Publié par farafinewsCrise ivoirienne Dimanche, mai 22nd, 2011
Lynx.info : Alassane Ouattara vient de prêter serment comme président de la Côte d’Ivoire. Beaucoup d’analystes parlent déjà d’un recul de la démocratie en Afrique. C’estvotre avis aussi au MoLiTo ?
D’abord, permettez-moi d’être relativement loquace sur cette question qu’au MoLiTo nous trouvons très critique pour l’Afrique.
En Côte d’Ivoire, nous sommes face à un très sérieux malentendu, un grave amalgame fait par certains Africains, souvent de bonne foi par ailleurs. Malheureusement pour nous tous, les conséquences de cet amalgame sont potentiellement incalculables.
Pour certains en effet, c’est plutôt la victoire de la démocratie. Il y en a même qui vont jusqu’à prétendre qu’avec ça, plus personne n’oserait encore défier la voix du peuple exprimée dans les urnes… Ceux qui croient cela sont souvent de bonne foi. Seulement, leur opinion repose uniquement sur ce que véhiculent les « grands » médias, alors que ceux qui détiennent ces médias savent, eux, parfaitement que ce qu’ils font en Afrique et en Côte d’Ivoire en particulier n’a rien à voir avec la démocratie avec laquelle ils croient avoir tout à perdre. Par ailleurs, étant donné que nous sommes échaudés par les dictatures françafricaines accrochées et maintenues indéfiniment au pouvoir par leurs mentors français, l’amalgame est vite fait à l’encontre de tout président africain sortant, ignorant que dans le cas présent le régime ivoirien est une exception qui cherche justement et courageusement à se démarquer de cette françafrique. Que disent ces personnes des mascarades qui ont suivi en RCA, au Bénin et au Tchad par exemple ?
Il y a aussi ceux de mauvaise foi, qui, après avoir ingurgité et assimilé naïvement la diabolisation de Laurent Gbagbo par les mêmes médias en service commandé, n’ont en réalité que faire de la démocratie, du moment où l’essentiel pour eux est de faire partir ce dernier coûte que coûte.
Pour d’autres comme nous au MoLiTo, concernés au plus haut point par les questions africaines et engagés sans autres calculs que ceux de la libération du Togo dans une dynamique panafricaine, ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire est d’une gravité extrême qui va même au-delà de la question de démocratie. Quelle démocratie pourrait-il exister dans un pays esclave ? Elle est travestie, manipulée et détournée par ceux qui depuis d’autres cieux, se sont érigés en maîtres de l’Afrique et qui usent de la ruse, du crime organisé et de la guerre pour le rester. C’est d’autant plus grave que la Côte d’Ivoire avec Laurent Gbagbo représentait justement un des rares espoirs sérieux de libération de l’Afrique des chaînes de la françafrique par une approche réellement démocratique.
Cette différence abyssale de compréhension du même évènement provient d’abord de la culture politique dont un ingrédient essentiel est la question de l’information. Tous les « grands » médias qui servent les Africains sont des médias appartenant à des ennemis de l’Afrique et/ou noyautés par eux. Ils servent en permanence au formatage et à la lobotomisation de l’esprit des Africains. En temps de conflit armé ouvert en Afrique, ils sont utilisés pour la propagande de guerre. Les autres médias, de moindre couverture et de moindre introduction auprès des « services » autorisés ne font souvent que relayer les messages diffusés par les premiers.
Ainsi donc, on « gagne » une élection en Afrique avec des armées étrangères, les médias étrangers, l’injonction de dirigeants étrangers, les institutions tenues par des pays étrangers, l’embargo économique, l’asphyxie financière et sanitaire, … Et pour compléter le tableau, la vérification est interdite en cas de litige !
Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire est purement et simplement un très périlleux déni multidimensionnel pour l’Africain : déni de démocratie, déni de liberté, déni de souveraineté, déni de légalité, déni d’intelligence et même déni d’humanité.
C’est un message clair envoyé à tous les Africains, de quelque bord artificiel qu’ils soient, et plus spécifiquement aux patriotes débarrassés des chaînes mentales. Ce message à nous Africains signifie et nous rappelle le plus sévèrement que nous ne valons rien, que l’on peut faire de nous ce que l’on veut ; si l’Africain veut être libre et respecté, s’il veut se mesurer aux autres peuples du monde, s’il veut développer son pays et son continent, s’il veut jouir de son espace et de ses ressources, alors voilà le prix ultime à payer, celui du feu des armes sans état d’âme et sans aucun égard à son statut hypothétique d’être humain.
Dans les faits, la démocratie à l’occidentale n’a jamais pris sérieusement corps en Afrique dite « francophone ». Pour cause, il n’en a même jamais été question en réalité, toutes les fois qu’il y avait des enjeux importants. Sauf peut-être furtivement dans les années qui ont précédé les prétendues « indépendances » et où l’espoir et la détermination des peuples ont pu provisoirement s’imposer par endroits comme au Togo, malgré les autorités coloniales. Le semblant d’exception que l’on constate également de nos jours dans les pays comme le Mali, le Sénégal ou le Bénin sont ceux pour lesquels, soit l’enjeu économique et/ou géostratégique du moment est relativement moindre, soit les compétiteurs et le gagnant à une élection majeure n’ont pas un profil enclin à remettre en cause le statu quo périlleux dans lequel nous sommes. Car essentiellement, la France tient l’Afrique à travers des instruments dont les « manches », les « poignets » sont les prétendus « dirigeants » africains. C’est son approche préférée parmi d’autres. Ce procédé permet de minimiser les risques d’écorner sa propre image. En effet, ce sont les « dictateurs africains » qui, contre le luxe et une délégation de pouvoir illimité à la baïonnette sur les peuples, acceptent de couvrir toutes les basses besognes sur le continent et d’en encaisser l’opprobre consécutif aux dégâts visibles. Ce qui est encore vicieux est qu’à travers l’image dégradée des dictateurs « africains » imposés, c’est également tous les Noirs d’Afrique et d’ailleurs qui traînent l’opprobre comme un boulet au pied partout où ils se trouvent sur la planète, en plus des conditions souvent inhumaines d’existence. La réputation des commanditaires et de celle de leurs pays restant ainsi relativement sauve, le système peut perdurer indéfiniment. D’autant plus que le chaos permanent créé par eux avec l’aide de leurs serviteurs dictateurs locaux est recyclé et réutilisé par les mêmes pour justifier leur présence et leur interventionnisme. Dans un certain langage populaire, c’est avoir « le beurre, l’argent du beurre, etc. ».
Dans ces conditions, comment peut-on croire, avec une telle implication des autorités françaises, que c’est la démocratie qui gagne ? Comment peut-on croire que l’Etat français puisse travailler pour permettre l’arrivée au pouvoir de quelqu’un qui n’aurait pas été préalablement repéré, choisi, formaté et missionné pour ses intérêts ? Ce qui se passe en Côte d’Ivoire depuis 2002 à nos jours, tout comme ce qui a eu lieu au Congo Brazza dans les années 90 nous montre plutôt que si malgré toutes les précautions prises par la nébuleuse françafricaine, la démocratie arrivait à s’exercer pour amener un vrai dirigeant à la tête de l’un de nos pays, tous les moyens militaires, diplomatiques, médiatiques, économiques, financiers, antisociaux, voire occultes et autres, seront mis en œuvre pour le faire partir, mort ou vif…
L’utilisation de certains Africains contre les leurs, surtout dans un schéma de manipulation « ethnique », a également pour effet d’entretenir un autre cercle vicieux : création et activation des antagonismes, de la méfiance voire de la haine entre les Africains eux-mêmes qui s’entredéchirent, jusqu’à ce que ceux qui sont sensés se battre pour le changement perdent de vue, voire ignorent totalement les fondamentaux pour lesquels ils se battent ou devraient se battre.
Outre les publications de nombreux observateurs ayant échappés à l’emprise des « grands » médias, j’ai moi-même soumis plusieurs documents d’explication du contexte électoral ivoirien, dont celui intitulé « Crise ivoirienne : l’amalgame d’un hypothétique « déjà » », visible chez Lynx Info :http://www.lynxtogo.info/oeil-du-lynx/diaspora/1000-crise-ivoirienne-lamalgame-avec-un-hypothetique-qdeja-vu.html
Au-delà de tout ceci, c’est l’état psychologique de beaucoup d’Africains qui est le plus préoccupant.
La participation active et/ou morale de certains des nôtres, peu importe leur bonne foi, à l’un des plus grands complots du 21e siècle ourdi par l’Occident, avec l’Etat français et ses réseaux lobbyistes en tête, est tout simplement très édifiant. Voilà en effet un formidable coin de voile levé sur le parcours historique par lequel nous Africains sommes passés depuis la nuit des temps jusqu’au stade où nous en sommes : les derniers de l’humanité dont la survie même est la plus menacée de la planète. D’ailleurs, le même occident ne nous jette-t-il pas à la figure, aujourd’hui, que ce sont les Africains eux-mêmes qui avaient vendu les leurs ? Ce qui vient de se passer devrait nous ouvrir les yeux sur les conditions dans lesquelles des Africains auraient « eux-mêmes vendu les leurs ». Surtout que l’Histoire nous enseigne également que l’Occident avait aussi eu recours aux guerres et aux assassinats pour imposer des rois dociles à la traite des Africains en remplacement de tous ceux qui y étaient hostiles.
Chaque africain ayant échappé à cette sorte de formatage autodestructeur a aujourd’hui une mission vitale consistant d’abord en un travail courageux et soutenu de sensibilisation avant qu’il ne soit bien trop tard. Sauf à nous classer en dehors de l’humanité, nous faisons potentiellement face à un totalitarisme d’ordre fasciste. Le risque est par conséquent incalculable si la prise de conscience n’atteignait pas très rapidement un seuil critique d’Africains en mesure de prendre fermement et efficacement leurs responsabilités.
Lynx.info : Comment vous expliquez le soutien sans faille de tous les politiques de droite comme de gauche en France pour Alassane Ouattara ?
Le comble est le contraste saisissant entre l’impopularité sans précédent et les critiques croisées contre Nicolas Sarkozy pour sa politique intérieure et cette unanimité de la classe politiquefrançaise pour ce qui est des actes qu’il a posés en Côte d’Ivoire comme ailleurs en Afrique : ce qui n’est pas bon pour la France serait-il excellent pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique en général ?
D’abord, comprenons que pour la France comme pour la Côte d’Ivoire et l’Afrique, ce ne sont pas les personnes de Ouattara ou de Gbagbo en tant que telles qui importent le plus, mais les principes de vérité, de droit, de souveraineté, ainsi que ce que ces personnalités apportent ou font perdre à l’Afrique ou à la France et à ses alliés. Les enjeux sont énormes et au-delà de la prétendue démocratie. Les plus importants ne sont pas ceux que beaucoup croient souvent et qui consistent aux gains immédiats en ressources agricoles ou minières. Il s’agit plus sérieusement d’une bataille idéologique et avant-gardiste sur le sort de l’Afrique à long terme, au-delà même de l’espace dit « francophone » : Indépendance et développement au besoin endogène ? Ou plutôt perpétuation de la dépendance, de la tutelle infantilisante, du misérabilisme, de la mendicité et, en définitive de la livraison du droit à la vie ou à la mort des Africains au bon vouloir des décideurs sans scrupule d’autres cieux ? Les ressources et l’espace africain doivent-ils permettre de subvenir au besoin des Africains ou servir en priorité voire exclusivement des intérêts extérieurs ? L’Africain(e) Noir(e) devrait-il (elle) dans les faits, pouvoir exercer ses droits et ses devoirs à égalité avec les autres peuples du monde, et à quelle échéance ? Et qu’en est-il des pays émergeants, en particulier la Chine dans ce contexte ?
Vous me permettrez d’épargner le lecteur du reste et des détails pour le moment, et que l’on retienne seulement que l’enjeu est bien plus grand que les milliards à court ou moyen terme que rapporteront le pétrole, le gaz, l’or, le cacao, etc. En somme, il s’est agit plutôt de casser la dynamique de souveraineté et d’indépendance politique et économique effective, de l’étouffer « dans l’œuf » en Côte d’Ivoire pour parer à toute « contamination » sur le continent. C’est d’ailleurs en grande partie à cause de la non maîtrise de tels enjeux que l’on trouve parmi nous-mêmes Africains, autant de compréhensions superficielles et erronées de cette crise.
Mais pour qu’on en arrive à une telle quasi unanimité pour ce qui est de la classe politique française, il a fallu aussi une ambiance de fond totalitaire entretenue par les dirigeants occidentaux et une caporalisation sans précédent des médias manifestement préparés à l’avance ; tout ceci motivé par l’importance des enjeux défendus. Il y a aussi toujours eu de longue date, un conditionnement sournois du citoyen, qu’il soit politique ou non, au mépris de l’Afrique, conditionnement auquel s’est attaché une bonne partie de l’élite française. Et enfin l’amalgame sur « les dirigeants africains qui s’accrochent au pouvoir », lequel amalgame n’incite guère à chercher la vérité sur ce qui s’y passe réellement dans un cas précis.
Croire que le totalitarisme est définitivement révolu ou qu’il ne peut sévir encore que chez « les autres » est évidemment d’une une pure et naïve vue de l’esprit.
Lynx.info : Pour vous, la CEDEAO qui avait soutenu en 2005 et l’UA sont encore dignes de confiance aux yeux des Africains ?
Evidemment, la réponse est dans le fait même de poser la question.
La CEDEAO est totalement noyautée par la Françafrique, jusqu’au plus grand pays de l’Afrique de l’Ouest, à savoir le Nigéria, qui n’est même pas francophone. Le noyautage du Nigéria remonte au moins à l’époque de la guerre françafricaine du Biafra au début des années 60. En 2005, ce fut Obasanjo qui livra le Togo. En 2010/2011 c’est au tour de Goodluck Jonathan de travailler activement à la livraison de la Côte d’Ivoire aux mêmes pilleurs.
L’UA qui avait pu opposer quelques résistances par le passé, en particulier dans le même dossier ivoirien sous la conduite de Thabo Mbeki, a été cette fois-ci totalement dépassée. Comme la CEDEAO, l’UA n’a fait que suivre ce que l’UE et les Etats Unis ont décidé sous le couvert hypocrite de l’ONU.
Alors c’est peu de dire que la crédibilité de toutes ces organisations est fortement sujette à caution, CEDEAO, UA comme ONU.
Lynx.info …. Mais Sarkozy est ferme, ce sont les Africains qui ont demandé de tuer les ivoiriens et la Licorne a exécutée…
De notre point de vue, ceci ne trompe plus grand monde, y compris ceux qui soutiennent cette entreprise criminelle. Donc n’y perdons pas notre temps.
Lynx.info : Votre mouvement qui est orienté très panafricain n’a pas pris un recul avec les idées guerrières sur le cas ivoirien de Kofi Yamgnane dont vous êtes un proche. Comment expliquez-vous que le MoLiTo n’ait pas pris distance du patron de Sursaut ?
Ce n’était pas tout à fait sur un ton guerrier comme vous le dites. Il n’empêche que ses déclarations étaient aux antipodes de notre position quasi unanime au MoLiTo. Kofi Yamgnane était manifestement persuadé que Laurent Gbagbo avait perdu les élections et qu’il devrait par conséquent partir. Ceci, bien entendu, ne correspondait pas du tout à notre perception et à notre connaissance du dossier ivoirien que nous suivons avec une extrême vigilance dans le cadre panafricain depuis plus d’une décennie. Nous avons fait ce que nous pouvions pour qu’il ait connaissance des avis alternatifs et contraires comme le nôtre, ainsi que ceux provenant d’éminents intellectuels africains allant dans notre sens. Ce ne fut manifestement pas assez ou pas à temps, malheureusement.
Que notre mouvement ait pris un recul dans un tel contexte est plausible, étant donné l’engagement de certains membres dont moi-même auprès de Sursaut Togo pour une alternative au pays. Mais vous savez, le MoLiTo n’est en aucune façon inféodé à quelque autre organisation ou personnalité que ce soit. Si nous avons créé ce mouvement c’est justement pour avoir une liberté totale de jugement et d’action en pareille situation ultra délicate à maîtriser par les politiques classiques. Nous pressentions cela par rapport aux partis et mouvements existants, par rapport à des compréhensions que nous jugeons incomplètes ou biaisées, des problèmes du Togo comme de l’Afrique en général. Nos relations avec d’autres organisations partenaires, qu’elles soient togolaises, françaises ou autres, consistent seulement à solliciter ce que chacune d’elles peut nous apporter et laisser en quelque sorte ce qui, à notre sens, ne servirait pas la cause telle que nous l’entendons.
Par ailleurs, bon nombre de compatriotes togolais et Africains engagés, célèbres et moins célèbres, se sont également fourvoyés, selon nous en tous cas, dans ce dossier ivoirien. Mais c’est souvent de très bonne foi. Nous continuons à nous expliquer et les compréhensions évoluent malgré les difficultés. Dans tous les cas, il n’est de l’intérêt de personne que nous nous renions les uns les autres sur la base de ce qui est manifestement un grave malentendu. Lequel malentendu a été savamment orchestré par les ennemis de l’Afrique pour nous déstabiliser, nous « mélanger », nous confondre et nous opposer à nos dépens. Nous refusons de tomber dans cet énorme traquenard que nous ont tendu en Côte d’Ivoire ceux qui méprisent les Africains, qui nous divisent pour régner et maintenir l’accaparement et le dépouillement du continent à leurs intérêts exclusifs.
Tout en étant conscients des limites, notre approche favorise une certaine pédagogie pour une convergence optimale, nécessaire à un rassemblement maximal de nos forces. C’est le caractère extrêmement redoutable et vicieux des ennemis masqués de l’Afrique qui nous oblige à une telle approche qui s’applique aussi au frère Kofi Yamgnane.
Interview réalisée par Camus Ali Lynx.in
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