Par Mohamed Bouhamidi, le 05 mai 2011
La toute proche célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse nous rappelle combien la bataille médiatique a été et reste décisive dans la guerre menée à la Libye. Elle a annihilé la plus puissante des armes anti-guerre : les opinions publiques. Cette arme des citoyens mobilisés pour entraver quelque peu les démarches guerrières et agressives a été totalement absente. Ces mobilisations des citoyens du monde entier n’avaient pas empêché les attaques les plus terribles comme l’invasion de l’Irak, son million de morts et deux millions de réfugiés et déplacés, ni l’opération «plomb durci», ni le démembrement de la Serbie. Mais elles avaient quand même puissamment pesé pour que restent une mémoire de l’agression et une condamnation morale de l’agresseur. G. W. Bush ne peut plus se déplacer aussi facilement qu’il le voudrait.

Tony Blair, qui appelle aujourd’hui à attaquer l’Iran, ne peut, non plus, tout à fait cacher son véritable visage même s’il a réussi, dès 2004, à entraîner Kadhafi dans une série de concessions en faveur des politiques ultralibérales et, entre autres, à mettre l’argent de la Libye dans différents placements dont les fameux fonds souverains. Le gel de ses avoirs évalués entre deux cent et trois cent milliards de dollars constitue l’un des plus grands hold-up de l’histoire de l’humanité. Si l’on tient compte de l’engagement des «révoltés» de Benghazi de remettre toutes les richesses du pays entre les mains des coalisés, ce hold-up se situe à la hauteur du vol de l’or des Incas, des richesses de l’Inde et de la Chine, de la terre des Amérindiens et des Palestiniens, etc. Un de ces pillages dignes de la dépossession du Congo et du Rwanda.

S’ils s’en souviennent, les Algériens peuvent mesurer où nous aurait menés la campagne formidable des «experts» consultés par les titres ultralibéraux qui voulaient à tout prix mettre les réserves financières de l’Algérie dans des fonds souverains destinés à acheter des actifs à l’étranger. Quel zèle de ceux qui se voyaient déjà installés dans de grandes capitales étrangères à jouer les capitalistes modernes avec l’argent de l’Algérie et au nom d’une nouvelle idéologie qui se gausse de l’idée de nation ! De cette idée de nation et de la nation concrète qui leur aurait donné l’argent chèrement payé par la guerre de libération et par la bataille de la nationalisation du pétrole qui a arraché l’argent aux multinationales et à leurs fondés de pouvoir. Les mêmes qui, en Libye, avaient mené les grandes réformes financières et mis cet argent au service des banques étrangères mènent aujourd’hui la rébellion contre l’Etat qui a refusé de les suivre au-delà d’une certaine ligne rouge qui s’appelle la souveraineté nationale.

Il n’y a rien d’étonnant dans cette alliance militaire et dans la subversion contre-révolutionnaire entre les ultralibéraux libyens et les puissances étrangères. Elle ne représente que la conséquence tragique, mais logique de leur alliance de fond : l’alliance politique pour arracher les richesses du pays libyen au peuple libyen comme le feront les ultralibéraux dans d’autres pays, contre leurs peuples et contre leurs Etats. Cette question des réserves de changes et le placement des excédents posent bien d’autres questions dont celle de la dilapidation forcée des ressources dès lors qu’elles génèrent des revenus par trop supérieurs aux besoins du pays. Et ce n’est pas qu’un aspect technique. Les besoins énergétiques des puissances de l’empire fixent les niveaux de production et les politiques de ces puissances à l’endroit d’une énergie vitale pour leur vie quotidienne. Et si les autorités algériennes, sous le coup de la pression médiatique et politique, aussi bien locale qu’étrangère, avaient placé notre argent dans des fonds souverains pour permettre à quelques-uns de jouer au poker d’une spéculation financière, dont ils n’ont qu’une maîtrise scolaire ? Notre argent aurait été gelé au moindre conflit avec des puissances qui nous cherchent visiblement querelle et nous créent sans arrêt des motifs de friction, des injonctions à laisser marcher la fantomatique CNCD aux interpellations sur les mercenaires algériens en Libye, en passant par des commentaires sur les réformes discutées dans notre pays qui ressemblent beaucoup à des doigts menaçants qui montrent la bonne direction.

Vous aviez oublié cet épisode de la campagne pour la création de fonds souverains algériens ? L’immense majorité des gens a oublié. Et c’est comme cela que fonctionne la désactivation de l’expérience. La crise financière de 2008 est venue ensuite faire oublier cet assaut de «bons conseils» : pourquoi laissez-vous votre argent dormir ? Avec les faillites qui se multiplient en Europe vous pouvez faire de bonnes affaires ? Est-ce que les usines qui font faillite sont une bonne affaire si elles travaillent dans les mêmes créneaux que les ateliers chinois et à quoi cela sert d’acheter des manufactures puisque toutes les entreprises stratégiques restent fermées aux investisseurs arabes, à commencer par la gestion des ports et aéroports et il est inutile même de penser à l’avionique ? Les plus grands noms de l’économie mondiale avaient déjà largement critiqué les fonds de pensions et mis en doute la réalité des perspectives des fonds souverains.

En fait, ces grands noms commençaient à émettre des questions de plus en plus distantes des diktats théoriques ultralibéraux, mais pouvaient-ils ébranler les convictions religieuses de nos «experts» qui en sont restés aux théories des Chicago boys ? Le choc et la stupeur médiatiques avaient largement pour but de nous cacher les vraies raisons de la guerre. Beaucoup d’articles remarquables ont en fait le tour ou presque. Les auteurs de ces articles ont mis au jour les motifs inavouables. Le premier d’entre eux reste la confrontation à distance entre la Chine, d’un côté, et les USA et l’Europe, de l’autre. En 2008, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont dépassé les cent milliards de dollars. A la même date, les échanges USA-Afrique ont atteint les quatre vingt millions de dollars. Sur ce terrain, la Chine a battu les USA et elle surpasse l’Europe. Le volume des échanges ne suffit pas à estimer ces échanges. La Chine a gagné du terrain sur le terrain pétrolier et minier, y compris l’uranium sur un continent dont elle était absente. En Libye même, elle avait réussi une remarquable percée et les investissements en cours et en gestation frôlaient les cinquante milliards de dollars, dont la plus grosse partie allait à l’énergie. Plusieurs spécialistes répètent à l’envi, et à la suite du rapport public de la CIA, que les USA ne possèdent plus qu’une arme décisive, après avoir perdu celle des nanotechnologies, dans leur confrontation avec la Chine et maintenant avec les Brics : leur suprématie militaire pour freiner l’accès indépendant de la Chine aux sources du pétrole.

La guerre faite à la Libye est une guerre contre la présence chinoise en Libye, en particulier, et en Afrique, en général. Mais, c’est surtout une guerre qui se concentre sur la bande sahélienne qui recèle les plus importantes réserves de pétrole jamais connues. C’est une guerre que la Chine ne peut mener aujourd’hui et pour laquelle elle préfère différer sa réponse en proposant des solutions intermédiaires, y compris le principe de payer une dîme aux USA par l’achat de bons du Trésor américain (et passer des commandes qui assurent l’emploi américain) pour alléger le poids des déficits et de la dette, alors que tout le monde sait qu’il s’agit de bons et de placements non remboursables et non rapatriables. Demander le rapatriement des fonds ou le rebroussement de cet argent équivaut à un casus belli dans les conditions de la crise financière actuelle. Et cette tendance au non-remboursement devient générale et non négociable. C’est le comportement du fort à l’endroit du faible, le comportement du loup, le sens de l’honneur en moins.

Quand le remplaçant de Blair – c’était Brown ? – a fait sa tournée du Golfe pendant la crise de 2008, il a réclamé sans sourciller le placement en Angleterre de l’argent des pétromonarchies, c’était sans espoir de retour. Et c’est dans le même esprit que l’Angleterre a vanté les taux d’intérêt de sa City à l’Algérie. Ni les Etats-Unis ni les grandes puissances européennes n’ont le temps de tergiverser face aux menaces de la crise et de leur déclin. C’est maintenant qu’ils doivent profiter de leur suprématie militaire pour ralentir la Chine et l’ensemble des pays émergents dans le sillage de la Chine. Les prévisions donnent la Chine première puissance économique mondiale dans cinq ans. C’est dire l’urgence. Obama doit accélérer l’intervention des USA partout dans le monde où il faudra freiner les Brics en répartissant mieux la charge des opérations militaires sur l’ensemble de ces alliés. Il a sommé Berlusconi d’entrer dans la danse meurtrière, et c’est un signe très fort qu’Obama brûle les vaisseaux de ses alliés qui seraient tentés par des solutions négociées. Pour eux, ce doit être la victoire ou rien quel qu’en soit le coût, car la bataille n’est pas celle des traîtres de Benghazi – comment appelez-vous quelqu’un qui gérait la maison et qui en donne les clés à un agresseur même s’il a de sérieuses rancunes à l’égard du chef du moment ? -, mais celle de l’empire contre l’ensemble des Brics, Chine en tête. La détermination euro-américaine à aller jusqu’au bout de la guerre libyenne a déterminé les Brics à réagir et à condamner les dépassements de l’Otan, ce qui est un signal qu’ils n’éviteront pas éternellement la confrontation.

Peu de gens ont relevé un fait capital dans cette affaire libyenne : Obama a justifié l’attaque de la Libye en parlant de réaction à une menace contre les valeurs de l’Amérique. Il ne parle plus d’un danger physique, de menaces terroristes, de morts, etc. Il ne parle plus d’un nouvel Pearl Harbour, ni de la menace communiste. Il parle de valeurs et tout le monde sait ce que sont les valeurs de l’Amérique : la liberté d’entreprendre et la libre circulation des capitaux. Rappelez-vous comment se définissait l’Amérique face à l’URSS : le monde libre. Les mots liberté et démocratie dans le vocabulaire américain veulent dire capitalisme. Le contraire s’appelle de toute évidence dictature et les cibles s’appelleront désormais les dictateurs. Cette justification d’Obama annonçait au monde et à ceux qui savent lire ce genre de message qu’il n’est pas question que les USA laissent se développer un autre modèle que la libre circulation des marchandises et des capitaux, et que le monde entier doit se plier au leadership américain. Poutine a immédiatement répondu en Norvège et en Suède, les Brics aussi, et il semble bien que la Chine soit en train d’indiquer dans son langage la ligne que les USA seraient avisés de ne pas franchir. Il n’y a rien de surprenant dans cette démarche. Obama avait formulé la critique du complexe militaro-industriel à l’endroit de Bush. Les alliés de l’Amérique doivent prendre le poids du fardeau sous contrôle américain, mais ils doivent le faire et Berlusconi vient de le comprendre.

Pour les gogos que nous sommes, cette directive américaine sur le fardeau français de la guerre nous est enveloppée dans l’emballage de Bernard-Henri Lévy. La mise en scène a bien marché et les commentaires savants ou vulgaires insistent pour nous faire croire sur le mode de la dérision, de la colère ou de l’envie au rôle du philosophe qui se vend comme les savonnettes. C’est alors que ce système capitaliste financiarisé et en crise profonde est en crise qu’en Algérie, les ultralibéraux profitent de son agressivité pour nous convaincre qu’il est le seul viable. Pour qu’il vienne investir – mais pourquoi diable le ferait-il en Algérie quand il est incapable de le faire chez lui ? – il lui faut de la visibilité sur trente ans. Autrement dit, donnez-lui les clés de la maison. Existe-t-il meilleure visibilité pour lui que celle qu’il peut se donner en toute liberté sur notre sol ?

Le discours d’Obama sur la Libye est une déclaration de guerre à toute l’humanité. Le nouvel ennemi de l’Amérique ne peut plus être le terrorisme islamiste trop limité à une région géographique, et qui a déjà largement joué son rôle en justifiant l’occupation de l’Irak dont 85% des revenus aujourd’hui vont aux USA, l’occupation de l’Afghanistan aux quasis frontières de la Chine et en justifiant l’Africom qui remodèlera les frontières issues de la libération de l’Afrique. Avec la définition du nouveau danger, il fallait organiser les cérémonies de la mort symbolique de l’ancien danger, Oussama Ben Laden. Les nouveaux visages de l’ennemi s’appelleront utilement Chavez, Moralès, Kadhafi et peut-être aussi Bouteflika. Le nouvel ennemi de l’Amérique, ce sont tous les pays d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique qui oseront, à l’instar de l’Algérie depuis 2008, s’écarter du strict, mais alors du strict modèle néolibéral. Kadhafi a été le grain de sable qui les a empêchés d’embrayer immédiatement sur l’Algérie. La résistance du peuple libyen est une résistance au nom de toute l’humanité et Kadhafi entre dans cette métamorphose des saints par laquelle il expie ses erreurs pour renaître sous l’aspect du héros national. Sarkozy connaît-il l’existence d’un certain Vercingétorix ? Nous rappellerons nous, Algériens, l’existence des Massinissa et des Ben Boulaïd ?

Mohamed Bouhamidi

Source : LA TRIBUNE ONLINE

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