Abidjan, San-Pedro et Tabou – Les Frci entre racket et mendicité : "Un billet de sortie" imposé aux Ivoiriens qui reviennent du Libéria

Publié le mardi 5 juillet 2011 | Le Nouveau Réveil
Monsieur le Premier ministre, soyez sans pitié pour les éléments qui s’adonnent au racket ». Ce bout de phrase, faisant office d’instruction ferme, a été lâché par le président de la République, Alassane Ouattara, lors d’une rencontre qu’il a eue avec les généraux et commandants de groupement tactique, en présence du Premier ministre, ministre de la Défense, Soro Kigbafory Guillaume. C’était en avril dernier, au Golf hôtel. Deux mois après, cet appel semble être un coup d’épée dans l’eau. Sur le terrain, que ce soit à Abidjan comme à l’intérieur du pays, le racket est plus qu’une réalité, et la population en fait les frais au quotidien. 


Le 2 juin 2011, alors que nous sommes en partance d’Adjamé pour Yopougon, notre Gbaka (le véhicule Hiace couvrant la ligne Adjamé-Gesco) est sifflé par des éléments se réclamant des Forces républicaines au niveau du carrefour de Mossikro (un autre quartier de la commune de Yopougon). » Bonjour mesdames et messieurs. Sciencés, pardonnez, donnez quelque chose on va boire de l’eau. Même si c’est 10 francs, c’est quelque chose », répète l’élément en arme aux passagers du Gbaka. Ignorant expressément la présence de l’homme en arme, le chauffeur ronfle la voiture. L’élément Frci visiblement énervé, le menace en ces termes : » Tu n’es pas prêt pour moi. Il faut attendre mes parents vont me gérer. Si tu démarres, je vais tomber sur toi ». Dans un Français approximatif et avec un accoutrement qui ne permet pas d’identifier l’unité à laquelle il appartient, il prend environ cinq (5) minutes aussi bien au chauffeur qu’à ses passagers. Cet arrêt forcé semble avoir une oreille favorable. Son appel est entendu par une dame qui lui donne une pièce de 200 f cfa. Après avoir reçu la pièce, l’élément formule des bénédictions à l’endroit de la donatrice. Comme le font les mendiants devant les mosquées ou en tout autre lieu. » Dieu n’a qu’à te bénir (ndlr : que Dieu te bénisse), bonne journée, la tantie », lance-t-il, au moment où l’apprenti referme la portière de son Gbaka. Ici, l’élément a certes demandé au chauffeur de marquer un arrêt mais dans la conduite, il est souple comme tout quémandeur. A côté de ce type de racket, existent bien d’autres qui concernent de grosses sommes. Notre passage à San Pedro et à Tabou nous a permis de découvrir que les éléments des Frci imposent des taxes aux populations.

Le »laissez-passer »

A San Pedro le mardi 28 juin, nous sommes frappés par les « laissez passer » sur les véhicules. En effet, sur le pare brise avant de la voiture de mon frère, se trouve un  » laissez-passer » signé des autorités Frci de la région du Bas Sassandra. Ce document porte la signature de l’adjoint du commandant de la région qui s’occupe de la ville portuaire de San Pedro, le Lieutenant Coulibaly Aboubakar. A la question de savoir l’utilité de ce document, il affirme ceci : » Tout le monde a ce document ici. C’est pour mettre nos voitures à l’abri. Les Frci ont demandé aux propriétaires de véhicule de se procurer le  » laissez-passer » pour éviter qu’on leur arrache leur voiture ». Puis, il ajoute que ces « laissez-passer » sont tous payants. » Le laissez-passer permanent coûte 50.000f. Et le laissez-passer mensuel coûte 20.000f ». Interrogé sur ces taxes, le lieutenant Coulibaly des Frci que nous avons rencontré à la gendarmerie du port, nous a fait savoir que les « laissez-passer » ne sont pas payants. » Je demande à une seule personne de venir me dire qu’on lui a demandé de l’argent pour la confection du laissez-passer. Il n’y a pas de titre à payer. Comprenez bien que l’être humain reste l’être humain. Il y a des gens qui pensent que s’ils ont les laissez-passer, on ne va pas les emmerder. C’est du papier et de l’encre que nous utilisons, mais il n’y a pas de prix imposé. Les gens prennent ce qui est petit pour faire grand. Nous payons les papiers et l’encre que nous utilisons pour confectionner ces documents », fait-il savoir. Lorsqu’il finit de s’expliquer, un habitant de la ville présent à nos côtés déclare ceci : » C’est parce que nous sommes ici avec eux et nous ne pouvons pas parler. Sinon… ». A Abidjan, la plupart des automobilistes détiennent également le « laissez-passer ». Un cadre du Trésor, qui a estampillé ce document sur son véhicule de type 4×4, nous a tout simplement déclaré qu’il l’a acquis à 10.000f avec les Forces républicaines au corridor de Gesco.

Tabou : Le retour payant
Incroyable mais vrai. Les Forces républicaines de Côte d’Ivoire sont sans pitié pour les populations ivoiriennes qui ont trouvé refuge au Libéria voisin à la faveur de la crise post-électorale. Inviter à rejoindre la Côte d’Ivoire par les nouvelles autorités, les Frci ont décidé de faire payer une taxe à ces Ivoiriens. C’est le cas de la plupart des populations de Tabou. » Lorsque nous sommes arrivées à Prolo (village frontière entre Tabou et le Libéria), les Frci nous ont demandé de payer de l’argent. Quand tu payes, on te donne un ticket sur lequel il est mentionné  » billet de sortie » (voir fac-similé) qui te permet de traverser ce village. Il coûte 1000f », explique K.K. Alice. Une autre victime du racket des Frci à Tabou, qui a requis l’anonymat, nous a dépeint le phénomène en ces termes : » si tu n’as pas de pièce d’identité, tu payes 2000F. Si tu en as, tu payes 1000F. Les commerçants(es) payent 500F à chaque barrage ». A Tabou, nous n’avons pas pu rencontrer le responsable des Forces républicaines pour avoir sa version sur les griefs des populations. Tout en déplorant le racket, M. Mami Kolaté François souhaite tout simplement que les Frci soient rapidement encasernées. En attendant la fin du racket des Frci, pour l’heure, les ivoiriens se demandent tout simplement où va l’argent racketté.

Jules Claver Aka
Photos : JCA

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