Sur l’axe Abidjan-Ouagadougou, le défi auquel sont confrontés les « républicains » est celui des « corps habillés »


Etonnante semaine qui illustre l’extrême volatilité des affaires diplomatico-politiques en Afrique de l’Ouest. Alors que la situation semblait s’enliser une fois encore, Gbagbo a subitement été « démis » de sa fonction de président auto-proclamé qu’il occupait quand même depuis octobre 2005 ! Chacun pensait donc qu’on allait pouvoir s’occuper d’autres choses que de discourir à l’infini sur le mode de production mystico-politique du couple Gbagbo et s’atteler enfin à la nécessaire « réconciliation » et « reconstruction » d’une République de Côte d’Ivoire en miettes et en ruines.

Etant entendu que sans reconstruction économique et sociale, il n’y aura pas de réconciliation dont la composante majeure est le désarmement des groupes armés qui, aujourd’hui, pullulent dans le pays (et bien au-delà hélas) ; à condition que ceux qui « vivent » actuellement avec une arme à la main puissent faire autre chose que piller, voler et violer.

Le lundi 11 avril 2011, le couple Gbagbo faisait l’ouverture de tous les journaux télévisés et la « une » de la presse. Dès le lendemain, chacun pouvait « tirer des plans sur la comète ». Peu de temps : dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 avril 2011, c’est à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, que tout explosait ; à Kosyam, au sein du palais présidentiel, avec la mutinerie du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), la fuite du président Blaise Compaoré à Ziniaré, son « village » et le déferlement des « corps habillés » en ville où les commerces étaient saccagés. En quelques heures, Ouaga va être l’otage des militaires bientôt rejoints dans la rue par les commerçants qui, pour dénoncer les exactions de l’armée, vont s’en prendre aux symboles du pouvoir politique : le siège du parti, l’Assemblée nationale…

Certains veulent voir dans ces événements concomitants – la chute de Gbagbo à Abidjan, la mutinerie de l’armée contre Compaoré à Ouaga – un signe du destin tant l’histoire des deux hommes est étroitement imbriquée depuis dix ans et que l’accession au pouvoir de Alassane Dramane Ouattara est, pour ces mêmes observateurs, l’expression de cette imbrication : ADO, plus que « l’homme des Américains » puis « l’homme de Sarkozy » est, depuis 2002, présenté comme « l’homme de Blaise ». Il en est même pour affirmer que les mutineries à répétition dont le Burkina Faso est le théâtre depuis deux mois est le résultat d’actions de déstabilisation de Blaise menées par le clan Gbagbo. C’est donner aux Gbagbo bien plus de moyens d’intervention qu’ils n’en ont eu : la meilleure preuve en est que leur fameux « bunker » n’était qu’une cave et que les « résistants » qui s’y étaient réfugiés y « mouraient de faim ». Alors de là à instrumentaliser les mutineries au sein du RSP… !

Il n’en demeure pas moins que l’axe Abidjan-Ouagadougou est bien plus mal en point qu’on ne le pense à cause, justement, de ses « corps habillés ». C’est compréhensible en Côte d’Ivoire où le pays est livré aux milices et aux groupes armés (les FRCI n’ont de « républicain » que le « R » de leur sigle) depuis trop longtemps et où l’alternance politique, le 24 décembre 1999, a résulté d’un coup de force militaire tandis que ce sont encore les armes qui ont parlé lors des événements du 18-19 septembre 2002, ceux qui ont changé la donne géopolitique du pays.

Pourquoi une armée serait-elle républicaine dans des Républiques qui le sont de moins en moins ? Plus que la déliquescence du pouvoir, ce sont les connexions affairo-politiques qui ont gangrené les comportements. Et quand les dirigeants s’enrichissent avec ostentation, ceux qui ont des armes et rien d’autres descendent dans la rue pour exprimer leurs revendications. Ce n’est pas nouveau : le lundi 14 mai 1990 (Ouattara avait été nommé président du « Comité interministériel chargé de l’élaboration et de la mise en application du programme de stabilisation et de relance économique » le 18 avril 1990) des appelés avaient envahi les locaux de la radio nationale prenant la suite des « loubards » qui, depuis plusieurs jours, s’étaient répandus dans la capitale. Le mercredi 16 mai 1990, le mouvement avait pris de l’ampleur ; Abidjan jouait à se faire peur. L’intervention des troupes françaises de Port-Bouët était évoquée. La télé avait cessé ses émissions. Tentative de coup d’Etat ?

En fait, l’armée et la police, en état d’ébriété, largement « chanvrées », occupaient la rue. Le temps de racketter, arme au poing, les plus imprudents dont je fis partie avec mon photographe. Quelques semaines auparavant, le 5 mars 1990, lors d’une mémorable conférence de presse, le « Vieux », confronté aux troubles, avait affirmé : « Entre l’injustice et le désordre, je n’hésiterais pas à choisir l’injustice ». L’injustice était inhérente au système ; le désordre perdurera et c’est dans ce contexte que Houphouët avait fait appel à Ouattara pour remettre de l’ordre… dans l’économie afin que le désordre social cesse. Vingt et un ans plus tard, ceux qui, entre injustice et désordre, choisissent l’injustice se trompent ; ils ont aussi le désordre ! A Abidjan et à Ouaga ; comme ailleurs ! ADO, de 1990 à 1993, a remis de la rigueur dans la gestion de la République. Non sans susciter des tensions politiques sur lesquelles ont surfé les leaders de l’opposition (le multipartisme venait d’être institué). Mais la population, dans l’ensemble, avait pris conscience de la nécessité de remettre de l’ordre dans le fonctionnement de l’Etat et, du même coup, de ne plus accepter la corruption ordinaire (celle dont vivent les « corps habillés » et autres fonctionnaires).

A Ouaga, il faut être sourd, aveugle et muet pour ne pas prendre conscience que l’injustice et le désordre sont, dans le même temps, à l’ordre du jour. Il y a un an, dans une suite de « dépêches » je m’interrogeais sur la présidence du Faso entre « syndrome Tandja » – volonté de faire un mandat de trop – et « syndrome Domenech » (c’était la Coupe du monde de football) : se placer tellement au-dessus de la mêlée que l’on se coupe des réalités. Conclusion d’alors : « Entre la règle du jeu en vigueur aujourd’hui au Burkina Faso, et le jeu sans règles, en vigueur ailleurs, qu’il s’agisse de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, du Niger, etc., il n’y a rien d’autre que la volonté des peuples à s’investir dans leur devenir. Encore faut-il que leurs dirigeants leur concède un champ d’action à la hauteur de leurs ambitions. Si le politique n’embraye pas sur le social, la croissance économique sera perçue comme la volonté de quelques uns de s’enrichir un peu plus.

L’histoire du « pays des hommes intègres » nous rappelle que les fractures y conduisent aux ruptures. Blaise Compaoré le sait mieux que quiconque ». Le Burkina Faso n’est pas la Côte d’Ivoire : les peuples n’y accepteront pas l’inacceptable pendant une ou deux décennies, attendant que le temps passe et que la communauté internationale se lasse. Les Burkinabè savent que Blaise a permis des avancées considérables ; mais ils ne veulent pas être que les spectateurs du bien-être des autres. Ils ne sont pas dupes, non plus, de l’injustice d’un système économique qui s’impose à tous ; ils veulent seulement que le président du Faso, parce que c’est son job et que c’est son histoire, retrouve cette part d’humanisme qu’il a perdu et qui était le fondement de la « Révolution », puis, après que celle-ci ait été dévoyée, de la « Rectification ».

Blaise doit redevenir le président des Burkinabè ; pas seulement le président du Faso. Sinon, il risque de n’être plus ni l’un ni l’autre. Blaise est arrivé au pouvoir alors que ni Gbagbo ni Ouattara n’existaient encore politiquement en Côte d’Ivoire. Pour les Burkinabè qui ont vingt, trente ou quarante ans, le temps semble figé et le PF démotivé. Même si, dans le même temps, il valait mieux être Burkinabè qu’Ivoirien !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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