Le Mali et la guerre éternelle contre la terreur


Pepe Escobar
Asia Times Online

Et l’Oscar de la meilleure suite de 2012 va à… La Guerre Mondiale Contre la Terreur (GMCT), une production du Pentagone. Qu’ils abandonnent tout espoir ceux qui pensaient que tout ce bazar était terminé avec la liquidation cinématographique de « Geronimo », alias Oussama ben Laden, réduit un peu plus en bref camée dans Zero Dark Thirty, le film qui fait une belle place à la torture.

C’est maintenant officiel : le président du chef d’état-major interarmes, le Général Martin Dempsey, est revenu de la gueule du loup, et cela a été dûment mis en ligne sur le site AFRICOM, la branche armée africaine du Pentagone. Fini al-Qaïda « historique », terré quelque part au Waziristân dans les zones tribales pakistanaises, voici al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Selon les mots de Dempsey, AQMI « est une menace, non seulement pour le Mali, mais pour la région, et si [...] on ne s’en occupe pas, il pourrait devenir une menace mondiale ».

Avec le Mali désormais élevé au statut de « menace » pour le monde entier, GMCT a prouvé être réellement à durée indéterminée. Le Pentagone ne fait pas dans l’ironie ; dans les années 2000, lorsque les guerriers de salon ont forgé l’expression « La Longue Guerre », ils étaient très sérieux. Même sous la doctrine « diriger par derrière » du Président Obama 2.0, le Pentagone cherche indubitablement à entrer en guerre au Mali – et pas seulement pour sa variété de l’ombre.[1] Le Général Carter Ham, le commandant d’AFRICOM, opère déjà sous l’hypothèse que les Islamistes au Mali « attaqueront les intérêts américains ».

Ainsi, les 100 premiers « conseillers » militaires américains sont envoyés au Niger, au Nigeria, au Burkina Faso, au Sénégal, au Togo et au Ghana – les six pays-membres de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui composera une armée africaine expédiée (par les Nations Unies) pour reconquérir (envahir ?) les parties du Mali se trouvant sous la domination islamiste d’AQMI, son groupe scindé MUJAO et la milice Ansar ed-Dine. Cette mini armée africaine est bien sûr payée par l’Occident.

Ceux qui étudient la Guerre du Vietnam seront les premiers à remarquer que l’envoi de « conseillers » fut la première étape du bourbier qui a suivi. Et dans un à-côté ironique non-Pentagonesque, au cours de ces dernières années, les Etats-Unis ont bien entraîné des soldats maliens. Beaucoup d’entre eux ont déserté comme prévu. Quant au Capitaine Amadou Haya Sanogo, généreusement entraîné à Fort Benning [base militaire américaine près de Columbus, en Géorgie], non seulement a-t-il mené un coup d’Etat militaire contre un gouvernement malien élu, mais il a également créé les conditions pour la montée des Islamistes.

Pourtant, personne n’y prête attention. Le Général Carter Ham est si excité à la perspective qu’AFRICOM accumule plus de scènes que Led Zeppelin dans son âge d’or, et qu’il acquiert lui-même le statut de sauveur iconique (le Carter d’Afrique ?), qu’il se mélange les pinceaux.[2]

Ce général semble avoir oublié qu’AFRICOM – et ensuite l’OTAN – a soutenu (et armé) irrémédiablement les rebelles de l’OTAN en Libye, qui étaient l’avant-garde combattante dans la guerre contre Mouammar Kadhafi. Ce général sait très bien qu’AQMI a « beaucoup d’argent et beaucoup d’armes ».

Mais il pense que ce sont « des mercenaires payés par Kadhafi » qui ont abandonné la Libye et amené leurs armes, et que « beaucoup d’entre eux sont venus dans le Nord du Mali ». Non, mon général, ils n’étaient pas des mercenaires de Kadhafi ; la plupart d’entre eux étaient des rebelles de l’OTAN, les mêmes qui ont attaqué le consulat des Etats-Unis, en réalité une station de la CIA, à Benghazi, les mêmes qui se sont rendus en Syrie, les mêmes qui ont été lâchés dans tous le Sahel.

Mais à quoi joue l’Algérie ?

A ce moment précis, le Premier ministre britannique, David Cameron, a suivi La Voix de Son Maître, annonçant que l’intervention au Mali durerait des années « voire des décennies ».[3]

Mardi dernier, la crème de la crème de l’establishment des services secrets britanniques s’est rencontrée pour planifier rien d’autre qu’une guerre pan-Sahara/Sahel, pour laquelle ils veulent une autre « coalition des bonnes volontés » de style Bush.[4] Pour l’instant, l’implication britannique signifie déjà plus de « conseillers » dans la « coopération militaire » habituelle et les catégories de « formation à la sécurité », beaucoup d’argent et, enfin et surtout, des Forces Spéciales en mode de guerre de l’ombre.

Tout ce scénario devient complet avec un autre « Geronimo » providentiel : Mokhtar Belmokhtar, alias « L’insaisissable » (du moins par les services secrets français), le chef de MUJAO qui a échafaudé le raid contre le champ gazier d’In Amenas en Algérie.

N’avons-nous pas vu ce film auparavant ? Bien sûr que si ! Mais maintenant – c’est officiel – le Mali est le nouvel Afghanistan (ainsi que l’Asia Timles Online déjà rapporté – Burn, burn Africa’s Afghanistan 18 janvier 2013). Voici Cameron : « Exactement comme nous avions dû nous occuper de cela au Pakistan et en Afghanistan, le monde a donc besoin de se rassembler pour s’occuper de cette menace en Afrique du Nord ». C’est exact : Belmokhtar répète déjà pour son apparition fugace dans une suite de Zero Dark Thirty.

Il est donc désormais clair où se positionnent les « relations spéciales » anglo-américaines Pentagone/Africom/services secrets britanniques – avec les Français sous leur Président François Hollande, reconverti en chef de guerre, « montrant » momentanément la voie vers Opération Bourbier Africain. Fait décisif, personne dans l’Union Européenne, à part les Rosbifs, est assez taré pour suivre les pas du chef de guerre Hollande.

En comparaison, ce qui n’est absolument pas clair est où se positionne la clé de cette équation – l’Algérie – par rapport au point de vue de la GMCT occidentale.

Fait numéro un, le nouveau « Geronimo » Belmokhtar, et sa Brigade Al-Mulathamin (« La Brigade Masquée »), dont le bataillon de « Ceux qui signent par le sang », qui a mené l’attaque en Algérie, est un sous-groupe, jouit de liens extrêmement intimes avec les services secrets algériens. D’une certaine manière, cela pourrait être considéré comme un remake des relations entre les Taliban – et al-Qaïda « historique » – avec l’Inter-Services Intelligence (ISI), les services secrets pakistanais.

La réponse ultra-violente des militaires algériens au raid islamiste était prévisible (c’est comme ça qu’ils procédaient durant leur guerre interne des années 1990 contre le Front Islamique du Salut). Nous ne négocions pas avec les terroristes : nous les tuons (en compagnie de quantités d’otages). Nous le faisons nous-mêmes, sans étrangers fouineurs, et nous essayons d’obtenir un black-out total sur l’information.

Il ne faut pas s’étonner que ce mode opératoire ait fait levé un chapelet de sourcils dans toutes les « relations spéciales » anglo-américaines. Ainsi le bilan Washington/Londres : nous ne pouvons faire confiance aux Algériens. Notre GMCT – le chapitre Sahara/Sahel – sera menée sans eux. Peut-être même contre eux.

Un facteur de complication sérieuse est qu’environ 40 Islamistes (dont des Libyens, des Syriens et des Egyptiens) ont traversé au moins 1.600 kilomètres de rude désert depuis la Libye, pas du Mali [pour se rendre en Algérie]. Ils devaient avoir une sacrée « protection » – pouvant aller de renseignements fournis par une puissance étrangère à des initiés algériens habilités. Les otages ont parlé de ravisseurs « avec des accents nord-américain » (dont un Canadien que Reuters a appelé « Chedad ») et que ceux-ci savaient tous exactement où les étrangers étaient situés dans l’enceinte.[5]

Le Professeur Jeremy Keenan de l’Ecole des Etudes Orientales et Africaines de Londres le formule dans les termes d’une opération algérienne sous fausse bannière qui a mal tourné.[6] Il se peut qu’Alger ait voulu signaler aux Occidentaux que le bombardement français au Mali conduirait inévitablement à un retour de manivelle ; mais ensuite, Belmokhtar l’a fait à l’envers parce qu’il était furieux que les Français aient été autorisés à traverser l’espace aérien algérien pour bombarder le Mali. D’une certaine manière, cela pourrait être considéré comme un remake des Taliban se révoltant contre l’ISI.

L’opinion publique algérienne est immensément méfiante, c’est le moins que l’on puisse dire, à l’égard des motivations de tous les acteurs, y compris le gouvernement algérien, et en particulier la France. ICI se trouve un échantillon fascinant (en anglais). Ce point de vue d’un professeur de sciences politiques vaut la peine d’être cité longuement, puisqu’il résume parfaitement le « premier rôle » des Français dans le nouveau chapitre de la GMCT.

Dans une interview accordée au quotidien algérien Le Soir, le professeur de sciences politiques Ahmed Adimi a décrit cette intervention comme une tentative de « fragiliser l’Etat algérien » et « une des étapes d’un plan visant l’installation de forces étrangères dans la région du Sahel ». La thèse d’Adimi est que la France a travaillé pendant des années à déstabiliser le Sahel comme moyen de renforcer sa position géopolitique.

Interrogé pour savoir si l’opération française au Mali était en accord avec la résolution 2085 du conseil de sécurité des Nations Unies, Adimi déclare que cette résolution « ne pose pas réellement de problème. Les puissances occidentales ont l’habitude d’intervenir puis d’adopter des résolutions pour justifier leurs opérations militaires. Cela s’est déjà produit en Irak. En fait, l’opération française peut paraître légale car elle intervient à la demande du président malien par intérim. Toutefois, il est important de rappeler que l’actuel gouvernement est arrivé au pouvoir suite à un coup d’Etat. Pour ce qui est de l’intervention, elle était certes prévisible mais les Français ont précipité les choses. [.] Ces groupes terroristes étant manipulés par certaines puissances étrangères, il semblerait que l’on ait facilité leur entrée à Konna. C’est cette avancée ‘préfabriquée’ vers le sud qui a justifié l’intervention des forces françaises. »

Adimi soutient que les Algériens ont tiré « la sonnette d’alarme au sujet de la situation au Sahel en général. Ahmed Barkouk et moi-même avons organisé plusieurs séminaires sur ce sujet. Nous avions évoqué le rôle de la France et son engagement dans la région. C’est la France qui est derrière la création du mouvement Azawed, je parle bien sûr de l’organisation politique et non pas du peuple Azawed qui a des droits en tant que communauté. Les Français savaient que leur intervention en Libye provoquerait un retour des militaires touareg pro-Kadhafi vers le Mali. Ils avaient aussi prévu le déversement des stocks d’armements libyens dans l’ensemble de la bande du Sahel. Le projet de transformer la région en nouvel Afghanistan est le résultat d’une longue planification. »

Tariq Ramadan, dans un article accablant,[7] démasque également Paris, en faisant le lien entre l’intervention « humanitaire » douteuse de Sarkozy en Libye et l’actuelle offensive de Hollande pour protéger un pays « ami » – tout cela couplé à l’hypocrisie de la France pendant des décennies qui n’en avait rien affaire « des gens » qui souffraient sous les dictatures africaines assorties. Mais l’Oscar pour le meilleur scénario hypocrite revient certainement à la préoccupation actuelle franco-anglo-américaine d’un Mali devenant le nouveau terrain de jeu d’al-Qaïda, lorsque les véritables et essentiels terrains de jeu soutenus par l’OTAN sont le Nord de la Syrie (jusqu’à la frontière turque), le Nord du Liban et la majeure partie de la Libye.

Suivez l’or et suivez l’uranium !

Avant même qu’il ne soit possible d’analyser complètement la myriade de ramifications – dont beaucoup sont imprévues – de la GMCT étendue, il y a deux fronts qu’il faudra observer attentivement dans un proche avenir. Par conséquent, suivons l’or et suivons l’uranium !

L’or. Une foule de pays ont des lingots d’or déposés à la Réserve Fédérale de New York. Parmi eux, d’une importance cruciale, l’Allemagne. Récemment, Berlin a commencé à demander le rapatriement de son or – 374 tonnes de la Banque de France et 300 tonnes sur ses 1.500 tonnes qui se trouvent à la Réserve Fédérale de New York.

Devinez ce que les Français et les Américains ont essentiellement dit : Nous n’avons pas d’or ! Du moins, en ce moment précis. Cela prendra au moins cinq ans pour que l’or allemand détenu en France soit retourné, et pas moins de sept ans pour celui qui est planqué à la Réserve Fédérale de New York. Le vrai problème est que Paris et Washington/New York doivent trouver de l’or par tous les moyens.

C’est là que le Mali entre – magnifiquement – en scène. Le Mali – avec le Ghana – compte pour jusqu’à 8% de la production mondiale d’or. Par conséquent, si vous êtes prêt à tout pour obtenir le bon produit – l’or physique – vous devez contrôler le Mali. Imaginez que tout cet or tombe entre les mains de… la Chine !

Maintenant, suivez l’uranium. Comme tout ceux qui ont eu les yeux fixés sur la saga du yellowcake [concentré d'uranium] juste avant l’invasion de l’Irak le savent, le Niger est le quatrième plus gros producteur d’uranium du monde. Son plus gros client est – oh ! Surprise ! – la France : la moitié de l’électricité en France provient de l’énergie nucléaire.
Il se trouve que les mines d’uranium au Niger sont concentrées dans le nord-ouest du pays, sur la chaîne occidentale du massif de l’Aïr, à proximité de la frontière malienne, et l’une des régions bombardées par les Français.

La question de l’uranium est intimement liée aux rébellions touareg successives ; il faut se rappeler que pour les Touaregs il n’y a pas de frontières dans le Sahel. Toutes les récentes rébellions touareg au Niger se sont produites dans la contrée uranifère – dans la province d’Agadez, près de la frontière malienne. Donc, du point de vue des intérêts français, imaginez la possibilité que les Touaregs contrôlent ces mines d’uranium – et commencent à négocier avec… la Chine ! Après tout, Pékin est déjà présent dans la région.

Tout ce jeu de pouvoir géostratégique – « l’Ouest » combattant la Chine en Afrique, avec AFRICOM donnant un coup de main au chef de guerre Hollande pendant qu’il adopte le point de vue de La Longue Guerre – supplante vraiment le syndrome du retour de manivelle. Il est impensable que les services secrets britanniques, français et américains n’aient pas prévu les ramifications du contre coup de la « guerre humanitaire » de l’OTAN en Libye. L’OTAN était intimement alliée aux Salafistes et aux Salafistes-djihadistes – reconvertis temporairement en « combattants de la liberté ». Ils savaient que le Mali – et tout le Sahel – serait par la suite inondé d’armes.

Non, l’expansion de la GMCT au Sahara/Sahel est arrivée à dessein. La GMCT est un cadeau inépuisable ; qu’est-ce qui pourrait bien être meilleur qu’un nouveau théâtre de guerre pour le complexe militaro-industriel-contractants-de-sécurité-médiatique franco-anglo-américain ?

Ah oui ! Il y a également ce « pivot » asiatique. On est tenté de faire don d’un doigt – arraché à la façon islamiste – pour savoir comment et quand arrivera le contre de Pékin.

Notes :

[1] Mali conflict exposes White House-Pentagon split [Le conflit au Mali expose la division entre la Maison Blanche et le Pentagone] Los Angeles Times, 18 janvier 2013.

[2] African nations can, must do for themselves – with US support [Les nations africaines peuvent et doivent le faire pour elles-mêmes - avec le soutien des Etats-Unis], 4 décembre 2012.

[3] David Cameron: fight against terrorism in north Africa may last decades [David Cameron: la lutte contre le terrorisme en Afrique du Nord pourrait durer des décennies], The Guardian, 20 janvier 2013.

[4] Intelligence chiefs and special forces plot Sahara mission [les chefs des services secrets et les forces spéciales fomentent une mission au Sahara], The Independent, 21 janvier 2013.

[5] In Amenas : les ex-otages racontent quatre jours d’angoisse, Libération, 20 janvier 2013.

[6] Algeria Hostage Crisis: Terror Attack ‘Inside Job’ Gone Wrong, Says Professor Jeremy Keenan [La crise des otages en Algérie: le 'coup monté de l'intérieur' de l'attaque terroriste a mal tourné, dit le Professeur Jeremy Keenan], The Huffington Post, 19 janvier 2013.

[7] Le Mali, la France et les extremistes, journaldumali.com, 18 janvier 2013

Source: sott.net.
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