Amnesty International publie un rapport accablant sur les massacres et les atteintes aux droits humains commis en Côte d’Ivoire pendant la crise postélectorale. Les deux camps sont mis en cause. L’ONG dresse un premier bilan des tueries attribuées aux combattants pro-Ouattara dans l’Ouest.

«Ils ont regardé sa carte d’identité et l’ont abattu ». C’est le titre d’unrapport d’Amnesty International, rendu public hier, qui dresse un terrible bilan des exactions, des massacres constitutifs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis tout au long de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire. Les enquêteurs de l’ONG ont recueilli, à Abidjan comme dans l’ouest du pays, plus d’une centaine de témoignages cauchemardesques, accablants pour les deux camps qui se sont disputé le pouvoir pendant six mois.

Le camp du président déchu est sévèrement mis en cause. Le document revient sur les violences et les exactions dont les forces de sécurité (FDS), loyales à Laurent Gbagbo, se sont rendues coupables. En particulier dans la commune d’Abobo, majoritairement favorable à Alassane Ouattara et passée, en février, sous le contrôle du mystérieux « commando invisible ». Dans cette commune, les FDS, cibles d’attaques, n’ont pas hésité à répliquer par des tirs d’obus de mortier sur des quartiers densément peuplés, faisant de nombreuses victimes civiles. Coupables, aussi, d’atrocités, les milices pro-Gbagbo. Les témoins interrogés par Amnesty International confirment ainsi les crimes imputés aux Jeunes Patriotes de Charles Blé Goudé. Usant d’une rhétorique « ivoiritaire » xénophobe, ils réservaient en priorité leurs supplices (voir page 3) aux Ivoiriens originaires du Nord, aux musulmans et aux ressortissants étrangers de la sous-région. Enlèvements, viols, exécutions sommaires, actes de torture, incendies de maisons habitées par des partisans réels ou supposés d’Alassane Ouattara, attaques visant les casques bleus de l’Onuci sont également recensés.

Chasse à l’homme à duékoué

Mais les pro-Gbagbo ne sont pas seuls coupables de graves violations des droits humains. Ce rapport dresse un premier bilan, terrifiant, des crimes commis par les forces armées pro-Ouattara dans l’ouest du pays. Tous les témoignages recueillis à Duekoué « font état d’une série d’homicides ciblés et systématiques commis par des agents en uniforme des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI, créées par Alassane Ouattara le 8 mars 2011), qui ont exécuté des centaines d’hommes de tous âges sur la base de considérations politiques et ethniques », résume Amnesty International. Après de violents combats, la ville est passée, dès le 29 mai, sous contrôle total des FRCI, héritières des Forces nouvelles de Guillaume Soro. Ces combattants pro-Ouattara ont alors ouvert une véritable chasse à l’homme, ciblant les hommes d’ethnie guéré, réputés proches de Laurent Gbagbo. Des hommes ayant fui en brousse racontent que des chiens ont été lancés à leurs trousses par les FRCI et les Dozos, ces chasseurs traditionnels du Nord enrôlés dans l’offensive. Toutefois, si un Guéré pouvait apporter la preuve de son allégeance à Alassane Ouattara, il était épargné. Le document compile, enfin, des témoignages effroyables sur l’usage des violences sexuelles et du viol comme armes de guerre.

Amnesty International s’étonne que de si graves violations des droits humains aient pu se produire sous l’œil des casques bleus de l’Onuci. Le massacre de Duékoué « s’est déroulé alors qu’une base de l’Onuci se trouvait à 1 km du quartier Carrefour, le principal lieu des tueries », rappelle l’ONG. Interrogée par les enquêteurs, la mission onusienne a répondu dans une lettre que « la responsabilité première de protéger les civils revenait aux autorités nationales de Côte d’Ivoire » (sic). Confus sur leur mission de protection des populations civiles, des représentants de l’Onuci interrogés par l’ONG ont en revanche fait valoir que la résolution 1975 du Conseil de sécurité des Nations unies autorisant l’Onuci à détruire les armes lourdes avait « aidé à faire tomber Laurent Gbagbo ».

Les FRCI, lourdement mises en cause par ce rapport, ont été créées le 8 mars 2011 par Alassane Ouattara. Sa responsabilité est donc engagée. Les appels à la « catharsis nationale » du nouveau président ivoirien resteront, à coup sûr, sans effet, si l’impunité devait régner. Sans justice pour toutes les victimes, la Côte d’Ivoire ne pourrait rompre, durablement, le cycle de la violence.
Gbagbo détenu à Korhogo

Amnesty International n’a pas été autorisée à rencontrer Laurent Gbagbo. Détenu à Korhogo, le président déchu n’a pu recevoir, depuis son arrestation, qu’une seule et brève visite, le 2 mai, celle de Desmond Tutu, Kofi Annan et Mary Robinson. Le CICR n’a pu visiter ni Simone Gbagbo (en résidence surveillée à Odienné), ni Pascal Affi Nguessan, président du FPI, qui serait détenu à Bouna. « Des partisans présumés de l’ancien président ont été victimes de violentes représailles », rapporte Amnesty International.
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