Quand la France règle ses comptes:un 14 juillet pour laver l’affront d’un autre 14 juillet

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La France et Licorne, désormais maîtresses d’Abidjan
L’on se souvient encore de l’invitation adressée en 2010 par le président français Nicolas Sarkozy aux chefs d’Etats africains en vue de prendre part à la commémoration de la Fête nationale de la France, le 14 juillet 2010. Un 14 juillet africain, pour célébrer le Cinquantenaire des indépendances des pays du continent noir. L’on se souviendra aussi, et pour longtemps, du refus poli de la Côte d’Ivoire, par l’entremise de son représentant officiel, le très atypique président Laurent Gbagbo.
Expliquant les raisons l’ayant motivé à fêter le cinquantenaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire seulement en Côte d’Ivoire, le Chef de l’Etat ivoirien dira : « Je n’ai pas voulu être hypocrite en allant à Paris, le 14 juillet, pour faire défiler nos troupes alors qu’elles ont été accusées d’avoir tué des soldats français lors d’une opération que j’ai engagée pour libérer la Côte d’Ivoire de la rébellion », révélant même qu’il a fait connaître sa position à l’Ambassadeur de France. « Je lui ai dit que je n’irai ni à Nice, ni à Paris. » A en croire alors le Président Laurent Gbagbo, les blessures ouvertes entre la France et la Côte d’Ivoire au cours de cette crise n’étaient pas encore tout à fait cicatrisées pour qu’il se sente heureux à Paris, dans ces conditions. Son rôle, a-t-il dit, c’est de protéger le peuple de Côte d’Ivoire pour qui, il a été élu, nous rapportait le site Atouhou.net. Laurent Gbagbo se posait ainsi en défenseur de la renaissance d’une Afrique décomplexée.

Au moment où l’«hyper président» français montait inexorablement en galon devant ses pairs occidentaux et portait quasi officiellement la voix du très craint « Nouvel Ordre Mondial », décliner ainsi un honneur tout impérial fait au chef d’un pays anonyme comme la Côte d’Ivoire par la métropole dont il est le pré-carré passait pour être un affront. Un crime de lèse-majesté. Une impertinence qui devait absolument être lavée. Comment ? Nous le saurons bien vite : le 11 avril 2011, après 10 jours de bombardements intensifs de sa résidence présidentielle où s’étaient réfugiés enfants, petits-enfants en bas âge, parents et collaborateurs de Laurent Gbagbo, le président ivoirien, qui avait antérieurement fait l’objet de l’une des pires campagnes médiatico-politiques qui puissent être menées contre un chef d’Etat, sera renversé, au terme d’une crise postélectorale montée de toutes pièces par la communauté dite « internationale », aux ordres de la France et des Etats-Unis.
Nicolas Sarkozy n’en reste pas là. Il lui faut envoyer un signal fort à tous les nationalistes et indépendantistes du continent noir sur sa détermination à n’autoriser aucun Etat africain francophone à sortir du giron gaulois. En renvoyant, par la même occasion, sa monnaie à l’impertinent Laurent Gbagbo.
C’est dans cette veine que s’inscrira la visite du chef du gouvernement français, le Premier ministre François Fillon. Et donc pas à n’importe quelle date : très exactement le 14 juillet 2011, jour de la Fête nationale de la République de France ! Une symbolique toute maçonnique. Au-delà du compte réglé à Laurent Gbagbo. Oui, cette symbolique est loin d’être fortuite. Elle comporte un message clair porté aux Ivoiriens : la France reprend totalement pied en Côte d’Ivoire. Comme au temps colonial. N’en déplaise à tous les pourfendeurs sclérosés de la Françafrique qui refusent de changer de vocabulaire et de « logiciel » (dixit Fillon) pour se mettre à l’ère sarkozyenne, en abandonnant « tous ces discours idéologiques, convenus, qui n’ont plus aucune réalité dans le monde d’aujourd’hui ». Nous n’avons pas, depuis le tristement mémorable discours de Dakar de Nicolas sarkozy, entendu propos plus méprisants pour ce peuple africain francophone captif d’une camisole de fer française depuis sa prétendue indépendance, dans les années 1960.
La France veut tout juste « aider la Côte d’Ivoire à assumer la plénitude de sa souveraineté (sic !) ». Une énigme toute française, une incongruité toute gauloise. Comment peut-on prétendre aider un Etat à assumer l’entièreté de sa souveraineté en y implantant justement une base militaire étrangère désormais chargée d’assurer la sécurité et la défense de son territoire (devoir régalien relevant, stricto sensu, de la seule souveraineté), une force étrangère dont les soldats assurent déjà celle du chef de l’Etat ? Honnêtement, où se trouve la souveraineté ? A moins que le sens de cette notion ait changé depuis peu, à notre insu.
La Côte d’Ivoire et les pays de la zone franc l’étaient déjà moins, avec une monnaie (abusivement considérée comme la leur), le franc CFA, propriété de l’Etat français. Y renforcer une présence militaire dénoncée de tous temps et qui était sensée être en voie de disparition – pour coller aux promesses de Nicolas sarkozy himself, au lendemain de son élection à la tête de l’Etat français – en plein 21 siècle, relève de la plus loufoque des logiques et du plus révoltant des parasitismes. On le voit bien, comme le dit un citoyen français, « la France n’a pas délaissé son tropisme gaullien vis-à-vis de ses ex-colonies ».
Autrement, comment comprendre cette désormais omniprésence de la France en Côte d’Ivoire, après qu’elle ait, au vu et au su du monde entier, bombardé un chef de l’Etat – fut-il africain – chez lui, avec son épouse, ses enfants et ses petits-enfants à peine sevrés, une dizaine de jours durant. Il faudra, un jour, qu’on puisse nous expliquer comment une telle inhumanité ait pu se faire et s’applaudir dans un monde adoubé civilisé. Une omniprésence totale, pour le reste de nos jours :
– partenariat dit « de référence » pour masquer un asservissement paré des plus beaux atours, auréolé d’élégance, et une main mise presqu’exclusive,
– conseillers politiques et diplomatiques auprès du président ivoirien, en son cabinet,
– attachés militaires pour formater et reconfigurer l’armée nationale au goût de l’Elysée,
– agents secrets pour passer au crible les appels téléphoniques et les SMS des Ivoiriens, et tracer leurs mouvements (la France en a une expertise reconnue dans le monde),
– appropriation du marché ivoirien par les entreprises françaises (dixit Monsieur Fillon, avec un triomphalisme et un bonheur mal dissimulés). Vive la renaissance de l’ère coloniale !
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Un hélico de Licorne, en pleine chaussée abidjanaise!

De toute cette armada bureaucratique et militaire, les citoyens français, « abusés et intoxiqués par leur gouvernement et leurs médias caniches » n’y voient que du feu. A la vérité, Nicolas Sarkozy veut se donner les moyens du tyran du livre de Job qui ne relâche plus sa proie. La Côte d’Ivoire est retournée dans l’escarcelle élyséenne et doit y demeurer pour la durée des temps. Dût-il lui imposer un chef de l’Etat « dénué de charisme et d’épaisseur politique », qui peine à payer ses propres fonctionnaires (sinon sur prêt français ; vous avez dit souveraineté ?) et à réconcilier des Ivoiriens déchirés.
Au surplus, la France peut-elle, sans se sentir roublarde, prétendre nous faire des prêts quand nous disposons dans le compte des opérations du Trésor français la bagatelle de plus de cinq à six mille milliards de francs CFA (qui, du reste, en sait le montant exact ?), défalqués de nos recettes à l’exportation depuis les années 60 jusqu’à nos jours, pour garantir une factice parité avec le Franc Français, une monnaie aujourd’hui morte et inexistante, à l’ère de l’Euro ?
L’Hexagone paierait les salaires des fonctionnaires ivoiriens depuis fin avril 2011 (impensable sous Gbagbo !), à concurrence de – bientôt – 400 millions d’Euros, soient environ 263 milliards de francs CFA. Somme à rembourser par l’Etat ivoirien, le geste n’étant pas marqué du sceau de la philanthropie. Et pendant que nous y sommes, pourquoi la France ne nous rendrait-elle pas ne serait-ce que le tiers de cette cagnotte (avec les intérêts !) pour nous permettre de reprendre notre souffle, si tant est qu’elle nous aime tellement et qu’elle est soucieuse de nous permettre « d’assumer la plénitude de notre souveraineté » ?
On le voit bien, nous sommes enfarinés dans une hypocrisie protocolaire où la vérité et la réalité sont cachées aux Ivoiriens. Et de toute façon, pourquoi donc la France nous prêterait-elle de l’argent, elle qui est actuellement si mal en point, en grave récession économique et en déficit budgétaire depuis au moins trente ans, comme nous l’a appris récemment le président français, lors de sa quatrième conférence de presse de mandat ? A la vérité, le Trésor français nous prête notre propre argent, avec intérêt ! De quelle souveraineté nous parle-t-on alors ?
La France voulait la tête de Laurent Gbagbo, elle l’a eue. Elle lui a proprement rendu la monnaie de son outrecuidance du 14 juillet 2010. Et a désormais marqué son territoire, par son Premier ministre, François Fillon, le 14 juillet 2011. Bien malin qui pourrait prédire la date du retour de la Côte d’Ivoire à la liberté et à une vraie souveraineté ! Mais comme dit la maxime, on n’opprime pas un peuple, tout le temps. Le jour se lève toujours.

Que DIEU bénisse la Côte d’Ivoire !

DINDE Fernand AGBO

In Le Nouveau Courrier N° 273 du jeudi 21 juillet 2011
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