clairement que tous, à des degrés divers et à des moments précis, avons été responsables et même coupables parce que tous, nous nous sommes retrouvés, de gré ou de force, consciemment ou inconsciemment dans les différents camps qui ont accéléré notre chute.  Certes, il y a de vrais et grands responsables.  Mais les autres n’en sont pas moins responsables.  C’est pourquoi, la rhétorique de l’impur et du pur doit être dépassée pour assumer nos responsabilités et se projeter dynamiquement dans l’avenir.
V/ De la réconciliation nationale et de son processus
De même, le mot réconciliation qui commence et termine aujourd’hui tous les discours officiels est une vue de l’esprit.  Sans être un mauvais prophète, je suis sûr qu’elle n’aboutira nulle part et donc n’aura aucun effet.  D’abord, parce que ceux qui la prônent et en dirigent le processus ne sont pas neutres et exempts de tout reproche.  Ensuite parce qu’elle se fait à l’avantage d’un groupe contre un autre groupe : les anges contre les démons.  Enfin, parce qu’il n’y a  aucune donnée morale et éthique qui sous tend ce processus.  Il ne suffit pas de parler de réconciliation et lui donner un cadre juridique pour qu’elle advienne.  Ce n’est pas une donnée magique.  Toute réconciliation et tout processus qui la fait naître supposent un cadre de paix et de pardon.  A titre d’exemple, pour nous chrétiens catholiques, ce que nous appelons sacrement de réconciliation est aussi appelé sacrement de pardon.  Le pénitent qui se présente devant le prêtre pour recevoir la miséricorde de Dieu avoue d’abord ses péchés et prend ensuite la ferme résolution de ne plus les recommencer.  Et il reçoit à la fin l’absolution qui le purifie de ses fautes.  Le pénitent ne se présente donc pas devant le prêtre dans un conditionnement ou pression psychologiques encore moins physiques.  Il n’est pas d’abord stigmatisé et traumatisé par la société qui lui chante à longueur de journée ses péchés et ses faiblesses et l’accablent.  Il vient devant le prêtre en toute liberté et surtout en toute confiance pour lui confesser ses péchés.  Cette confiance s’exprime à la foi en l’homme (le prêtre qui le confesse) et en Dieu (de qui il reçoit absolution et miséricorde) quelle que soit la gravité du péché.  A la fin, il reçoit une pénitence.  Celle-ci n’est pas une punition mais un exercice spirituel pour que le pénitent recouvre la plénitude de son lien avec Dieu dont il a été séparé à cause du péché.  Ainsi, par le sacrement de pénitence ou de pardon, il passe d’un état de déréliction totale à une situation de pleine communion avec Dieu et aussi avec les hommes.  Or, dans notre processus de réconciliation actuel, personne n’a confiance en personne.  Tous, nous nous méfions les uns des autres.  Ceux qui doivent se réconcilier avec les autres sont méprisés, stigmatisés, livrés à la vindicte populaire, traqués et emprisonnés.  Un tel processus est du gâchis.  Il n’a aucun fondement moral et éthique.  Personne ne sent son emprise sur la population et la société.  Ce sera de l’argent encore une fois jeté à la poubelle.  Il nous faut donc construire notre réconciliation avant de la proclamer en comprenant qu’elle ne se fait pas dans les journaux et à la télévision.  Construire dans notre situation actuelle veut aussi dire déconstruire.  Ce qui est à déconstruire, ce sont nos préjugés, nos haines et mépris envers tous ceux qui ne sont pas dans notre camp politique, de notre ethnie ou région.  Il nous faut par ce processus de déconstruction trouver de nouveaux paradigmes plus percutants pour la jeunesse et capables de dynamiser la société ivoirienne que nous voulons moderne.  A cet effet il nous faut pervertir tout ce qui est anti-modèle et anti-valeur en promouvant l’intelligence et le savoir comme les vrais moyens de réussite sociale au détriment des armes qui ont fait irruption dans nos débats.
       Mieux, on ne fait pas la réconciliation parce qu’elle constituerait un cadre de tranquillité pour la prospérité des affaires économiques, pour les bailleurs de fonds, les multinationales, les touristes et autres étrangers.  La réconciliation est un événement national.  Elle concerne donc les nationaux, même si elle tient compte et implique les étrangers.  Se réconcilier, c’est prendre conscience que nos socles sociaux qui maintenaient nos relations ont cédé sous la pression de certaines circonstances généralement douloureuses et malheureuses.  A partir de cette prise de conscience générale, on tente de reconstruire de nouvelles bases en les solidifiant davantage avec de nouveaux engagements et un contrat social et national plus solide et communs.  Tout processus de réconciliation qui se construit dans le prisme des affaires économiques est voué dès le départ à l’échec.  Il n’a aucun avenir.  Un tel processus est dicté de l’extérieur pour l’intérêt des bailleurs de fonds et autres multinationales qui de toutes les façons et officieusement n’ont aucun intérêt à nous voir réconciliés tant que nos divisions de pauvres accroissent leurs affaires et richesses.  J’ai bien peur que nôtre réconciliation prenne sa source dans ce cadre impertinent et inefficace.
Père Jean K.
Source : FRacebook

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